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« Merci de supprimer l’article me concernant » : le journaliste face à la fragilité de ses sources

Des enfants dans un centre pour réfugiés à Athènes (Martin Leveneur/Flickr/CC-BY-ND)

La scène se passe en juin 2016, à Lesbos, en Grèce. Le journaliste Marc Herman est en train d’interroger Zozan Qerani sur son parcours jusqu’au camp de réfugiés installé sur l’île, et toutes les épreuves qu’elle a du traverser.

Soudain, la jeune Kurde yazidi s’effondre, le corps pris de convulsions. En discutant avec les médecins présents, Herman comprend que c’est le fait même de devoir raconter son histoire une nouvelle fois qui a déclenché cette crise.

Le cofondateur de l’agence Deca a raconté dans un témoignage les interrogations éthiques que cet épisode a suscitées en lui.  « Près de 50% des réfugiés souffrent de troubles psychologiques, qu’il s’agisse d’anxiété, de dépression, ou de stress post-traumatiques, détaillait-il dans un panel du festival de journalisme de Pérouse, début avril. Est-ce qu’on doit les interviewer comme si de rien n’était ? »

Si ça saigne, ça doit faire la une !

Pour Marc Herman, l’empathie avec son sujet est aussi passée par le choix des photos accompagnant son texte. Le photographe qui l’accompagnait n’a pas pris d’images de Zozan Qerani en train de convulser par terre, mais après la crise, debout dans les bras de son compagnon ou allongée sur un lit de camp.

On peut aussi avoir cet impératif en tête au moment de rédiger un article ou de choisir son titre. En refusant, par exemple, de commencer un texte par la scène la plus violente ou la plus dure, comme le veut la règle  « if it bleeds, it leads » (« si ça saigne, il faut le mettre en une »).

Développer un rapport plus respectueux et plus humain avec les femmes et les hommes qui font, souvent à leurs dépens, l’actualité : voilà une autre piste de réflexion pour le « journalisme en empathie », une idée que je développe dans une série de notes sur ce site depuis quelques semaines.

Protéger ses sources, c’est aussi se soucier de leur état d’esprit une fois l’article paru

Je n’ai jamais été grand reporter et je n’ai jamais été confronté personnellement à des situations humaines aussi difficiles.

Mais j’ai remarqué qu’on abordait la question de la protection des sources davantage par un prisme juridique (« la personne que j’ai interrogée risque-t-elle des poursuites judiciaires à cause de son témoignage ? ») ou professionnel (« va-t-elle perdre son emploi ? ») que sur le plan de son bien-être émotionnel ou psychologique (« comment vit-elle le fait de voir son histoire mise sur la place publique ? »).

Pendant les sept années que j’ai passées à Rue89, j’ai aussi vu combien la situation des témoins avait changé avec la montée en puissance des sites d’info.

C’était une chose de raconter sa vie à un journaliste au début des années 90, et de voir son récit imprimé à un nombre limité d’exemplaires, accessibles uniquement au lectorat du titre concerné.

C’en est une autre, complètement différente, de se dévoiler aujourd’hui, sachant que ses confidences seront accessibles à tous, en quelques clics et probablement pour l’éternité.

« Je ne suis plus la personne qui vous a raconté ça il y a cinq ans »

Rue89 pratique le « journalisme participatif », et tente d’associer au maximum les lecteurs à la production d’information. Sur ses bases, il était courant qu’une personne écrive à la rédaction pour raconter ce qui lui est arrivé, souhaitant prendre à témoin le reste du monde.

Un journaliste entrait alors en contact avec elle pour préparer un texte, souvent écrit à la première personne, parfois « anonymisé » et relu avant parution si nécessaire. Tout se passe donc avec son complet accord et sa totale collaboration.

Malgré ces précautions, il n’était pas rare que la même personne contacte la rédaction pour réclamer la suppression du contenu concerné. Ces demandes pouvaient arriver en pleine panique, quelques heures  à peine après la publication. Ou bien des années plus tard et accompagnées de menaces judiciaires.

L’info doit-elle primer sur l’humain ? Vous avez quatre heures…

Les raisons avancées ? Les commentaires, qu’on ressent très violemment quand on est leur sujet principal. Les réactions de l’entourage. Les résultats de recherches Google sur son nom, où se retrouve listé le contenu concerné.

