Pourquoi il ne faut pas virer des amis Facebook à cause d’une élection (surtout si vous êtes journaliste)

Bataille au village d'Astérix
La France entre les deux tours de la pré­si­den­tielle (allé­go­rie)

« Cette cam­pagne aura au moins eu le mérite de me per­mettre de faire le ménage dans mes « amis » Face­book. J’en ai viré plu­sieurs, c’était plus pos­sible de débattre avec eux. » Depuis le pre­mier tour de la pré­si­den­tielle, j’ai croi­sé des sta­tuts de ce type plu­sieurs fois sur ma time­line.

Je com­prends tout à fait ceux qui sou­haitent se pré­ser­ver du cli­mat de ten­sion et d’agressivité régnant sur les réseaux sociaux, mais je pense que c’est une très mau­vaise idée, par­ti­cu­liè­re­ment si vous êtes jour­na­liste. Et dans ce deuxième épi­sode de ma série consa­crée au « jour­na­lisme en empa­thie », je vais ten­ter de vous expli­quer pour­quoi.

La pré­sence de Marine Le Pen au second tour, même si elle semble avoir peu de chances de l’emporter, résonne comme un écho étouf­fé de la vic­toire des par­ti­sans du Brexit au Royaume-Uni et de celle des sup­por­teurs de Trump aux Etats-Unis.

Dans tous les cas, il est ten­tant pour les médias de reje­ter la faute sur les autres : les algo­rithmes de Face­book et leur appé­tit pour les fake news ; les poli­ti­ciens inef­fi­caces, cou­pés de la socié­té, men­teurs voire cor­rom­pus ; la cyber­pro­pa­gande et les hackers du Krem­lin…

« Les journalistes britanniques n’ont pas assez parlé aux gens »

Mais c’est aus­si dans leur miroir que les jour­na­listes doivent cher­cher les res­pon­sables de ces résul­tats qui font vaciller nos démo­cra­ties repré­sen­ta­tives sur leur base.

C’est en tout cas l’avis d’Ali­son Gow, qui se confiait lors d’un panel du Fes­ti­val inter­na­tio­nal de jour­na­lisme de Pérouse, début avril.

« La bataille pour le Brexit, nous l’avons per­due il y a vingt ans, quand nous avons com­men­cé à ne plus faire notre tra­vail sur les sujets euro­péens », a com­men­cé par expli­quer la res­pon­sable de l’innovation au groupe Tri­ni­ty Mir­ror,  dont les tabloïds ont sou­te­nu le camp du « Remain » :

« Comme ce sont des ques­tions com­pli­quées, nous nous sommes réfu­giées dans une atti­tude très bri­tan­nique qui consiste à se moquer de ce qu’on ne com­prend pas. »

Au-delà de cette foca­li­sa­tion sur des his­toires tri­viales comme la régu­la­tion de la cour­bure des bananes, Gow estime sur­tout que les jour­na­listes « n’ont pas suf­fi­sam­ment par­lé aux gens » :

« Nous n’avons pas assez cher­ché à savoir ce qu’ils pen­saient et ce qu’ils avaient sur le cœur.  Si on s’était davan­tage empa­rés du débat, on aurait pu faire une dif­fé­rence. On est trop res­tés enfer­més dans nos rédac­tions et dans nos réseaux sociaux. »

« J’aurais dû davantage suivre mon instinct »

Autre panel, même conclu­sion pour Maria Rami­rez, qui a cou­vert la cam­pagne de Trump pour le groupe Uni­vi­sion :

« Il faut faire davan­tage confiance à ce que remarquent les repor­ters sur le ter­rain et moins à ce que disent les son­dages.

