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7 fautes de français qui n’en sont pas, en fait

J’aurais pu titrer cette note « Confes­sions d’un emmer­deur ». Après ma sor­tie d’école de jour­na­lisme, j’ai été pen­dant plu­sieurs années secré­taire de rédac­tion, un tra­vail qui com­prend en géné­ral beau­coup de relec­ture de copie ou de pages.

Un TOP ou un Gre­visse à por­tée de main, j’ai décou­vert quelques-unes des sub­ti­li­tés de la langue fran­çaise, désuètes ou char­mantes selon le point de vue.

Le pro­blème avec ce type d’occupation pro­fes­sion­nelle, c’est qu’elle tend à faire de vous un aya­tol­lah, cor­ri­geant par réflexe les fautes de ses amis à l’oral, et capable de par­tir en guerre sainte contre les impies qui enchaînent les solé­cismes sans réa­li­ser l’horreur de leur sacri­lège.

Mes années pas­sées à bos­ser sur le Web m’ont pro­fon­dé­ment adou­ci. D’abord parce que rele­ver une faute dans un article qui peut être cor­ri­gé, c’est moins dou­lou­reux, pour le lec­teur comme pour l’auteur, que de la voir impri­mée pour l’éternité.

Ensuite parce que j’ai décou­vert qu’il y avait deux sortes d’internautes qui signa­laient les fautes d’orthographe :

  • ceux qui n’ont que mépris pour le jour­na­liste cou­pable d’un faux pas,  « alors que c’est quand même votre métier d’écrire », et y voient la preuve défi­ni­tive de votre incu­rable incom­pé­tence ;
  • ceux qui s’excusent vrai­ment de vous déran­ger, « mais il manque un mot dans le titre de l’article, je sais, je suis un peu obses­sion­nel et vous devez avoir d’autres chats à fouet­ter, encore par­don ».

Avec le temps et sauf misan­thro­pie pro­fonde, vous avez assez vite envie d’appartenir à la seconde caté­go­rie plu­tôt qu’à la pre­mière.

Enfin, la fré­quen­ta­tion des blogs et forums spé­cia­li­sés comme des ouvrages de réfé­rence m’a ensei­gné que dans bien des cas, il n’y a pas de règles impla­cables mais une série d’exceptions et de sous-excep­tions.

Vous pou­vez pas­ser vos soi­rées à apprendre la dizaine de pages consa­crées à l’accord du par­ti­cipe pas­sé des verbes pro­no­mi­naux que compte le TOP. Ou bien vous pou­vez déci­der que vous avez mieux à faire de votre vie.

Mais le pire, c’est quand j’ai appris que cer­taines des règles que je ché­ris­sais tant étaient par­fois dis­cu­tables, d’autres fois à côté de la plaque. En voi­ci un rapide flo­ri­lège, que vous aurez sûre­ment à cœur de com­plé­ter ou de cri­ti­quer dans les com­men­taires.

1. « Par contre » est tout à fait correct

Mar­tine Rous­seau et Oli­vier Hou­dart, cor­rec­teurs au Monde.fr, le rap­pe­laient déjà dans leur blog Sauce piquante en 2007 :

  « La locu­tion “par contre”, mal­gré les attaques récur­rentes dont elle est l’objet […] est tout à fait cor­recte. »

Portrait de Voltaire, auteur inconnue (Gallica.bnf.fr)
Por­trait de Vol­taire, auteur incon­nu (Gallica.bnf.fr)

Un wiki­pé­dien véhé­ment l’a d’ailleurs fait reti­rer de la notice Fautes de fran­çais des­ti­née aux contri­bu­teurs de l’encyclopédie en ligne. « Par ailleurs » et « par avance » sont cor­rects, pour­quoi pas « par contre », argu­mente-t-il.

« C’est une double pré­po­si­tion : c’est ça le pro­blème, un pro­blème de gram­maire », réplique Rara dans un com­men­taire de cet article – preuve que les contemp­teurs du « par contre » n’ont pas dépo­sé les armes. 

C’est paraît-il Vol­taire qui est entré en guerre contre « par contre », et c’est donc la faute à Vol­taire si je l’ai tant de fois rem­pla­cé par « cepen­dant » ou « en revanche ».