Certains justifiaient leur demande par le droit à l’oubli : « je vous ai raconté ça quand j’avais 18 ans, mais j’en ai 22 et je ne suis plus la même personne, pourquoi devrais-je subir les conséquence de ce choix jusqu’à ma mort ? »

Que doit faire le journaliste quand ça arrive ? Accepter la demande, et supprimer un article qui a pu avoir un impact important, sacrifiant au passage un morceau de ses propres archives et prenant le risque d’être accusé de censure ou de manipulation ?

Ou refuser, pour préserver l’intégrité du travail journalistique réalisé, quitte à laisser sa source seule avec sa souffrance ? C’était ma position dans le passé : après tout, un journaliste n’est pas un travailleur social ou un psy, et c’est l’info qui prime avant tout, coco.

Je pense aujourd’hui qu’une telle intransigeance est impossible, surtout si on souhaite rétablir un lien de confiance entre les médias et leur public. D’autant que des compromis sont possibles, comme l” »anonymisation » a posteriori d’un texte, le retrait de certains détails, l’ajout d’une mise à jour ou d’un encadré — il est d’ailleurs arrivé qu’on fasse ce choix à Rue89.

Mais je doute qu’il existe une réponse unique à cette question, et suis curieux de connaitre les vôtres dans les commentaires.

Des récits sur la crise des réfugiés qui ajoutent « du bruit au bruit »

Faire preuve d’une plus grande empathie avec ses sources n’a cependant pas que des inconvénients. C’est aussi de se donner une chance d’obtenir un récit plus à même de toucher plus efficacement le public.

C’est ce que l’expérience a appris à la journaliste indépendante Mariangela Paone, qui s’exprimait elle aussi à Pérouse. Selon elle, la crise des réfugiés a généré un volume d’articles et de vidéos sans doute sans précédent dans l’ensemble de l’Europe. Mais elle doute que ces récits aient, pour la plupart, réussi autre chose que  « d’ajouter du bruit au bruit »» :

« Les médias grand public ont tendance à présenter les migrants comme une file interrompue et uniforme de gens, un ensemble menaçant pour les habitants des pays-hôtes.

Ça passe par une simplification des gens présentés. En analysant une série de textes publiés, une étude a montré que bien souvent, on ne donne que la nationalité de la personne qu’on a interrogé, mais pas son âge, sa profession, son prénom, voire son genre.

Au final, ce traitement n’a pas permis de créer un contact, une relation entre les réfugiés et l’audience, de susciter  un sentiment de compassion dans ce qui était pourtant la plus grand crise de ce type depuis 1945. »

Egalement présente à Lesbos, Paone a cherché à créer de l’empathie pour mieux intéresser les lecteurs de ses longs reportages, s’intéressant par exemple aux problèmes d’allaitement des jeunes mères forcées de prendre la route et souffrant de malnutrition ou de déshydratation. Elle a noté que ce type de récits recevaient plus de visites et d’engagement (partages, likes, commentaires… ) de la part des lecteurs.

Evidemment, chercher à créer de l’empathie ne doit pas être un prétexte pour se contenter de l’émotion, « tomber dans le pathos » en ne s’intéressant plus qu’aux larmes, aux désespoir et aux colères. Mais je pense que c’est un fil conducteur intéressant à tirer, si on veut promouvoir un journalisme plus utile à la société et à ceux qui y vivent.

Hé, ce texte fait partie d’une série de notes consacrée au « journalisme en empathie » ! Voici le menu complet :

Pourquoi il ne faut pas virer des amis Facebook à cause d’une élection (surtout si vous êtes journaliste)

Bataille au village d'Astérix
La France entre les deux tours de la présidentielle (allégorie)

« Cette campagne aura au moins eu le mérite de me permettre de faire le ménage dans mes « amis » Facebook. J’en ai viré plusieurs, c’était plus possible de débattre avec eux. » Depuis le premier tour de la présidentielle, j’ai croisé des statuts de ce type plusieurs fois sur ma timeline.

Je comprends tout à fait ceux qui souhaitent se préserver du climat de tension et d’agressivité régnant sur les réseaux sociaux, mais je pense que c’est une très mauvaise idée, particulièrement si vous êtes journaliste. Et dans ce deuxième épisode de ma série consacrée au  « journalisme en empathie », je vais tenter de vous expliquer pourquoi.

La présence de Marine Le Pen au second tour, même si elle semble avoir peu de chances de l’emporter, résonne comme un écho étouffé de la victoire des partisans du Brexit au Royaume-Uni et de celle des supporteurs de Trump aux Etats-Unis.

