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Comment j’ai réalisé les cartes de France de la VO et de la VF

Comme souvent, le travail que j’ai réalisé pour ma petite enquête sur la France de la VO et celle de la VF met en jeu toute une série d’outils que j’ai découvert au fil des ans, qu’il s’agisse de scraping, de jointures de tables ou de représentation par anamorphoses. L’ensemble des données dont je me suis servi est disponible dans une Google Sheet.

Je vais en décrire les différentes étapes, ce qui peut être utile si vous souhaitez vous lancer dans un chantier comparable. N’hésitez pas à mettre votre grain de sel dans les commentaires.

1. Récupérer la liste des séances avec un scraping en deux étapes avec Outwit Hub

Pour commencer, il fallu que je me constitue une base contenant l’ensemble des salles de cinéma de France. Par chance, le site Cinefil propose des pages listant tous les cinés d’un département (par exemple, ceux situés dans l’Ain).

J’ai d’abord généré automatiquement une URL pour chaque département sur cinefil.com dans Google Sheet. J’ai ouvert cette première liste dans Outwit Hub, un logiciel de scraping qui m’a permis de rassembler une liste de 1 409 salles. Pour chacune, j’ai aussi récupéré l’URL de sa page sur cinefil.com.

Sur ces 1 409 URL, j’ai fait passer un second scraper, afin de récupérer la liste des films diffusés dans chaque salle sur une journée, avec les horaires des séances et la version diffusée (VF ou VO). J’ai obtenu ainsi une liste de 14 423 films et de 20 182 séances.

2. Déterminer la langue de tournage dans chaque film avec OMDB

Après quelques heures de travail, je me suis aperçu d’une chose toute bête mais qui m’avait échappé : sur Cinefil, les séances des films en langue française sont indiquées « en VF », ce qui ne permet pas de les différencier automatiquement des films en langue étrangère diffusés en VF…

Il a donc fallu que j’établisse une liste des 982 films différents diffusés sur toute la France ce jour-là (le 28 avril), et que je trouve un moyen de déterminer, pour chacun d’entre eux, s’il s’agit à l’origine d’un film tourné en langue française ou en langue étrangère.

L’API Omdb m’a permis de récupérer cette information dans un bon nombre de cas, par l’intermédiaire de Cloud Ignite, un module complémentaire de Google Sheet particulièrement pratique.

Pour le reste, j’ai réalisé des croisements – par exemple, un film qui n’est diffusé qu’en VO sur toute la France ne peut être qu’un film en langue étrangère – et des déductions – par exemple, une coproduction France/Suisse/Belgique a de bonnes chances d’être tournée en français.

Ce tri s’est révélé fastidieux et le résultat n’est pas garanti sans erreurs, mais j’ai estimé sa fiabilité suffisante pour continuer à avancer, en mettant de côté tous les films en langue française.

3. Géolocaliser chaque salle de cinéma avec ezGecode

J’avais déjà récupéré l’adresse et le code postal de chaque cinéma sur sa page Cinefil. Pour en déduire sa latitude et sa longitude, j’ai utilisé un autre module complémentaire de Google Sheet, ezGeocode.

La grande majorité des salles a ainsi été géolocalisée automatiquement et avec une très bonne fiabilité, et j’ai réussi à placer le reste grâce à des recherches manuelles dans Google Maps.

 4. Déterminer le code commune pour chaque salle de cinéma

Afin de « marier » la base que je me suis ainsi constituée avec les données démographiques fournies par l’Insee ou les résultats électoraux disponibles sur le site du ministère de l’Intérieur, il me fallait déterminer le code Insee de la commune où se trouve chacun des cinémas de ma liste.

J’ai pu le faire grâce à une table de correspondances et à la base officielle des codes postaux, toutes deux disponibles sur Data.gouv.fr. Une série de recherches verticales plus tard, j’avais pour chaque salle de cinéma des informations comme la population de la ville, le taux de pauvreté, le vote Macron…

Des tableaux croisés dynamiques m’ont ensuite permis de consolider les résultats pour chacune des 278 localités françaises pourvues d’au moins une salle de cinéma (avec au moins une séance programmée ce jour-là), puis pour chaque département.

4. Réaliser les deux cartes interactives avec Carto

J’ai ensuite préparé deux séries de données, l’une avec toutes les salles où la part de la VO est majoritaire (#teamvo), et l’autre avec les salles plutôt VF (#teamvf).

J’ai créé deux cartes basées sur ces jeux dans Carto, et j’ai ajouté dans chacune d’elle un calque supplémentaire, avec les contours de chaque département et une couleur en fonction de la part de la VO ou de la VF à cette échelle.

J’ai passé pas mal de temps à chercher des réglages satisfaisants pour la taille des cercles, les nuances de couleurs ou encore la répartition des départements en cinq catégories (choix des intervalles).

5. Réaliser les cartes anamorphosées avec Qgis et Scapetoad

J’avais déjà utilisé les anamorphoses (cartograms en anglais) pour une série de cartes du monde tel que le voient les médias français qui avait tapé dans l’œil de pas mal d’observateurs. J’avais envie de commencer mon article avec ce type de visiuels, que je trouve facile à appréhender même pour des lecteurs peu friands d’infographies.

J’ai récupéré un tracé des départements français au format shapefile sur OpenStreetMap.

J’ai ouvert ce fichier dans l’éditeur de cartes Qgis afin d’associer à chaque département le nombre de séances en VO et en VF pour un million d’habitants.

C’est sur la base de ces deux données que j’ai réalisé les déformations de la carte de France dans ScapeToad, un petit utilitaire dédié à la création d’anamorphoses.

6. Créer une série de graphiques dans Datawrapper

Pour terminer, j’ai repris une dernière fois mes données pour isoler une série de chiffres de synthèse afin de créer les graphiques de synthèses qui figurent à la fin de l’article, en reprenant les codes couleur.

La France de la VO et celle de la VF : les cartes d’une fracture française

La France de la VO
La France de la VF

Ça fait partie de ces combats qui divisent les Français en deux camps irréconciliables. Comme la guerre sans merci du « pain au chocolat » et de la « chocolatine », ou le conflit séculaire entre la tartine au beurre salé et celle au beurre doux.

De même, il y a ceux qui ne jurent que par la version originale sous-titrée (VO) — quitte à passer son temps à lire les sous-titres plutôt qu’à profiter de l’action et des dialogues — et ceux qui ne peuvent pas vivre sans la version française (VF) — quitte à subir des traductions et des doublages pas toujours parfaits.

Histoire de frustrer un peu tout le monde, les cinémas ne proposent pas forcément les deux versions. Sur les deux anamorphoses en haut de cet article, plus un département est gros et plus ses habitants se voient proposer de séances en VO (à gauche, en rouge) ou de la VF (à droite, en vert).

Sur une journée, 20 182 séances de cinéma dans 1 400 salles

Pour les réaliser, j’ai récupéré, grâce à un scraper, l’intégralité des séances disponibles sur un site spécialisé pour la journée du 28 avril 2017. Soit plus de 20 182 séances, dans plus de 1 400 cinémas de France et de Navarre, projetant un total de 981 films différents.

Parmi ces derniers, j’en ai identifié 549 en langue étrangère (non sans mal, comme je l’explique dans un autre post sur site, où je reviens sur la méthode utilisée) pour un total de 14 223 séances, dont 2 964 en VO.

Dans certaines régions, la VO est réservée aux petites salles de centre-ville ou aux cinémas art et essai. Mais certains réseaux de multiplexes programment aussi un nombre important de séances en VO, comme UGC.

Si on passe à l’échelon des villes, c’est bien sûr à Paris que sont proposées le plus de séances en VO. Mais la banlieue et la province se défendent, avec Montreuil, Biarritz et Hérouville-Saint-Clair en tête devant la capitale si on prend compte la part totale des séances en VO.

A l’inverse, il y a des coins de France où on vous recommande pas de déménager si vous êtes #teamvo. Dans cinq départements, aucune séance en VO n’était proposée dans la journée :

  • l’Ariège
  • la Creuse
  • la Haute-Saône
  • l’Indre
  • l’Orne

Les villes avec VO et les villes avec VF

Mais pourquoi les cinémas d’une ville proposent-ils de la VO alors que ceux de la ville d’à côté se contentent de la VF ? Le goût pour la VO est lié à la richesse des habitants, à leur niveau d’éducation, où bien à leur choix politique ?

Sur les 1 133 localités étudiées, plus de 65% ne proposaient aucune séance en VO dans leurs salles de cinéma. Pour explorer mes données, j’ai donc réparti la liste en deux deux camps : les villes avec VO et les villes sans VO.