J’avais déjà cou­vert d’autres cam­pagnes, mais en me ren­dant dans les mee­tings de Donald Trump, j’ai décou­vert quelque chose de nou­veau : des gens qui ne se seraient jamais dépla­cés pour un homme poli­tique avant, une atmo­sphère dif­fé­rente, plus agres­sive. J’aurais dû davan­tage suivre mon ins­tinct. »

Ce besoin se recon­nec­ter avec l’audience, Man­dy Jen­kins, res­pon­sable édi­to­riale de l’agence Sto­ry­ful, est bien pla­cée pour le res­sen­tir. Native de l’Ohio, elle voit en effet tous les grands médias amé­ri­cains se ruer dans sa région une fois tous les quatre ans – l’Etat est l’un des swing states, ceux dont le vote peut faire bas­cu­ler l’élection pré­si­den­tielle :

« Les jour­na­listes mangent les spé­cia­li­tés locales, parlent des gens qui ont des pro­blèmes comme les agri­cul­teurs ou les métal­los, se moquent des ploucs.

Mais ils ignorent les sec­teurs éco­no­miques dyna­miques et échouent glo­ba­le­ment à racon­ter ce qui s’y passe vrai­ment. Ils tombent dans la cari­ca­ture parce qu’ils ne sont pas  d’ici. »

« C’est peut-être mieux d’embaucher quelqu’un qui vit dans l’Ohio pour parler d’Ohio »

Pour­tant, pour Jen­kins, cet éloi­gne­ment entre les médias et leur public n’a pas tou­jours été la règle :

« Au niveau local, les gens avaient l’habitude de connaître ou au moins de ren­con­trer de temps en temps les jour­na­listes qui par­laient d’eux. Ils étaient allés dans la même école, vivaient dans la même ville, fré­quen­taient les mêmes lieux de vie.

Ce n’est plus le cas aujourd’hui.  les jour­na­listes se retrouvent para­chu­tés là où se passe l’actu, et une fois l’actu pas­sée, il n’y a pas de rai­sons pour eux de res­ter. »

La concen­tra­tion s’est en effet accé­lé­rée ces der­nières années : 13% des jour­na­listes amé­ri­cains tra­vaillent dans le seul quar­tier de Man­hat­tan, à New York. Trop sou­vent, les rédac­teurs en chef ont peur de ne pas pou­voir contrô­ler un jour­na­liste s’il tra­vaille à dis­tance, ajoute Jen­kins :

« Il aura fal­lu le plan­tage de Trump pour qu’enfin, ils se disent, c’est peut-être mieux d’embaucher quelqu’un qui vit dans l’Ohio pour par­ler de l’Ohio [ou au moins dans un Etat proche, ndlr]. En plus, ça nous revien­dra moins cher. »

25 pro-Trump et 25 pro-Clinton dans un même groupe Facebook

Et en France ? Si Marine Le Pen rem­porte fina­le­ment la pré­si­den­tielle, le défi prin­ci­pal pour les médias géné­ra­listes ne sera pas de se prendre pour L’Huma clan­des­tine en entrant en résis­tance contre le fas­cisme, mais bien de renouer le lien avec une popu­la­tion qu’ils ont trop sou­vent exclue de leur radar.

Et l’on aura, nous aus­si, le genre de débats qui agitent aujourd’hui les médias bri­tan­niques et amé­ri­cains. Une fois (un peu) remis du choc ini­tial, ils ont mul­ti­plié les expé­riences jour­na­lis­tiques sur ce sujet :

Fin 2016, l’ONG Spa­ce­ship Media a par exemple ras­sem­blé pen­dant un moins dans un même groupe Face­book 25 sup­por­trices de Trump vivant en Ala­ba­ma (consi­dé­ré comme un des Etats les plus conser­va­teurs) et 25 sup­por­trices de Clin­ton vivant en Cali­for­nie (Etat pro­gres­siste par excel­lence).

Non seule­ment la conver­sa­tion n’a pas viré au pugi­lat, mais les par­ti­ci­pantes se sont peu à peu empa­rées de cet outil pour faire vivre elles-mêmes un débat dif­fi­cile sur les ques­tions de race, d’immigration ou de foi.

Pour le journalisme, une raison évidente d’exister

Cette opé­ra­tion m’est reve­nue en tête en voyant une brève séquence d’un repor­tage dif­fu­sé jeu­di dans Quo­ti­dien (et que je n’ai pas retrou­vé en ligne). Après avoir repé­ré un couple d’électeurs de Le Pen venue assis­ter à un mee­ting de Macron («pour se faire [leur] propre idée»), le jour­na­liste enjoint les autres per­sonnes pré­sentes dans la file d’attente à dia­lo­guer avec eux.