Dans tous les cas, il est tentant pour les médias de rejeter la faute sur les autres : les algorithmes de Facebook et leur appétit pour les fake news ; les politiciens inefficaces, coupés de la société, menteurs voire corrompus ; la cyberpropagande et les hackers du Kremlin…

« Les journalistes britanniques n’ont pas assez parlé aux gens »

Mais c’est aussi dans leur miroir que les journalistes doivent chercher les responsables de ces résultats qui font vaciller nos démocraties représentatives sur leur base.

C’est en tout cas l’avis d’Alison Gow, qui se confiait lors d’un panel du Festival international de journalisme de Pérouse, début avril.

« La bataille pour le Brexit, nous l’avons perdue il y a vingt ans, quand nous avons commencé à ne plus faire notre travail sur les sujets européens », a commencé par expliquer la responsable de l’innovation au groupe Trinity Mirror,  dont les tabloïds ont soutenu le camp du « Remain »:

« Comme ce sont des questions compliquées, nous nous sommes réfugiées dans une attitude très britannique qui consiste à se moquer de ce qu’on ne comprend pas. »

Au-delà de cette focalisation sur des histoires triviales comme la régulation de la courbure des bananes, Gow estime surtout que les journalistes  « n’ont pas suffisamment parlé aux gens »» :

« Nous n’avons pas assez cherché à savoir ce qu’ils pensaient et ce qu’ils avaient sur le cœur.  Si on s’était davantage emparés du débat, on aurait pu faire une différence. On est trop restés enfermés dans nos rédactions et dans nos réseaux sociaux. »

« J’aurais dû davantage suivre mon instinct »

Autre panel, même conclusion pour Maria Ramirez, qui a couvert la campagne de Trump pour le groupe Univision :

« Il faut faire davantage confiance à ce que remarquent les reporters sur le terrain et moins à ce que disent les sondages.

J’avais déjà couvert d’autres campagnes, mais en me rendant dans les meetings de Donald Trump, j’ai découvert quelque chose de nouveau : des gens qui ne se seraient jamais déplacé pour un homme politique avant, une atmosphère différente, plus agressive. J’aurais dû davantage suivre mon instinct. »

Ce besoin se reconnecter avec l’audience, Mandy Jenkins, responsable éditoriale de l’agence Storyful, est bien placée pour le ressentir. Native de l’Ohio, elle voit en effet tous les grands médias américains se ruer dans sa région une fois tous les quatre ans — l’Etat est l’un des swing states, ceux dont le vote peut faire basculer l’élection présidentielle :

« Les journalistes mangent les spécialités locales, parlent des gens qui ont des problèmes comme les agriculteurs ou les métallos, se moquent des ploucs.

Mais ils ignorent les secteurs économiques dynamiques et échouent globalement à raconter ce qui s’y passe vraiment. Ils tombent dans la caricature parce qu’ils ne sont pas  d’ici. »

« C’est peut-être mieux d’embaucher quelqu’un qui vit dans l’Ohio pour parler d’Ohio »

Pourtant, pour Jenkins, cet éloignement entre les médias et leur public n’a pas toujours été la règle :

« Au niveau local, les gens avaient l’habitude de connaître ou au moins de rencontrer de temps en temps les journalistes qui parlaient d’eux. Ils étaient allés dans la même école, vivaient dans la même ville, fréquentaient les mêmes lieux de vie.

Ce n’est plus le cas aujourd’hui.  les journalistes se retrouvent parachutés là où se passe l’actu, et une fois l’actu passée, il n’y a pas de raisons pour eux de rester. »

La concentration s’est en effet accélérée ces dernières années : 13% des journalistes américains travaillent dans le seul quartier de Manhattan, à New York. Trop souvent, les rédacteurs en chef ont peur de ne pas pouvoir contrôler un journaliste s’il travaille à distance, ajoute Jenkins :

« Il aura fallu le plantage de Trump pour qu’enfin, ils se disent, c’est peut-être mieux d’embaucher quelqu’un qui vit dans l’Ohio pour parler de l’Ohio [ou au moins dans un Etat proche, ndlr]. En plus, ça nous reviendra moins cher. »

25 pro-Trump et 25 pro-Clinton dans un même groupe Facebook

Et en France ? Si Marine Le Pen remporte finalement la présidentielle, le défi principal pour les médias généralistes ne sera pas de se prendre pour L’Huma clandestine en entrant en résistance contre le fascisme, mais bien de renouer le lien avec une population qu’ils ont trop souvent exclue de leur radar.