J’ai ensuite associé mes résultats à une série de statistiques de l’Insee, à commencer par la population (en 2014). Sans surprise, ce sont dans les localités les plus peuplées qu’on a le plus de chances se trouver des séances en VO.

Ça semble logique : comme la majorité des Français préfère la VF, proposer de la VO n’est commercialement intéressant que si la salle se trouve dans une zone suffisamment peuplée pour qu’on y trouve un nombre suffisant d’amateurs de versions sous-titrées.

Dans les deux camps, le niveau de vie médian est proche. On peut faire l’hypothèse que la VO n’est pas « un truc de riches »…

… ce que semble confirmer la comparaison du taux de pauvreté médian des deux séries de villes.

En revanche, si on s’intéresse à la part de la population ayant suivi des études supérieures, la différence est nette.

Je vois au moins une causalité possible à cette corrélation : plus on étudie, plus on est à l’aise avec la lecture, et moins on est gêné quand on doit passer du temps à lire les dialogues en bas de l’écran. Ce qui pourrait inciter les gérants de salle de la localité concernée à privilégier les copies en VO.

J’ai aussi croisé mes données avec les résultats du premier tour de la présidentielle 2017. Les villes sans VO ont tendance à voter davantage pour Le Pen et moins pour Macron et Mélenchon que les autres. Si la présidentielle ne s’était jouée que dans les villes avec VO, Mélenchon aurait été qualifié pour le second tour.


Voilà ! Evidemment, ce travail est très parcellaire, et la méthode que j’ai utilisée sûrement contestable. Je ne suis pas spécialiste de l’étude des pratiques culturelles, et je ne sais pas si cette grande fracture française a fait l’objet d’enquêtes plus poussées. [ajout le 27/7 à 17h20: Vodkaster a fait un point assez complet sur le sujet en 2016]

Je serais en tout cas ravi d’en savoir plus, donc n’hésitez pas à descendre donner votre avis un peu plus bas dans les commentaires, et à aller explorer ces données, qui sont disponibles dans une Google Sheet.

Corrigé le 21/7 à 10h20. Inversion des barres dans les graphique niveaux de vie et part des diplômés du supérieur.

Mis à jour le 21/7 à 11h45. Ajout du graphique consacré aux réseaux de multiplexes.

Les journalistes ne devraient plus se cacher pour pleurer

« C’est pas si grave, ça se passe comme ça sur Internet, il faut que tu t’endurcisses. » C’est une phrase que j’ai pu prononcer quand j’étais rédacteur en chef adjoint de Rue89 et qu’un journaliste de l’équipe était pris pour cible par des malfaisants dans les commentaires ou sur Twitter.

Et c’est une réaction totalement contre-productive. C’est en tout cas l’avis de Gavin Rees, directeur du Dart Center Europe, organisation venant en aide aux journalistes confrontées à des situations violentes, exprimé pendant un débat sur ce sujet au festival de journalisme de Pérouse, début avril :

« Il faut en parler entre collègues, il faut qu’on vous rassure sur votre travail, sur ce que vous avez écrit, qu’on vous dise que ce n’est pas votre faute. Il ne faut pas que ce soit une question taboue, sinon ils ont gagné. »

Pratiquer le « journalisme en empathie », thème d’une série de posts que je termine avec ce texte, c’est aussi se préoccuper davantage de ses collègues, quand tous ceux qui prennent la parole en ligne sont plus exposés que jamais.

OK, les journalistes sont des durs à cuire, mais ils sont de plus en plus attaqués

L’idée que le journaliste est un dur à cuire imprègne encore les imaginaires, et on la retrouve dans pléthore de films et de séries. Ce sont des reporters de guerre qui se précipitent au plus près des bombes. Des enquêteurs qui ne mangent que des sandwichs et ne boivent que du whisky tant qu’ils n’ont pas sorti leur scoop. Des rédacteurs en chef à bretelles qui pestent en permanence mais ont l’instinct affûté et le flair imbattable.

Comment des types aussi indestructibles pourraient-ils se sentir meurtris par de simples trolls ? Peut-être parce que les attaques de ces derniers se multiplient et sont de mieux en mieux organisées. Toujours à Pérouse, Michelle Ferrier, fondatrice de TrollBusters, a rappelé des chiffres alarmants :

« Aux Etats-Unis, 40% des femmes qui publient du contenu en ligne sont victimes de harcèlement, principalement sur Twitter : des propos haineux, racistes ou haineux ou encore la publication d’informations privées. Plus de 80% des journalistes estiment que leur travail est plus dangereux qu’avant. »

Son organisation a mis au point trois armes pour lutter contre les trolls :

  • Une équipe de secours d’urgence : une communauté d’utilisateurs qui peut être mobilisée quand un journaliste est victime de ce genre d’attaques, notamment pour répondre et contre-attaquer collectivement.
  • Un travail d’enquête sur leur organisation et leurs méthodes, en se servant de technologies d’étude de réseau.
  • Du support spécialisé, par exemple pour aider un service technique confronté à une attaque en déni de service, mais aussi pour des conseils juridiques ou un soutien psychologique.

« Les rédactions doivent protéger leurs employés en utilisant tous les recours possibles »

S’il met tout en œuvre, au sein du Coral Project, pour amener les journalistes à dialoguer davantage avec leur audience, Greg Barber reconnaît que la conversation est parfois impossible, et que les médias en ligne doivent en tenir compte :

« On raconte quand des journalistes sont menacés à l’étranger. mais il faut le faire aussi quand ça arrive chez nous. Les médias doivent protéger leurs employés en utilisant tous les recours possibles. »

Le diagramme “Comment réagir au harcèlement en ligne” édité par Trollbusters.

TrollBusters a publié un diagramme instructif résumant les réactions possibles quand on est victime de harcèlement en ligne.

A ma connaissance il n’y a pas d’organisation équivalente en France, mais si je me trompe, n’hésiter pas à le signaler dans les commentaires.

Parmi les initiatives sur le sujet, je me dois cependant de signaler le fascinant récit que fait Faïza Zerouala, aujourd’hui journaliste à Mediapart, de sa rencontre avec un de ses trolls.

Ne plus prendre le trolling à la légère

J’ai l’impression qu’entre journalistes en ligne, la tendance naturelle est de minimiser les effets du trolling, d’en faire une blague, un truc agaçant mais au final insignifiant. Parce que reconnaître le contraire serait avouer une faiblesse pas très professionnelle.

Et le côté pervers, c’est que ce sont justement ceux qui se préoccupent le plus des lecteurs et échangent davantage avec leur communauté qui souffrent le plus quand ça tourne au vinaigre, comme le rappelait Martin Belam, un ex du Guardian, dans une analyse des communautés des sites d’actu.

Prendre en compte la souffrance de ses troupes, mettre en place des procédures en interne, prévoir des moments pour en parler… : les rédactions des médias en ligne, comme toutes les entreprises confrontées à un risque professionnelle, ont désormais cette responsabilité.

Hé, ce texte fait partie d’une série de notes consacrée au « journalisme en empathie » ! Voici le menu complet :

« Merci de supprimer l’article me concernant » : le journaliste face à la fragilité de ses sources

Des enfants dans un centre pour réfugiés à Athènes (Martin Leveneur/Flickr/CC-BY-ND)

La scène se passe en juin 2016, à Lesbos, en Grèce. Le journaliste Marc Herman est en train d’interroger Zozan Qerani sur son parcours jusqu’au camp de réfugiés installé sur l’île, et toutes les épreuves qu’elle a du traverser.

Soudain, la jeune Kurde yazidi s’effondre, le corps pris de convulsions. En discutant avec les médecins présents, Herman comprend que c’est le fait même de devoir raconter son histoire une nouvelle fois qui a déclenché cette crise.

Le cofondateur de l’agence Deca a raconté dans un témoignage les interrogations éthiques que cet épisode a suscitées en lui.  « Près de 50% des réfugiés souffrent de troubles psychologiques, qu’il s’agisse d’anxiété, de dépression, ou de stress post-traumatiques, détaillait-il dans un panel du festival de journalisme de Pérouse, début avril. Est-ce qu’on doit les interviewer comme si de rien n’était ? »

Si ça saigne, ça doit faire la une !

Pour Marc Herman, l’empathie avec son sujet est aussi passée par le choix des photos accompagnant son texte. Le photographe qui l’accompagnait n’a pas pris d’images de Zozan Qerani en train de convulser par terre, mais après la crise, debout dans les bras de son compagnon ou allongée sur un lit de camp.