Quand j’étais étu­diant, c’était le genre d’intervention qu’on nous recom­man­dait de ne pas faire :  le jour­na­liste ne sau­rait inter­ve­nir sur les évé­ne­ments se dérou­lant devant lui, pour ne pas sacri­fier sa neu­tra­li­té.

Aujourd’hui, je suis peu à peu convain­cu du contraire. Confron­té dou­lou­reu­se­ment à la ques­tion de sa propre uti­li­té dans des socié­tés hyper­con­nec­tées et sur­in­for­mées, le jour­na­lisme tient là une rai­son évi­dente d’exister.

Ser­vir de faci­li­ta­teur pour créer du lien entre l’actualité et sa com­mu­nau­té.  Faire preuve de suf­fi­sam­ment d’empathie et de diplo­ma­tie pour ne plus se mettre l’opinion à dos. Main­te­nir à tout prix le dia­logue, comme on pro­tège la flamme d’une bou­gie mena­cée par un mau­vais cou­rant d’air.

« Ils ont compris comment gagner avec des mensonges et ne vont pas s’arrêter là »

Si vous trou­vez ça un peu concon comme conclu­sion, il y a aus­si la ver­sion coup-de-pied-dans-le-cul de cette thèse. Elle est ser­vie par Jona­than Pie, repor­ter fic­tif incar­né par le comé­dien bri­tan­nique Tom Wal­ker dans une vidéo éner­vée :

« La seule chose qui marche, putain, c’est d’en avoir quelque chose à foutre, de faire quelque chose, et tout ce que vous avez à faire c’est entrer dans le débat, par­ler à quelqu’un qui pense dif­fé­rem­ment et par­ve­nir à le convaincre.

C’est tel­le­ment simple, mais pour­tant la gauche est deve­nue inca­pable de le faire. Arrê­tez de pen­ser que ceux qui ne sont pas d’accord avec vous sont des mal­fai­sants, des racistes, des sexistes ou des idiots. Et par­lez-leur, per­sua­dez-le de pen­ser autre­ment, parce que si vous ne le faites pas, le résul­tat c’est Trump à la Mai­son-Blanche. »

Parce qu’en face, ils com­mencent à avoir de l’entraînement, expli­quait en sub­stance Rupert Myers, jour­na­liste poli­tique pour le GQ Maga­zine bri­tan­nique, tou­jours à Pérouse :

« Le camp du Leave a beau­coup appris. Ils ont com­pris com­ment gagner avec des men­songes, et ils ne vont pas s’arrêter là.

Par exemple, ils vont pro­po­ser de faire un réfé­ren­dum sur la pri­va­ti­sa­tion de la BBC. Ensuite, ils vont vous deman­der pour­quoi vous déniez au peuple bri­tan­nique la pos­si­bi­li­té de se pro­non­cer sur ce sujet.  Avant que vous ayez eu le temps de réagir, ils vont expli­quer qu’on pour­rait finan­cer des hôpi­taux avec le bud­get de la BBC

Tant que les jour­na­listes n’auront pas trou­ver un moyen effi­cace de lut­ter contre leurs men­songes, ils ne s’arrêteront pas. »

Pen­sez-y avant de vous lan­cer dans un « ménage » de votre liste d’amis Face­book !

Hé, ce texte fait par­tie d’une série de notes consa­crée au « jour­na­lisme en empa­thie » ! Voi­ci le menu com­plet :

Puisque vous passez par là…

J’ai besoin de votre aide : je m’intéresse à la mesure d’audience des médias en ligne (dans Google Analytics, sur Facebook, sur Twitter…) et à ce que les journalistes en font. En participant à ma petite enquête sur le sujet, vous m’aiderez à concevoir de nouveaux services intéressants.

Partager cet article

Lien copié !
C'est nul, je veux de gros boutons colorés !

Partager cet article

On en discute ?