Et l’on aura, nous aussi, le genre de débats qui agitent aujourd’hui les médias britanniques et américains. Une fois (un peu) remis du choc initial, ils ont multiplié les expériences journalistiques sur ce sujet :

Fin 2016, l’ONG Spaceship Media a par exemple rassemblé pendant un moins dans un même groupe Facebook 25 supportrices de Trump vivant en Alabama (considéré comme un des Etats les plus conservateurs) et 25 supportrices de Clinton vivant en Californie (Etat progressiste par excellence).

Non seulement la conversation n’a pas viré au pugilat, mais les participantes se sont peu à peu emparées de cet outil pour faire vivre elles-mêmes un débat difficile sur les questions de race, d’immigration ou de foi.

Pour le journalisme, une raison évidente d’exister

Cette opération m’est revenue en tête en voyant une brève séquence d’un reportage diffusé jeudi dans Quotidien (et que je n’ai pas retrouvé en ligne). Après avoir repéré un couple d’électeurs de Le Pen venue assister à un meeting de Macron (« pour se faire [leur] propre idée »), le journaliste enjoint les autres personnes présentes dans la file d’attente à dialoguer avec eux.

Quand j’étais étudiant, c’était le genre d’intervention qu’on nous recommandait de ne pas faire :  le journaliste ne saurait intervenir sur les événements se déroulant devant lui, pour ne pas sacrifier sa neutralité.

Aujourd’hui, je suis peu à peu convaincu du contraire. Confronté douloureusement à la question de sa propre utilité dans des sociétés hyperconnectées et surinformées, le journalisme tient là une raison évidente d’exister.

Servir de facilitateur pour créer du lien entre l’actualité et sa communauté.  Faire preuve de suffisamment d’empathie et de diplomatie pour ne plus se mettre l’opinion à dos. Maintenir à tout prix le dialogue, comme on protège la flamme d’une bougie menacée par un mauvais courant d’air.

« Ils ont compris comment gagner avec des mensonges et ne vont pas s’arrêter là »

Si vous trouvez ça un peu concon comme conclusion, il y a aussi la version coup-de-pied-dans-le-cul de cette thèse. Elle est servie par Jonathan Pie, reporter fictif incarné par le comédien britannique Tom Walker dans une vidéo énervée :

« La seule chose qui marche, putain, c’est d’en avoir quelque chose à foutre, de faire quelque chose, et tout ce que vous avez à faire c’est entrer dans le débat, parler à quelqu’un qui pense différemment et parvenir à le convaincre.

C’est tellement simple, mais pourtant la gauche est devenue incapable de le faire. Arrêtez de penser que ceux qui ne sont pas d’accord avec vous sont des malfaisants, des racistes, des sexistes ou des idiots. Et parlez-leur, persuadez-le de penser autrement, parce que si vous ne le faites pas, le résultat c’est Trump à la Maison-Blanche. »

Parce qu’en face, ils commencent à avoir de l’entraînement, expliquait en substance Rupert Myers, journaliste politique pour le GQ Magazine britannique, toujours à Pérouse :

« Le camp du Leave a beaucoup appris. Ils ont compris comment gagner avec des mensonges, et ils ne vont pas s’arrêter là.

Par exemple, ils vont proposer de faire un référendum sur la privatisation de la BBC. Ensuite, ils vont vous demander pourquoi vous déniez au peuple britannique la possibilité de se prononcer sur ce sujet.  Avant que vous ayez eu le temps de réagir, ils vont expliquer qu’on pourrait financer des hôpitaux avec le budget de la BBC…

Tant que les journalistes n’auront pas trouver un moyen efficace de lutter contre leurs mensonges, ils ne s’arrêteront pas. »

Pensez-y avant de vous lancer dans un « ménage » de votre liste d’amis Facebook !

Hé, ce texte fait partie d’une série de notes consacrée au « journalisme en empathie » ! Voici le menu complet :

« Vos lecteurs ne vous demanderont pas des vidéos de chat ou de bébé »

« Les gens ne seront prêts à faire confiance dans les médias que s’ils se sentent écoutés par eux. » Cette phrase de Jennifer Brandel, qui a fondé l’agence Hearken pour aider les médias à recréer du lien avec leur audience, résume bien l’un des débats qui m’ont le plus marqué du dernier Festival de journalisme de Pérouse, début avril.