On peut aussi avoir cet impératif en tête au moment de rédiger un article ou de choisir son titre. En refusant, par exemple, de commencer un texte par la scène la plus violente ou la plus dure, comme le veut la règle  « if it bleeds, it leads » (« si ça saigne, il faut le mettre en une »).

Développer un rapport plus respectueux et plus humain avec les femmes et les hommes qui font, souvent à leurs dépens, l’actualité : voilà une autre piste de réflexion pour le « journalisme en empathie », une idée que je développe dans une série de notes sur ce site depuis quelques semaines.

Protéger ses sources, c’est aussi se soucier de leur état d’esprit une fois l’article paru

Je n’ai jamais été grand reporter et je n’ai jamais été confronté personnellement à des situations humaines aussi difficiles.

Mais j’ai remarqué qu’on abordait la question de la protection des sources davantage par un prisme juridique (« la personne que j’ai interrogée risque-t-elle des poursuites judiciaires à cause de son témoignage ? ») ou professionnel (« va-t-elle perdre son emploi ? ») que sur le plan de son bien-être émotionnel ou psychologique (« comment vit-elle le fait de voir son histoire mise sur la place publique ? »).

Pendant les sept années que j’ai passées à Rue89, j’ai aussi vu combien la situation des témoins avait changé avec la montée en puissance des sites d’info.

C’était une chose de raconter sa vie à un journaliste au début des années 90, et de voir son récit imprimé à un nombre limité d’exemplaires, accessibles uniquement au lectorat du titre concerné.

C’en est une autre, complètement différente, de se dévoiler aujourd’hui, sachant que ses confidences seront accessibles à tous, en quelques clics et probablement pour l’éternité.

« Je ne suis plus la personne qui vous a raconté ça il y a cinq ans »

Rue89 pratique le « journalisme participatif », et tente d’associer au maximum les lecteurs à la production d’information. Sur ses bases, il était courant qu’une personne écrive à la rédaction pour raconter ce qui lui est arrivé, souhaitant prendre à témoin le reste du monde.

Un journaliste entrait alors en contact avec elle pour préparer un texte, souvent écrit à la première personne, parfois « anonymisé » et relu avant parution si nécessaire. Tout se passe donc avec son complet accord et sa totale collaboration.

Malgré ces précautions, il n’était pas rare que la même personne contacte la rédaction pour réclamer la suppression du contenu concerné. Ces demandes pouvaient arriver en pleine panique, quelques heures  à peine après la publication. Ou bien des années plus tard et accompagnées de menaces judiciaires.

L’info doit-elle primer sur l’humain ? Vous avez quatre heures…

Les raisons avancées ? Les commentaires, qu’on ressent très violemment quand on est leur sujet principal. Les réactions de l’entourage. Les résultats de recherches Google sur son nom, où se retrouve listé le contenu concerné.

Certains justifiaient leur demande par le droit à l’oubli : « je vous ai raconté ça quand j’avais 18 ans, mais j’en ai 22 et je ne suis plus la même personne, pourquoi devrais-je subir les conséquence de ce choix jusqu’à ma mort ? »

Que doit faire le journaliste quand ça arrive ? Accepter la demande, et supprimer un article qui a pu avoir un impact important, sacrifiant au passage un morceau de ses propres archives et prenant le risque d’être accusé de censure ou de manipulation ?

Ou refuser, pour préserver l’intégrité du travail journalistique réalisé, quitte à laisser sa source seule avec sa souffrance ? C’était ma position dans le passé : après tout, un journaliste n’est pas un travailleur social ou un psy, et c’est l’info qui prime avant tout, coco.

Je pense aujourd’hui qu’une telle intransigeance est impossible, surtout si on souhaite rétablir un lien de confiance entre les médias et leur public. D’autant que des compromis sont possibles, comme l” »anonymisation » a posteriori d’un texte, le retrait de certains détails, l’ajout d’une mise à jour ou d’un encadré — il est d’ailleurs arrivé qu’on fasse ce choix à Rue89.

Mais je doute qu’il existe une réponse unique à cette question, et suis curieux de connaitre les vôtres dans les commentaires.

Des récits sur la crise des réfugiés qui ajoutent « du bruit au bruit »

Faire preuve d’une plus grande empathie avec ses sources n’a cependant pas que des inconvénients. C’est aussi de se donner une chance d’obtenir un récit plus à même de toucher plus efficacement le public.

C’est ce que l’expérience a appris à la journaliste indépendante Mariangela Paone, qui s’exprimait elle aussi à Pérouse. Selon elle, la crise des réfugiés a généré un volume d’articles et de vidéos sans doute sans précédent dans l’ensemble de l’Europe. Mais elle doute que ces récits aient, pour la plupart, réussi autre chose que  « d’ajouter du bruit au bruit » :

« Les médias grand public ont tendance à présenter les migrants comme une file interrompue et uniforme de gens, un ensemble menaçant pour les habitants des pays-hôtes.

Ça passe par une simplification des gens présentés. En analysant une série de textes publiés, une étude a montré que bien souvent, on ne donne que la nationalité de la personne qu’on a rencontrée, mais pas son âge, sa profession, son prénom, voire son genre.

Au final, ce traitement n’a pas permis de créer un contact, une relation entre les réfugiés et l’audience, de susciter  un sentiment de compassion dans ce qui était pourtant la plus grand crise de ce type depuis 1945. »

Egalement présente à Lesbos, Paone a cherché à créer de l’empathie pour mieux intéresser les lecteurs de ses longs reportages, s’intéressant par exemple aux problèmes d’allaitement des jeunes mères forcées de prendre la route et souffrant de malnutrition ou de déshydratation. Elle a noté que ce type de récits recevaient plus de visites et d’engagement (partages, likes, commentaires… ) de la part des lecteurs.

Evidemment, chercher à créer de l’empathie ne doit pas être un prétexte pour se contenter de l’émotion, « tomber dans le pathos » en ne s’intéressant plus qu’aux larmes, aux désespoir et aux colères. Mais je pense que c’est un fil conducteur intéressant à tirer, si on veut promouvoir un journalisme plus utile à la société et à ceux qui y vivent.

Hé, ce texte fait partie d’une série de notes consacrée au « journalisme en empathie » ! Voici le menu complet :

Pourquoi il ne faut pas virer des amis Facebook à cause d’une élection (surtout si vous êtes journaliste)

Bataille au village d'Astérix
La France entre les deux tours de la présidentielle (allégorie)

« Cette campagne aura au moins eu le mérite de me permettre de faire le ménage dans mes « amis » Facebook. J’en ai viré plusieurs, c’était plus possible de débattre avec eux. » Depuis le premier tour de la présidentielle, j’ai croisé des statuts de ce type plusieurs fois sur ma timeline.

Je comprends tout à fait ceux qui souhaitent se préserver du climat de tension et d’agressivité régnant sur les réseaux sociaux, mais je pense que c’est une très mauvaise idée, particulièrement si vous êtes journaliste. Et dans ce deuxième épisode de ma série consacrée au  « journalisme en empathie », je vais tenter de vous expliquer pourquoi.

La présence de Marine Le Pen au second tour, même si elle semble avoir peu de chances de l’emporter, résonne comme un écho étouffé de la victoire des partisans du Brexit au Royaume-Uni et de celle des supporteurs de Trump aux Etats-Unis.

Dans tous les cas, il est tentant pour les médias de rejeter la faute sur les autres : les algorithmes de Facebook et leur appétit pour les fake news ; les politiciens inefficaces, coupés de la société, menteurs voire corrompus ; la cyberpropagande et les hackers du Kremlin…

« Les journalistes britanniques n’ont pas assez parlé aux gens »

Mais c’est aussi dans leur miroir que les journalistes doivent chercher les responsables de ces résultats qui font vaciller nos démocraties représentatives sur leur base.

C’est en tout cas l’avis d’Alison Gow, qui se confiait lors d’un panel du Festival international de journalisme de Pérouse, début avril.

« La bataille pour le Brexit, nous l’avons perdue il y a vingt ans, quand nous avons commencé à ne plus faire notre travail sur les sujets européens », a commencé par expliquer la responsable de l’innovation au groupe Trinity Mirror,  dont les tabloïds ont soutenu le camp du « Remain »:

« Comme ce sont des questions compliquées, nous nous sommes réfugiées dans une attitude très britannique qui consiste à se moquer de ce qu’on ne comprend pas. »

Au-delà de cette focalisation sur des histoires triviales comme la régulation de la courbure des bananes, Gow estime surtout que les journalistes  « n’ont pas suffisamment parlé aux gens » :

« Nous n’avons pas assez cherché à savoir ce qu’ils pensaient et ce qu’ils avaient sur le cœur.  Si on s’était davantage emparés du débat, on aurait pu faire une différence. On est trop restés enfermés dans nos rédactions et dans nos réseaux sociaux. »

« J’aurais dû davantage suivre mon instinct »

Autre panel, même conclusion pour Maria Ramirez, qui a couvert la campagne de Trump pour le groupe Univision :

« Il faut faire davantage confiance à ce que remarquent les reporters sur le terrain et moins à ce que disent les sondages.

J’avais déjà couvert d’autres campagnes, mais en me rendant dans les meetings de Donald Trump, j’ai découvert quelque chose de nouveau : des gens qui ne se seraient jamais déplacés pour un homme politique avant, une atmosphère différente, plus agressive. J’aurais dû davantage suivre mon instinct. »

Ce besoin se reconnecter avec l’audience, Mandy Jenkins, responsable éditoriale de l’agence Storyful, est bien placée pour le ressentir. Native de l’Ohio, elle voit en effet tous les grands médias américains se ruer dans sa région une fois tous les quatre ans — l’Etat est l’un des swing states, ceux dont le vote peut faire basculer l’élection présidentielle :

« Les journalistes mangent les spécialités locales, parlent des gens qui ont des problèmes comme les agriculteurs ou les métallos, se moquent des ploucs.

Mais ils ignorent les secteurs économiques dynamiques et échouent globalement à raconter ce qui s’y passe vraiment. Ils tombent dans la caricature parce qu’ils ne sont pas  d’ici. »

« C’est peut-être mieux d’embaucher quelqu’un qui vit dans l’Ohio pour parler d’Ohio »

Pourtant, pour Jenkins, cet éloignement entre les médias et leur public n’a pas toujours été la règle :

« Au niveau local, les gens avaient l’habitude de connaître ou au moins de rencontrer de temps en temps les journalistes qui parlaient d’eux. Ils étaient allés dans la même école, vivaient dans la même ville, fréquentaient les mêmes lieux de vie.

Ce n’est plus le cas aujourd’hui.  les journalistes se retrouvent parachutés là où se passe l’actu, et une fois l’actu passée, il n’y a pas de raisons pour eux de rester. »

La concentration s’est en effet accélérée ces dernières années : 13% des journalistes américains travaillent dans le seul quartier de Manhattan, à New York. Trop souvent, les rédacteurs en chef ont peur de ne pas pouvoir contrôler un journaliste s’il travaille à distance, ajoute Jenkins :

« Il aura fallu le plantage de Trump pour qu’enfin, ils se disent, c’est peut-être mieux d’embaucher quelqu’un qui vit dans l’Ohio pour parler de l’Ohio [ou au moins dans un Etat proche, ndlr]. En plus, ça nous reviendra moins cher. »

25 pro-Trump et 25 pro-Clinton dans un même groupe Facebook

Et en France ? Si Marine Le Pen remporte finalement la présidentielle, le défi principal pour les médias généralistes ne sera pas de se prendre pour L’Huma clandestine en entrant en résistance contre le fascisme, mais bien de renouer le lien avec une population qu’ils ont trop souvent exclue de leur radar.

Et l’on aura, nous aussi, le genre de débats qui agitent aujourd’hui les médias britanniques et américains. Une fois (un peu) remis du choc initial, ils ont multiplié les expériences journalistiques sur ce sujet :

Fin 2016, l’ONG Spaceship Media a par exemple rassemblé pendant un moins dans un même groupe Facebook 25 supportrices de Trump vivant en Alabama (considéré comme un des Etats les plus conservateurs) et 25 supportrices de Clinton vivant en Californie (Etat progressiste par excellence).

Non seulement la conversation n’a pas viré au pugilat, mais les participantes se sont peu à peu emparées de cet outil pour faire vivre elles-mêmes un débat difficile sur les questions de race, d’immigration ou de foi.

Pour le journalisme, une raison évidente d’exister

Cette opération m’est revenue en tête en voyant une brève séquence d’un reportage diffusé jeudi dans Quotidien (et que je n’ai pas retrouvé en ligne). Après avoir repéré un couple d’électeurs de Le Pen venue assister à un meeting de Macron (« pour se faire [leur] propre idée »), le journaliste enjoint les autres personnes présentes dans la file d’attente à dialoguer avec eux.

Quand j’étais étudiant, c’était le genre d’intervention qu’on nous recommandait de ne pas faire :  le journaliste ne saurait intervenir sur les événements se déroulant devant lui, pour ne pas sacrifier sa neutralité.

Aujourd’hui, je suis peu à peu convaincu du contraire. Confronté douloureusement à la question de sa propre utilité dans des sociétés hyperconnectées et surinformées, le journalisme tient là une raison évidente d’exister.

Servir de facilitateur pour créer du lien entre l’actualité et sa communauté.  Faire preuve de suffisamment d’empathie et de diplomatie pour ne plus se mettre l’opinion à dos. Maintenir à tout prix le dialogue, comme on protège la flamme d’une bougie menacée par un mauvais courant d’air.

« Ils ont compris comment gagner avec des mensonges et ne vont pas s’arrêter là »

Si vous trouvez ça un peu concon comme conclusion, il y a aussi la version coup-de-pied-dans-le-cul de cette thèse. Elle est servie par Jonathan Pie, reporter fictif incarné par le comédien britannique Tom Walker dans une vidéo énervée :

« La seule chose qui marche, putain, c’est d’en avoir quelque chose à foutre, de faire quelque chose, et tout ce que vous avez à faire c’est entrer dans le débat, parler à quelqu’un qui pense différemment et parvenir à le convaincre.

C’est tellement simple, mais pourtant la gauche est devenue incapable de le faire. Arrêtez de penser que ceux qui ne sont pas d’accord avec vous sont des malfaisants, des racistes, des sexistes ou des idiots. Et parlez-leur, persuadez-le de penser autrement, parce que si vous ne le faites pas, le résultat c’est Trump à la Maison-Blanche. »

Parce qu’en face, ils commencent à avoir de l’entraînement, expliquait en substance Rupert Myers, journaliste politique pour le GQ Magazine britannique, toujours à Pérouse :

« Le camp du Leave a beaucoup appris. Ils ont compris comment gagner avec des mensonges, et ils ne vont pas s’arrêter là.

Par exemple, ils vont proposer de faire un référendum sur la privatisation de la BBC. Ensuite, ils vont vous demander pourquoi vous déniez au peuple britannique la possibilité de se prononcer sur ce sujet.  Avant que vous ayez eu le temps de réagir, ils vont expliquer qu’on pourrait financer des hôpitaux avec le budget de la BBC…

Tant que les journalistes n’auront pas trouver un moyen efficace de lutter contre leurs mensonges, ils ne s’arrêteront pas. »

Pensez-y avant de vous lancer dans un « ménage » de votre liste d’amis Facebook !

Hé, ce texte fait partie d’une série de notes consacrée au « journalisme en empathie » ! Voici le menu complet :

« Vos lecteurs ne vous demanderont pas des vidéos de chat ou de bébé »

« Les gens ne seront prêts à faire confiance dans les médias que s’ils se sentent écoutés par eux. » Cette phrase de Jennifer Brandel, qui a fondé l’agence Hearken pour aider les médias à recréer du lien avec leur audience, résume bien l’un des débats qui m’ont le plus marqué du dernier Festival de journalisme de Pérouse, début avril.

Il faut dire que le sujet est cher à mon cœur, je l’ai d’ailleurs développé dans un talk donné à TEDx Clermont.

Pour Aron Pilhofer, ancien du Guardian et du New York Times — l’un des experts les plus plaisants à suivre sur ces sujets –, disposer d’une carte de presse ne suffit plus à obtenir la confiance de son public. Le journaliste n’a pas l’équivalent d’une étoile de shérif qu’il lui suffirait de brandir pour asseoir son autorité.

Et quand une société perd confiance dans ses journalistes, la place est libre pour toute la propagande et la désinformation du monde.

« Ressembler à une personne normale »

La bonne nouvelle,  c’est que ça marche aussi dans l’autre sens : un projet éditorial qui cherche avant tout à tisser ce lien si fragile entre un média et son public a de bonnes chances de réussir, quelque soit son modèle économique.

Pour Brandel, le journaliste doit accepter de descendre de son piédestal, et ne plus introduire une distance journalistique artificielle avec son lecteur, mais « ressembler à une personne normale ».

(A ce sujet, j’ai toujours un petit ricanement intérieur quand je lis de jeunes journalistes se draper dans le mal-nommé  « nous de modestie » quand ils s’adressent à leur lecteur au sein d’un article, avec des formules pompeuses du type   » à l’heure où nous écrivons ces lignes » ou  « l’intéressé n’a pas donné suite à nos demandes d’interview ».