Il faut dire que le sujet est cher à mon cœur, je l’ai s’ailleurs développé dans un talk donné à TEDx Clermont.

Pour Aron Pilhofer, ancien du Guardian et du New York Times — l’un des experts les plus plaisants à suivre sur ces sujets –, disposer d’une carte de presse ne suffit plus à obtenir la confiance de son public. Le journaliste n’a pas l’équivalent d’une étoile de shérif qu’il lui suffirait de brandir pour asseoir son autorité.

Et quand une société perd confiance dans ses journalistes, la place est libre pour toute la propagande et la désinformation du monde.

« Ressembler à une personne normale »

La bonne nouvelle,  c’est que ça marche aussi dans l’autre sens : un projet éditorial qui cherche avant tout à tisser ce lien si fragile entre un média et son public a de bonnes chances de réussir, quelque soit son modèle économique.

Pour Brandel, le journaliste doit accepter de descendre de son piédestal, et ne plus introduire une distance journalistique artificielle avec son lecteur, mais « ressembler à une personne normale ».

(A ce sujet, j’ai toujours un petit ricanement intérieur quand je lis de jeunes journalistes se draper dans le mal-nommé  « nous de modestie »  quand ils s’adressent à leur lecteur au sein d’un article, avec des formules pompeuses du type   » à l’heure où nous écrivons ces lignes » ou  « l’intéressé n’a pas donné suite à nos demandes d’interview ».

On est en 2017, mec, je te vois publier des photos de chatons toute la journée sur Twitter, je penses que tu peux parler normal, Beuve-Méry s’en remettra.)

Pilhofer a aussi pris l’exemple de John Templon, journaliste à Buzzfeed UK. L’homme est à l’origine de l’un des plus belles enquêtes de l’histoire du datajournalisme, The Tennis Racket,  qui révèle comment des matchs de tennis étaient truqués au bénéfice de parieurs en ligne. Mais il n’hésite pas à se mettre en scène dans un making of drolatique.

Verra-t-on bientôt Fabrice Arfi en short et un ballon au pied pour raconter les coulisses des Football Leaks sur Mediapart ? Le défi est lancé !

Un très bon « retour sur investissement »

Toujours selon Brandel, c’est ainsi un autre journalisme qui est en train de de s’inventer, notamment en presse locale. Il place le lecteur est au cœur de la machine à fabriquer de l’info, et pas seulement au bout de la chaîne.

En France, on pense aux expériences de Nice-Matin en matière de « journalisme de solutions — dont les résultats semblent très encourageants.

Ce n’est pas une démarche de doux rêveur, détachée des réalités économiques du secteur ; selon elle, ces méthodes ont  « un très bon retour sur investissement » :

« Si vous demandez à vos lecteurs quels sont les sujets qui les intéressent, je vous assure qu’ils ne vous demanderont pas des vidéos de chats ou de bébés, mais qu’ils vous poseront de bonnes questions. Et vous saurez que le contenu qui y répondra sera lu. »

Pour Pilhofer, l’enjeu est aussi de construire des indicateurs de performance intégrant cette nouvelle priorité,  plutôt que de garder le nez collé au compteur à pages vues.

Ainsi, Vox demande à son lecteur, en bas de chaque article, s’il a trouvé ce dernier « utile » — un peu comme un site de e-commerce vous demande après un achat si vous êtes satisfait du service rendu.

(Pour ceux que cette piste intéresse, je recommande le travail de recherche de Frédéric Filloux, actuellement en résidence à Stanford, sur les façons de mesurer la qualité de l’info — il revient régulièrement sur ses découvertes dans sa Monday Note.)