On est en 2017, mec, je te vois publier des photos de chatons toute la journée sur Twitter, je penses que tu peux parler normal, Beuve-Méry s’en remettra.)

Pilhofer a aussi pris l’exemple de John Templon, journaliste à Buzzfeed UK. L’homme est à l’origine de l’un des plus belles enquêtes de l’histoire du datajournalisme, The Tennis Racket,  qui révèle comment des matchs de tennis étaient truqués au bénéfice de parieurs en ligne. Mais il n’hésite pas à se mettre en scène dans un making of drolatique.

Verra-t-on bientôt Fabrice Arfi en short et un ballon au pied pour raconter les coulisses des Football Leaks sur Mediapart ? Le défi est lancé !

Un très bon « retour sur investissement »

Toujours selon Brandel, c’est ainsi un autre journalisme qui est en train de s’inventer, notamment en presse locale. Il place le lecteur au cœur de la machine à fabriquer de l’info, et pas seulement au bout de la chaîne.

En France, on pense aux expériences de Nice-Matin en matière de « journalisme de solutions” — dont les résultats semblent très encourageants.

Ce n’est pas une démarche de doux rêveur, détachée des réalités économiques du secteur ; selon elle, ces méthodes ont  « un très bon retour sur investissement » :

« Si vous demandez à vos lecteurs quels sont les sujets qui les intéressent, je vous assure qu’ils ne vous demanderont pas des vidéos de chats ou de bébés, mais qu’ils vous poseront de bonnes questions. Et vous saurez que le contenu qui y répondra sera lu. »

Pour Pilhofer, l’enjeu est aussi de construire des indicateurs de performance intégrant cette nouvelle priorité,  plutôt que de garder le nez collé au compteur à pages vues.

Ainsi, Vox demande à son lecteur, en bas de chaque article, s’il a trouvé ce dernier « utile » — un peu comme un site de e-commerce vous demande après un achat si vous êtes satisfait du service rendu.

(Pour ceux que cette piste intéresse, je recommande le travail de recherche de Frédéric Filloux, actuellement en résidence à Stanford, sur les façons de mesurer la qualité de l’info — il revient régulièrement sur ses découvertes dans sa Monday Note.)

Des réflexes du métier à remettre en cause

Mais adopter ce nouveaux paradigme implique aussi de remettre en cause des réflexes du métier trop bien ancrés, que Pilhofer énumère :

  • Ne plus chercher à tout prix à sortir une info à avec trois minutes d’avance sur ses concurrents, au risque de négliger la vérification ou l’analyse. A l’ère de Twitter, votre breaking news sera disponible un peu partout au bout de quelques secondes, et le lecteur 1) sera bien incapable de savoir que vous en êtes à l’origine 2) n’en a de toute manière pas grand chose à faire.
  • Présenter les informations avec le même soin qu’on les prépare, au lieu de barder ses pages de publicités intrusives ou contenus sponsorisés indigents — comme ces poubelles de l’info que sont les modules Ligatus ou Outbrain, qu’on croise pourtant un peu partout sur les sites d’actu.
  • Présenter chaque auteur en expliquant en quoi il est digne de confiance. Ainsi The WireCutter ajoute à chacun de ces tests conso un encadré « Pourquoi nous faire confiance » — même s’il s’agit de simples parapluies.
  • Etre plus transparent sur le travail en coulisses : le New York Times a ainsi choisi de publier la retranscription intégrale de son entretien avec Donald Trump, pour ne pas pas être accusé d’avoir manipulé ou trahi ses propos. Même souci chez Mediapart, avec les « boîtes noires » proposées en fin d’article.

On voit bien le fil conducteur : à chaque fois, il s’agit de se mettre dans la peau du lecteur pour comprendre ce qu’il va apprécier et ce qui va le faire fuir.

L’empathie au cœur des nouvelles méthodologies

Même dénominateur commun quand il s’agit de s’engager dans un nouveau projet enfin : l’empathie est au cœur des méthodologies modernes — en Design Thinking, c’est la première étape du processus d’innovation, avant de commencer à phosphorer quoi que ce soit.

L’empathie se construit grâce à des questionnaires utilisateurs (Libération interroge en ce moment les utilisateurs, mais Arrêt sur images ou Courrier international sont aussi passés par là), des entretiens avec des lecteurs et bien sûr le test répété des nouveaux produits ou fonctionnalités

La priorité à l” »expérience utilisateur » (UX), principe qui a si bien réussi aux géants du Web, fait ainsi lentement son chemin dans les médias.

Je suis preneur d’autres expériences et avis sur ce sujet, n’hésitez pas à réagir dans les commentaires.

Hé, ce texte fait partie d’une série de notes consacrée au « journalisme en empathie » ! Voici le menu complet :

Les médias n’ont pas besoin de plus de technologie, mais de plus d’empathie

J’ai une confidence à vous faire : je suis censé être un spécialiste de l’innovation dans les médias — c’est en tout cas comme ça que je gagne ma vie –, mais il y a des pans entiers de l’innovation dans les médias qui me laissent dans une profonde indifférence.

Prenez les expériences de réalité virtuelle ou de réalité augmentée, par exemple. Je vois passer chaque matin dans ma veille un nombre considérable d’expériences, de témoignages ou de tribunes à ce sujet, et malgré mes efforts et mon professionnalisme, je ne parviens pas à m’y intéresser.

Je comprends que beaucoup d’experts surveillent cette tendance de près, et j’ai bien sûr vu passer quelques exemples réussis, comme cette vidéo à 360° tournée parmi les soldats irakiens lors de la reconquête de Falloujah, et diffusée par le New York Times.

(Je vois aussi de beaux ratages, comme l’application lancée par France Télévisions à l’occasion de la présidentielle, bidule particulièrement creux et inutile.)

Mais plus profondément, je n’arrive pas à imaginer un futur où notre rapport à l’information passerait, principalement ou accessoirement, par des expériences d’immersion de ce genre.

L’info en ligne, un écosystème du moindre effort

Prenez la vidéo sur mobile. Ça ne paraît pas bien compliqué de pencher son smartphone sur le côté pour profiter d’une vidéo au format 16/9 en plein écran.

Pourtant, les médias en ligne diffusent de plus en plus souvent des clips au format carré ou vertical — et ils réorganisent leur circuit de production en conséquence — parce que nous privilégions ceux qui nous épargnent ce simple geste du poignet.

Dans un tel écosystème du moindre effort, où on se contente souvent de l’information « poussée » par ses amis sur un réseau social ou notifiée par une application sur son mobile, je ne vois pas de place pour des formats qui imposent au lecteur de mettre un casque sur la tête ou de brandir son téléphone dans toutes les directions pour accéder à de l’information.

Je vois en revanche très bien comment ces dispositifs peuvent s’imposer dans le monde du jeu vidéo, mais ce n’est pas du tout la même limonade.

Est-ce que j’ai vraiment envie de passer mon temps à chercher autour de moi quel degré je suis censé regarder parmi les 360 disponibles pour comprendre ce qui est en train de se passer dans le monde ? Est-ce que c’est vraiment ce que j’attends d’un média ou d’un journaliste ?

Qu’apporte un direct sur Facebook Live par rapport à un direct sur BFM-TV ?

Au risque de passer pour un vieux con, je pourrais tenir le même type de raisonnement pour plusieurs autres technologies qui ont beaucoup occupé les esprits ces derniers temps.

Ça inclut les robots conversationnels dans les messageries instantanées. Les chatbots que j’ai installés sur Messenger m’ont presque tous donné envie de jeter mon smartphone par la fenêtre, tant s’informer par ce canal m’a paru un exercice aussi laborieux que frustrant. L’exception confirmant la règle étant celui lancé par L’Obs pour la présidentielle, et qui raconte au jour le jour les hésitations d’une série d’électeurs indécis.

L’engouement actuel pour la vidéo live me laisse tout aussi sceptique. Je trouve bien sympathiques les jeunes reporters des sites généralistes envoyés dans les cortèges se filmer en direct, interviewer des manifestants et répondre aux réactions en direct des gens sur Facebook.

Mais je peine à voir la valeur éditoriale qu’ils apportent, quand on compare ce qui est diffusé à ce que diffusent les chaines info — qui ont à disposition des journalistes rompus à l’exercice, du matériel de qualité et toute une culture donnant « la priorité au direct ».

Evidemment, il est tout à fait possible que dans cinq ou dix ans, nous ayons tous une paire de lunettes spéciales réalité virtuelle sur la table du salon, afin de s’informer chaque soir avec des vidéos à 360° diffusées en direct et commentées par des robots.

(Si vous vivez dans ce futur et que vous êtes en train de lire ces lignes, merci de ne pas être trop méchant dans les commentaires.)

Un consultant en innovation a besoin d’innovations sur lesquelles être consulté

Au passage, ça me pose un problème professionnel. Comme le trader fait ses profits grâce aux évolutions des cours de bourse et ne gagne rien si rien ne change, le consultant en innovation a besoin d’innovations sur lesquelles être consulté.

Et sauf à être totalement cynique, il a intérêt à croire en ces nouvelles tendances, au moins un minimum, s’il veut gagner sa croûte. J’ai la chance d’avoir des clients que ces nouveautés laissent pour le moment indifférents ; si ce n’était pas le cas, je serais bien embêté.

Attention, je ne suis pas en train de dire que le journalisme n’a rien d’intéressant à prendre dans le grand panier des nouveautés technologiques. Il y a quelques années, c’est autour du datajournalisme qu’il y avait un fort engouement. Et encore aujourd’hui, je lis pas mal de big bullshit sur le big data ou l’utilisation de l’intelligence artificielle à des fins éditoriales.

La data est cependant plus qu’une mode, et modifie de façon non négligeable le travail dans un nombre croissant de rédactions, et je suis très fier d’y avoir contribué par mes formations, conférences ou expériences.

Le « journalisme en empathie », exercice profondément humain

Mais aujourd’hui, les vraies évolutions sont peut-être ailleurs. C’est le sentiment que me laisse la dernière édition du Festival international de journalisme de Pérouse qui se tenait début avril, dont les échanges ont sans doute catalysé en moi d’autres réflexions plus anciennes .

Si j’essaie de mettre toutes mes impressions dans un grand sac et de coller une étiquette dessus, j’appellerais cette tendance le « journalisme en empathie ».

Soit un journalisme vécu comme un exercice profondément humain. Qui prend réellement en compte les attentes du lecteur. Et qui tente de connecter les gens au monde qui les entoure, au lieu de déverser sur leur tête un flux continu d’informations suscitant, au mieux, de l’indifférence ou, au pire, de l’angoisse et de l’isolement.

Je sais, dit comme ça, ça fait « cul-cul la pral’ », mais c’est quand même plus emballant que « le journalisme de drones » ou le « journalisme de robots », non ?

L’empathie était d’ailleurs le thème de l’un des rendez-vous proposés à Pérouse, et au-delà, elle me semble bien résumer une série d’évolutions que traversent (ou devraient traverser) les médias.

Comme ce thème m’inspire, je vais le décliner Dans mon labo en quatre épisodes dans les semaines qui viennent. En espérant vous convaincre de ranger votre casque de réalité virtuelle au placard au moins quelques instants !

Hé, ce texte fait partie d’une série de notes consacrée au « journalisme en empathie » ! Voici le menu complet :

5 exemples réussis de “journalisme à la petite cuillère”

Le garçon à la petite cuillère, image extraite du film “Matrix”

Parfois, les lecteurs sont un peu comme des bébés : si vous leur présentez votre bouillie dans un bol, ils vont faire “pfff… » et peut-être même vous le balancer à la figure.

Mais si vous convoyez leur pitance par petites doses à l’aide d’une petite cuillère, vous verrez qu’ils finiront par la manger en entier sans regimber.

Le « journalisme à la petite cuillère », c’est une tendance que j’ai vu se dessiner récemment — je vois passer beaucoup de nouveaux formats éditoriaux, et j’en conçois moi-même à l’occasion.

Elle est en train d’enterrer la mode du longform : c’est désormais découpée en petites bouchées qu’on propose l’information aux internautes. J’ai choisi cinq exemples réussis de ce phénomène, mais vous en avez sûrement d’autres en tête, et aurez j’espère à cœur de les partager dans les commentaires.

1. Le diaporama bad ass aux légendes ultracourtes

Capture d’écran d’un diaporama Look At This de la NPR
  • Taille de la cuillère. 130 signes environ pour chaque texte
  • Nombre de cuillerées. 66 en tout
  • Taille du bol. A la louche, plus de 8 000 signes

Avec ses Look At This, la NPR propose un format visuel très efficace, que Le Temps a aussi adopté : des photos plein écran, une navigation ultra basique à la souris ou au clavier, et surtout des textes très courts.

Particularité : pour occuper toute la largeur et toute la hauteur d’un écran quelque soit sa taille, les photos publiées sont forcément recadrées. Sur un ordinateur, on coupe un peu sur les bords ; sur un mobile, on n’affiche qu’une portion congrue de la photo.

Une photo du diaporama, telle qu'elle apparaît sur un écran d'iPhone 6 et sur un macBook.
Une photo du diaporama, telle qu’elle apparaît sur un iPhone 6 et sur un MacBook 13 pouces.

On imagine que l’équipe Visuals Team du réseau américain de radios publiques s’est efforcée de sélectionner des photos adaptées, avec le sujet principal de l’image bien calé au centre.

Cette pratique un peu acrobatique a de quoi faire s’étrangler les puristes du photoreportage. Elle a l’intérêt de renforcer l’impact visuel du contenu publié, surtout sur un smartphone — support sur lequel les médias en ligne publient le plus souvent des photos au format paysage, de ce fait affichées en taille réduite.

2. Le serious game dont vous êtes le héros

Capture d’écran du jeu “Scénario(s)”
  • Taille de la cuillère. 290 signes en moyenne pour chaque écran
  • Nombre de cuillerées. 757 (pour tous les choix)
  • Taille du bol. Plus de 215 000 signes

Avec Scénario(s), qui lui a valu le Prix de l’innovation en journalisme, Marie Turcan  propose de se plonger dans le monde des scénaristes de télévision et de cinéma, ses producteurs libidineux et ses écrivains en galère de thune. Le lecteur incarne un scénariste débutant et doit faire, à chaque étape, le choix entre plusieurs options.

L’entrée en matière et la prise en main sont très simples, et c’est sans doute ce qui fait l’intérêt de ce type de formats : le lecteur commence à les explorer sans prendre vraiment conscience de leur longueur totale ; après une ou deux minutes, il va poursuivre la lecture pour avoir la satisfaction d’avoir accompli une tâche jusqu’au bout.

(J’imagine qu’il y a un phénomène neurologique à l’œuvre, une glande qui s’active quelque part entre le thalamus et le cortex – si jamais vous êtes un spécialiste de la chose, pensez à laisser un commentaire.)

3. Le réseau de personnes exposé maillon par maillon

Capture d’écran de la dataviz “Un an de connexions terrosites”
  • Taille de la cuillère. 350 signes environ pour chaque texte
  • Nombre de cuillerées. 17 en tout
  • Taille du bol. Près de 6 000 signes

Pour montrer les liens entre les diverses équipes terroristes qui ont sévi en France l’an dernier, Libération a choisi de dévoiler morceau par morceau le réseau de djihadistes que ses journalistes sont parvenus à reconstituer.

C’est un choix malin, en partie contre-intuitif : on aurait envie de montrer dès le chargement de la page le réseau entier, parce que c’est le résultat d’un travail qu’on imagine long et minutieux. Mais le risque serait alors de décourager le lecteur avec une infographie trop dense et trop complexe.

Cet exemple montre aussi qu’on n’est pas forcé d’adopter un format austère quand le sujet l’est : on peut faire le choix du visuel et de l”« expérientiel » pour traiter la complexité.

4. Le décryptage d’un geste sportif mouvement par mouvement

Capture d’écran d’un écran d’intro de la rubrique The Fine Line, du New York Times
  • Taille de la cuillère. 80 signes environ pour chaque texte
  • Nombre de cuillerées. 22, pour une quarantaine d’étapes
  • Taille du bol.  Pas plus de 2 000 signes

Ce serait du foot, on parlerait de « football total ». La série d’infographies The Fine Line, préparée par le New York Times pour les JO de Rio, pourrait faire mourir d’envie tous ceux qui travaillent sur ce type de nouvelles écritures.

Images, vidéos, schémas, interactions, transitions, design, ergonomie… : le résultat est beau, intelligent et réglé comme du papier à musique,  le tout avec même pas 2 000 signes de texte !

Venant d’un journal qu’on surnommait The Gray Lady (« la dame en gris ») pour l’austérité de ses pages, l’évolution est spectaculaire. D’autant qu’en 2012, c’est au contraire un (très) long format,  Snow Fall, qui avait fait remarquer le New York Times sur le web.