Des réflexes du métier à remettre en cause

Mais adopter ce nouveaux paradigme implique aussi de remettre en cause des réflexes du métier trop bien ancrés, que Pilhofer énumère :

  • Ne plus chercher à tout prix à sortir une info à avec trois minutes d’avance sur ses concurrents, au risque de négliger la vérification ou l’analyse. A l’ère de Twitter, votre breaking news sera disponible un peu partout au bout de quelques secondes, et le lecteur 1) sera bien incapable de savoir que vous en êtes à l’origine 2) n’en a de toute manière pas grand chose à faire.
  • Présenter les informations avec le même soin qu’on les prépare, au lieu de barder ses pages de publicités intrusives ou contenus sponsorisés indigents — comme ces poubelles de l’info que sont les modules Ligatus ou Outbrain, qu’on croise pourtant un peu partout sur les sites d’actu.
  • Présenter chaque auteur en expliquant en quoi il est digne de confiance. Ainsi The WireCutter ajoute à chacun de ces tests conso un encadré « Pourquoi nous faire confiance » — même s’il s’agit de simples parapluies.
  • Etre plus transparent sur le travail en coulisses : le New York Times a ainsi choisi de publier la retranscription intégrale de son entretien avec Donald Trump, pour ne pas pas être accusé d’avoir manipulé ou trahi ses propos. Même souci chez Mediapart, avec les « boîtes noires » proposées en fin d’article.

On voit bien le fil conducteur : à chaque fois, il s’agit de se mettre à la place dans la peau du lecteur pour comprendre ce qu’il va apprécier et ce qui va le faire fuir.

L’empathie au cœur des nouvelles méthodologies

Même dénominateur commun quand il s’agit de s’engager dans un nouveau projet enfin : l’empathie est au cœur des méthodologies modernes — en Design Thinking, c’est la première étape du processus d’innovation, avant de commencer à phosphorer quoi que ce soit.

L’empathie se construit grâce à des questionnaires utilisateurs (Libération interroge en ce moment les utilisateurs, mais Arrêt sur images ou Courrier international sont aussi passés par là), des entretiens avec des lecteurs et bien sûr le test répété des nouveaux produits ou fonctionnalités

La priorité à l” »expérience utilisateur » (UX), principe qui a si bien réussi aux géants du Web, fait ainsi lentement son chemin dans les médias.

Je suis preneur d’autres expériences et avis sur ce sujet, n’hésitez pas à réagir dans les commentaires.

Hé, ce texte fait partie d’une série de notes consacrée au « journalisme en empathie » ! Voici le menu complet :

Les médias n’ont pas besoin de plus de technologie, mais de plus d’empathie

J’ai une confidence à vous faire : je suis censé être un spécialiste de l’innovation dans les médias — c’est en tout cas comme ça que je gagne ma vie –, mais il y a des pans entiers de l’innovation dans les médias qui me laissent dans une profonde indifférence.

Prenez les expériences de réalité virtuelle ou de réalité augmentée, par exemple. Je vois passer chaque matin dans ma veille un nombre considérable d’expériences, de témoignages ou de tribunes à ce sujet, et malgré mes efforts et mon professionnalisme, je ne parviens pas à m’y intéresser.

Je comprends que beaucoup d’experts surveillent cette tendance de près, et j’ai bien sûr vu passer quelques exemples réussis, comme cette vidéo à 360° tournée parmi les soldats irakiens lors de la reconquête de Falloujah, et diffusée par le New York Times.

(Je vois aussi de beaux ratages, comme l’application lancée par France Télévisions à l’occasion de la présidentielle, bidule particulièrement creux et inutile.)

Mais plus profondément, je n’arrive pas à imaginer un futur où notre rapport à l’information passerait, principalement ou accessoirement, par des expériences d’immersion de ce genre.

L’info en ligne, un écosystème du moindre effort

Prenez la vidéo sur mobile. Ça ne paraît pas bien compliqué de pencher son smartphone sur le côté pour profiter d’une vidéo au format 16/9 en plein écran.

Pourtant, les médias en ligne diffusent de plus en plus souvent des clips au format carré ou vertical — et ils réorganisent leur circuit de production en conséquence — parce que nous privilégions ceux qui nous épargnent ce simple geste du poignet.

Dans un tel écosystème du moindre effort, où on se contente souvent de l’information « poussée » par ses amis sur un réseau social ou notifiée par une application sur son mobile, je ne vois pas de place pour des formats qui imposent au lecteur de mettre un casque sur la tête ou de brandir son téléphone dans toutes les directions pour accéder à de l’information.

Je vois en revanche très bien comment ses dispositifs peuvent s’imposer dans le monde du jeu vidéo, mais ce n’est pas du tout la même limonade.

Est-ce que j’ai vraiment envie de passer mon temps à chercher autour de moi quel degré je suis censé regarder parmi les 360 disponibles pour comprendre ce qui est en train de se passer dans le monde ? Est-ce que c’est vraiment ce que j’attends d’un média ou d’un journaliste ?