5. Le quiz intelligent qui montre comment nous percevons mal notre réalité

Capture d’écran du quiz “How well do you know your country ?”, du Guardian
  • Taille de la cuillère. 300 à 350 signes par question/réponse
  • Nombre de cuillerées. 11 en tout
  • Taille du bol.  3 700 signes à tout casser

C’est un autre de mes coups de cœur : le quiz  « How well do you know your country ? » (« Connaissez-vous bien votre pays ? ») proposé par le Guardian pose à l’internaute une série de questions pièges, dont la réponse est toujours un pourcentage.

Par exemple : quelle est la part des habitants de la France qui n’est pas née en France ? Le résultat sélectionné par l’internaute est comparé à deux autres valeurs :

  • la réalité,
  • les réponses recueillies par Ipsos dans un sondage mené dans 33 pays.

A chaque étape, un court texte tire les leçons de  l’expérience. Le tout est très efficace pour montrer à quel point notre vision de la réalité statistique peut être déformée.

L’info était bidon… mais elle est toujours en ligne sur ton site, coco

Pour aider les internautes à distinguer le vrai du faux, les médias ont lancé des rubriques de fact checking et passent en revue toute la journée des déclarations politiques, des légendes urbaines croquignolesques ou des reportages de la télé russe — un exercice aussi sain que sans fin.

Mais que se passe-t-il quand les sites d’actu sont eux-mêmes à l’origine de la diffusion d’une info bidon ? Font-ils preuve de la même exigence envers leurs propres contenus ? Que deviennent les articles concernés quand ils sont démentis, parfois brutalement, deux heures ou deux jours plus tard ?

Pour le savoir, j’ai mené une petite expérience.  Après une rapide consultation sur Twitter et sur Facebook, j’ai sélectionné cinq histoires récentes.

Leur point commun ? Elles ont été largement reprises par les sites d’info généralistes français, avant d’être « démontées » peu après :

  • « L’araignée mortelle découverte dans une caisse de bananes ». L’araignée était inoffensive, et les diverses aberrations des articles sur le sujet ont été relevées par l’émission La Tête au carré sur France Inter.
  • « La prestigieuse primatologue française qui termine au Samu social ». L’enquête réalisée par Causettebien que contestée par Sciences et Avenir, montre l’ampleur de l’emballement médiatique autour de Francine Néago.
  • « La jeune mariée enceinte après avoir couché avec le nain strip-teaseur de son enterrement de vie de jeune fille. » Sur L’Express et sur L’Obs, on lira comment démonter (en quelques minutes) cette histoire un peu cracra mais croustillante.
  • « La snowboardeuse poursuivie par un ours. » Truquée, la vidéo a été produite par l’agence australienne The Woolshed Company dans le cadre de l’opération The Viral Experiment.

J’ai ensuite mené des recherches sur 30 médias parmi les plus fréquentés. A chaque fois qu’une de ces « infos bidon » était détectée dans ses archives, j’ai regardé comment le site étudié avait réagi, avant de le classer dans une des cinq catégories détaillées ci-dessous — pour les curieux, les 150 résultats sont aussi dispos dans une Google Sheet.



J’étais un peu sceptique avant de me lancer dans ce travail : je me disais qu’en 2016, les rédactions concernées devaient avoir toutes réfléchi à des règles et des procédures afin d’éviter de laisser des informations erronées survivre dans leurs archives.

Mais en quelques clics, j’ai trouvé 41 articles encore en ligne qui reprennent les cinq sujets ci-dessus, sans prendre de recul ni avertir le lecteur de ce qui a pu se passer depuis la parution.

Soit 41 liens qu’un lecteur pourra publier sur Facebook en toute bonne foi, pour peu qu’il fasse confiance aux médias concernés, redonnant à ces histoires visibilité et légitimité.

Un peu surpris, j’ai interrogé les responsables de trois sites où ce laisser-aller dans les archives était, au moins au vu des résultats de ma petite expérience, le plus flagrant.

Jérome Béglé, directeur adjoint de la rédaction du Point, n’a pas semblé bouleversé quand je lui ai appris que son média continuait à colporter la fable du strip-teaseur nain :

« En cas d’erreur, on n’a pas de règle intangible, on fait au cas par cas. Pour la fausse mort de Martin Bouygues j’ai écrit un article après coup afin d’expliquer ce fail collectif. Là, je vais regarder.

Je dépublie très rarement, c’est un principe. Un papier de presse écrite ne se dépublie pas, donc un papier web ne se dépublie pas non plus : quand le coup est parti, il est parti.

Mais on est assez peu accros au buzz venant des réseaux sociaux, ça limite le type de risques. »

Au Dauphiné libéré, le rédacteur en chef n’hésite pas, lui, à appuyer sur le gros bouton rouge. Après que le lui ai signalé des articles problématiques sur le site du quotidien régional (les trois cases rouges dans le tableau plus haut), Jean-Pierre Souchon a fait supprimer deux contenus par son équipe :

« Il y a sur le site des infos préparées par des équipes à Paris pour plusieurs titres du groupe. S’ils ne rectifient pas le tir, ça peut rester en ligne.

Mais non, on ne laisse pas en ligne une erreur qu’on nous aurait signalée, je trouve insultant que vous le sous-entendiez. Dans certains cas, on va modifier le texte ; si le sujet lui-même n’existe plus, autant le supprimer plutôt que de placer un avertissement. »

« Des molosses affamés de “clics” »

En plongeant dans les placards, j’ai fait quelques découvertes savoureuses. Sur Le Point, on apprend ainsi que l’oncle de Kim Jong-un se serait fait dévorer par 120 chiens affamés, dans un article publié le 4 janvier 2014.

Info bidon, apprend-on dans un billet daté du lendemain, publié sur le même site et titré  « Kim et les chiens : la Toile rase gratis ». Son auteur regrette, non sans lyrisme, que  « les portails du monde entier se jettent sur la bête, tels des molosses affamés de “clics” […] sans appliquer l’un des principes fondamentaux du journalisme : la vérification des informations ».

Soyons juste, l’hebdo n’est pas le seul à avoir ses archives un peu schizophrènes.

Ainsi Libération fait-il encore aujourd’hui mine de s’interroger sur la découverte possible d’une cité maya par un adolescent canadien qui a regardé les étoiles. Pourtant, un clic plus loin, le même site et le même auteur sont beaucoup plus définitifs :  « Non, non et non, il est absolument impensable que les Mayas aient pu […] reproduire la carte des constellations avec leurs cités ». 

Un Démotivateur motivé pour changer

Dans mes fournisseurs d’infos bidon en gros, je n’ai pas été très étonné de retrouver souvent Démotivateur, média d’infotainment rarement cité pour la qualité de son travail journalistique. Le site m’a répondu qu’il était décidé à changer cette réputation :

« L’équipe de Démotivateur ne comptait que quatre personnes jusqu’en septembre 2015. Il était difficile d’approfondir scrupuleusement chacun des articles.

Depuis, nous avons créé une équipe dédiée à la rédaction, composée de six journalistes et dun rédacteur en chef.  Notre politique éditoriale s’inscrit dans la volonté de transmettre des informations réelles dont les sources sont vérifiées.

Les articles auxquels vous faites référence sont antérieurs à cette nouvelle organisation, et sont particulièrement isolés. […] Par manque de temps, nous n’avons pas encore repris un à un chaque sujet pour les re-vérifier. »

Publier moins mais publier mieux : c’est peut-être le meilleur remède aux infos bidon. La première victime de la guerre du clic, c’est la vérité, c’est sûrement ce qu’aurait dit l’écrivain anglais Rudyard Kipling, selon Le Figaro. A moins que ce soit le politicien américain Hiram Warren Johnson, comme l’affirme Le Monde ? A vous de trancher !

Mis à jour le 19/8 à 17h55. Signification des carrés gris ajoutée en légende du tableau.

Précision le 23/8 à 9h25. France Bleu a dépublié les deux articles trouvés sur son site.

L’urgence pour les rédactions ? Arrêter d’embaucher des journalistes !

Un “Frustrated Journalist Cat”
Un “Frustrated Journalist Cat”

Sur Internet, le contenu est roi. C’est la première chose qu’on apprend pendant les formations consacrées au référencement (SEO) ou à l’optimisation des réseaux sociaux (SMO).

Vous pouvez user de toutes les trucs et ficelles possibles pour améliorer votre visibilité sur Google et sur Facebook, ce sera toujours plus efficace de publier un enquête fracassante ou un reportage émouvant, qui s’imposeront d’eux-mêmes grâce aux liens entrants et aux partages générés par les lecteurs eux-mêmes.

La chance des journalistes, c’est qu’ils sont de très efficaces producteurs de contenu : ils peuvent vous livrer du chic ou du populaire, de l’austère ou du clinquant, fournir en gros ou au détail, en respectant les délais et les quantités prévus.

Le problème des journalistes, c’est qu’ils ne sont plus les seuls sur leur marché. Le contenu est roi, certes, mais le contenu est partout, tant la concurrence est vive pour obtenir l’attention des internautes entre blogueurs, commentateurs, marques et autres réseauteurs « influents ».

Une joyeuse mêlée, qui déborde du Web et investit d’autres espaces numériques, les réseaux sociaux et les messageries instantanées notamment, dans un mouvement de « plateformisation » de l’info qui s’accélère.

Les journalistes ne peuvent plus livrer bataille seuls dans leur coin

Et cette bataille-là, cruciale pour l’avenir d’une industrie autant que pour celui de la profession qui l’a fondée, les journalistes ne peuvent plus la gagner en restant isolés.

Pour s’assurer que le public ait une chance de voir émerger leurs productions dans des flux d’information de plus en plus foisonnants et personnalisés, il va leur falloir un sacré coup de main.

C’est le principal enseignement que je retire des trois journées que j’ai passées au Festival international de Pérouse, dont la dixième édition vient de s’achever.

D’ailleurs, s’agissant d’innovation, le conseil qui revenait le plus souvent dans la bouche des conférenciers était tout bête : il faut apprendre à se parler à nouveau. A collaborer sur des projets, à intégrer d’autres points de vue et respecter d’autres impératifs.

Aux journalistes donc de faire une place à ceux qui maîtrisent les pratiques marketing, l’analyse de l’audience, le code, les subtilités de l’expérience utilisateur (UX), les possibilités de monétisation ou encore la gestion des projets.

« Une vraie rupture avec la culture individualiste du métier »

Ça a l’air d’une évidence, ça n’a pas l’air simple, à en croire Sylke Grihnwald, chef du data à la SRF :

« Quand vous prenez des journalistes très talentueux mais qui ont travaillé seul toute leur carrière et que vous les mettez dans une équipe avec des créatifs et des développeurs, le résultat n’est pas garanti. Il faut leur faire comprendre qu’il s’agit de partager une vision commune.

C’est valable dans tous les secteurs, mais dans le cas de la presse, il y a une vraie rupture avec la culture individualiste du métier. »

La façon dont est organisée l’espace dans la rédaction compte aussi. Plutôt que de placer les journalistes sur un plateau façon “Les Hommes du Président”, les chefs dans leur bocal et le reste du monde de l’autre côté de la cloison, les nouveaux médias qui comptent bougent les murs pour mieux mélanger les compétences, les âges et les points de vue.

Alors qui faut-il embaucher à la place des journalistes ? Des développeurs, d’abord. A en croire les expériences racontées à Pérouse, il est crucial de les placer au cœur de la machine éditoriale, au lieu de les installer dans une pièce à part, sans lien opérationnel avec les journalistes.

Les « dev’ », ce sont les nouvelles stars des rédactions, d’abord parce qu’ils rendent possible la création de nouveaux formats éditoriaux, qu’il s’agisse de récits au long, d’articles coupés en petits morceaux pour mobile, de datavisualisation ou de diaporamas attirants.

« Il y a aujourd’hui des articles qu’on ne peut pas faire sans une dose de hacking  »

Mais ils ont aussi un rôle crucial à jouer pour traiter correctement une série de thèmes qui ont pris de plus en plus d’importance dans nos vies : la sécurité informatique, le respect de la vie privée en ligne, le cyber-terrorisme ou encore la régulation des réseaux.

« Les « hackers » sont naturellement doués pour le journalisme d’investigation : ils ont l’habitude de fouiller pour aller chercher des informations avec des lignes de code, expliquait ainsi Claudio Guarnieri, du Citizen Lab hébergé par l’université de Toronto. Il y a aujourd’hui des articles qu’on ne peut faire qu’avec une part de hacking. Et il y a beaucoup de données sont là, en ligne, attendant juste que quelqu’un les explore. »

L’exemple récent des Panama Papers montre le niveau de technicité requis pour trouver les scoops cachés dans des millions de documents « tombés du camion ».  Un développeur passionné d’actu et maîtrisant les nouveaux outils d’exploration sera plus utile dans un effectif que la plus élégante des plumes encartées.

Les rédactions ont cependant aussi besoin d’autres assortiments de compétences pour avancer et trouver leur place dans notre nouveau monde numérique.

Il faut aussi être capable de lancer régulièrement de nouvelles offres éditoriales et de réussir leur monétisation, en utilisant des méthodes Agile (qu’il s’agisse de Design Thinking, de Scrum ou de Lean Startup) pour éviter des coûts et des délais échappant à tout contrôle.

Au-delà des développeurs, d’autres métiers à intégrer à la rédaction

Dans un monde où on publie de plus en plus sur des services extérieurs ayant chacun ses règles et ses formats, un chef de produit efficace et capable de guider ses troupes a une valeur inestimable.

Plutôt que de décider seul dans votre coin de l’arrangement du design de vos articles, offrez-vous les services d’un spécialiste de l’expérience utilisateur (UX), qui s’assurera que les relances ou la navigation proposées ont un sens pour le lecteur.

Mais tout ça ne servira à rien si personne dans votre média ne garde un œil sur les chiffres, dont l’analyse rythme désormais la vie des projets, alors que les métriques à surveiller sont toujours plus nombreuses et plus complexes à maîtriser. Un analyste de données peut devenir un élément-clé de l’effectif.

Au final, relever tous ces défis implique de « sortir de sa zone de confort, relève Juliane Leopold, qui a lancé Buzzfeed en Allemagne. Je sais que c’est un cliché qui revient souvent quand on parle de start-up, mais il y a quelque chose de très vrai, surtout quand ce sont des journalistes aux commandes ».

Soyons lucides : on aura besoin de moins de journalistes qu’avant

Est-ce que ça veut dire que c’est la fin des journalistes, comme on l’a déjà souvent pronostiqué depuis qu’Internet est entré dans nos vies ? Non. Mais est-ce qu’on a besoin d’autant de journalistes qu’avant ?

Je pense que non : les contenus de qualité et de taille moyennes, ceux qu’on publiait parce qu’il fallait bien remplir les pages du magazine ou le conducteur d’un journal télévisé, n’ont plus leur chance à une époque où des algorithmes bien rodés sélectionnent ce qui mérite votre attention et excluent le reste de votre timeline ou dans les résultats de recherche

La « Quartz Curve » montre bien que les lecteurs privilégient les contenus plus courts, plus réactifs ou au contraire plus long, plus approfondis. Après avoir analysé près de 400 000 articles en ligne, l’American Press Institute est parvenu à une conclusion similaire.

Plus embêtant pour beaucoup de médias : en ligne, the winner takes all ; le premier sur un marché devient vite le seul sur un marché.

Si votre créneau, c’est faire de l’actu chaude, demandez-vous si vous avez les moyens et l’énergie de faire mieux que Le Monde dans ce domaine. Si vous misez sur l’info divertissement, il faut que vous soyez prêt à battre Buzzfeed comme ses multiples avatars sur ce terrain (good luck with that).

« Bon sang, demandez-vous qui vous êtes ! »

Ça ne veut pas dire qu’il ne faut plus faire de breaking news ou du LOL. Ça veut dire qu’il faut proposer autre chose. C’est ce que dit Andy Carvin, de First Look Media :

« Chercher à imiter le truc qui marche en ce moment, c’est une très mauvaise idée et c’est la preuve que vous n’êtes pas du tout prêt à innover.

Plutôt que de courir après Buzzfeed, bon sang, demandez-vous qui vous êtes, ce que vous savez faire, et ce que vous pouvez apporter à votre audience ! »

« En presse écrite, le seul produit qui comptait, c’était le journal », explique Aron Pilhofer, directeur du numérique au Guardian. Pour lancer de nouvelles offres, il faut faire marcher des muscles que les entreprises de média ont complètement perdu l’habitude de travailler. »

Patrons de presse, posez-vous la question : si un journaliste de votre équipe part en retraite demain, faut-il forcément le remplacer par un journaliste ? La réponse sera sans doute non, sauf à trouver une licorne, un débrouillard prêt à enfiler d’autres casquettes, au moins une partie de son temps.

C’est une mauvaise nouvelle pour une profession qui compte de plus en plus de chômeurs et de précaires. Mais c’est peut-être la seule façon de sauver le boulot de ceux qui restent.