Qu’apporte un direct sur Facebook Live par rapport à un direct sur BFM-TV ?

Au risque de passer pour un vieux con, je pourrais tenir le même type de raisonnement pour plusieurs autres technologies qui ont beaucoup occupé les esprits ces derniers temps.

Ça inclut les robots conversationnels dans les messageries instantanées. Les chatbots que j’ai installés sur Messenger m’ont presque tous donné envie de jeter mon smartphone par la fenêtre, tant s’informer par ce canal m’a paru un exercice aussi laborieux que frustrant. L’exception confirmant la règle étant celui lancé par L’Obs pour la présidentielle, et qui raconte au jour le jour les hésitations d’une série d’électeurs indécis.

L’engouement actuel pour la vidéo live me laisse tout aussi sceptique. Je trouve bien sympathiques les jeunes reporters des sites généralistes envoyés dans les cortèges se filmer en direct, interviewer des manifestants et répondre aux réactions en direct des gens sur Facebook.

Mais je peine à voir la valeur éditoriale qu’ils apportent, quand on compare ce qui est diffusé à ce que diffusent les chaines info — qui ont à disposition des journalistes rompus à l’exercice, du matériel de qualité et toute une culture donnant « la priorité au direct ».

Evidemment, il est tout à fait possible que dans cinq ou dix ans, nous ayons tous une paire de lunettes spéciales réalité virtuelle sur la table du salon, afin de s’informer chaque soir avec des vidéos à 360° diffusées en direct et commentées par des robots.

(Si vous vivez dans ce futur et que vous êtes en train de lire ces lignes, merci de ne pas être trop méchant dans les commentaires.)

Un consultant en innovation a besoin d’innovations sur lesquelles être consulté

Au passage, ça me pose un problème professionnel. Comme le trader fait ses profits grâce aux évolutions des cours de bourse et ne gagne rien si rien ne change, le consultant en innovation a besoin d’innovations sur lesquelles être consulté.

Et sauf à être totalement cynique, il a intérêt à croire en ces nouvelles tendances, au moins un minimum, s’il veut gagner sa croûte. J’ai la chance d’avoir des clients que ces nouveautés laissent pour le moment indifférents ; si ce n’était pas le cas, je serais bien embêté.

Attention, je ne suis pas en train de dire que le journalisme n’a rien d’intéressant à prendre dans le grand panier des nouveautés technologiques. Il y a quelques années, c’est autour du datajournalisme qu’il y avait un fort engouement. Et encore aujourd’hui, je lis pas mal de big bullshit sur le big data ou l’utilisation de l’intelligence artificielle à des fins éditoriales.

La data est cependant plus qu’une mode, et modifie de façon non négligeable le travail dans un nombre croissant de rédactions, et je suis très fier d’y avoir contribué par mes formations, conférences ou expériences.

Le « journalisme en empathie », exercice profondément humain

Mais aujourd’hui, les vraies évolutions sont peut-être ailleurs. C’est le sentiment que me laisse la dernière édition du Festival international de journalisme de Pérouse qui se tenait début avril, dont les échanges ont sans doute catalysé en moi d’autres réflexions plus anciennes .

Si j’essaie de mettre toutes mes impressions dans un grand sac et de coller une étiquette dessus, j’appellerais cette tendance le « journalisme en empathie ».

Soit un journalisme vécu comme un exercice profondément humain. Qui prend réellement en compte les attentes du lecteur. Et qui tente de connecter les gens au monde qui les entoure, au lieu de déverser sur leur tête un flux continu d’informations suscitant, au mieux, de l’indifférence ou, au pire, de l’angoisse et de l’isolement.

Je sais, dit comme ça, ça fait « cul-cul la pral’ », mais c’est quand même plus emballant que « le journalisme de drones » ou le « journalisme de robots », non ?

L’empathie était d’ailleurs le thème de l’un des rendez-vous proposés à Pérouse, et au-delà, elle me semble bien résumer une série d’évolutions que traversent (ou devraient traverser) les médias.

Comme ce thème m’inspire, je vais le décliner Dans mon labo en quatre épisodes dans les semaines qui viennent. En espérant vous convaincre de ranger votre casque de réalité virtuelle au placard au moins quelques instants !

Hé, ce texte fait partie d’une série de notes consacrée au « journalisme en empathie » ! Voici le menu complet :