Sur Langue-fr.net, on lira avec inté­rêt un décryp­tage de ce curieux ostra­cisme, défen­du par Lit­tré mais com­bat­tu par Gre­visse :

« C’est plu­tôt une affaire de socio­lin­guis­tique : employer “en revanche” plu­tôt que “par contre” dénote l’appartenance cultu­relle à un milieu maî­tri­sant un code social, celui de l’expression — un code dont l’emploi est un signe de recon­nais­sance impli­cite pour “ceux qui savent”.»

Si vous écri­vez « par contre » dans votre texte, vous rejoin­drez un club qui compte notam­ment « Toc­que­ville, Sten­dhal, Mau­pas­sant, Gide, Girau­doux, Saint-Exu­pé­ry, Mal­raux, Ber­na­nos, De Gaulle » par­mi ses membres. Il y a pire com­pa­gnon­nage.

2. On peut écrire « autant pour moi » si on veut

C’est l’un des sujets les plus polé­miques sur les forums dédiés à la langue fran­çaise. Beau­coup sou­lignent l’origine mili­taire de l’expression : si l’officier diri­geant un exer­cice se trompe dans ses consignes, il va deman­der à sa troupe de reve­nir « au temps » ini­tial de la manœuvre, « pour moi » parce que c’est lui, et non les exé­cu­tants, qui s’est trom­pé.

Mais cette expli­ca­tion est elle-même contes­tée, et puis après tout,  si l’expression « autant pour moi » s’est impo­sée au fil du temps, c’est parce qu’elle a tout autant de sens que sa variante.

Je le confesse, j’aime bien écrire « au temps pour moi », par pure coquet­te­rie. Mais je res­pecte et appré­cie les par­ti­sans du camp d’en face.

3. « Une auteure », « une écrivaine », « une entraîneure»… et pourquoi pas ?

Il y a quelques années, croi­ser l’expression « une auteure » ou « une écri­vaine » dans un texte me fai­sait pleu­rer des larmes de sang.

Mais alors que les com­bats fémi­nistes sont de mieux en mieux relayés dans la socié­té ou sur les réseaux sociaux, j’avoue être en panne d’arguments contre vous si vous écri­vez votre amour pour « l’écrivaine George Sand » ou votre res­pect envers Corinne Diacre, « pre­mière entraî­neure d’une équipe de foot pro­fes­sion­nelle fran­çaise ».

Et je suis plu­tôt content d’utiliser une langue qui vit et évo­lue, plu­tôt qu’une col­lec­tion de règles figées pour l’éternité dans quelque vieux gri­moire de l’Académie fran­çaise.

Je n’en suis pas à accor­der chaque mot avec des tirets («moti­vé-e-s») ou à prô­ner la règle de proxi­mi­té pour l’accord de l’adjectif – quoique l’usage actuel n’ait rien de bien satis­fai­sant intel­lec­tuel­le­ment, qui oblige  à écrire : « Trois mil­lions d’infirmières et un méde­cin se sont retrou­vés dans la rue pour mani­fes­ter. »

Quand je tra­vaillais à Rue89, on s’était don­né comme règle de ne pas en avoir, et de lais­ser l’auteur d’un article choi­sir de fémi­ni­ser ou non cer­tains mots, selon ses convic­tions per­son­nelles. De même, Rue89 pou­vait être du fémi­nin ou du mas­cu­lin selon le contexte («le site d’information Rue89 » mais « les rive­rains de la Rue89 », par exemple).

4. Oui, on peut « supporter » une équipe de foot

Si j’avais gagné un cen­time d’euro à chaque fois que j’ai lu un tweet ou un com­men­taire dénon­çant l’emploi du mot « sup­por­ter » au sens de « sou­te­nir » dans un article sur le sport, j’aurais sans doute assez d’argent pour offrir des cours de fran­çais aux auteurs de ces récla­ma­tions.

« Sup­por­ter » figure pour­tant bien dans le dic­tion­naire du CNRTL avec cette défi­ni­tion : « aider acti­ve­ment, don­ner son sou­tien moral ou maté­riel à » et « encou­ra­ger, sou­te­nir ». Avec un exemple d’emploi qui date de 1897.

Si j’essaie de ne pas recou­rir trop sou­vent aux angli­cismes pour pri­vi­lé­gier – quand c’est pos­sible et que ça ne nuit pas à la com­pré­hen­sion – leur équi­valent fran­çais, j’ai ten­dance à pen­ser que leur traque sys­té­ma­tique finit par res­sem­bler au chan­tier d’un bar­rage contre le Paci­fique.

Ou alors, pour faire bonne mesure, il faut aus­si chas­ser les mots « algo­rithme » (qui vient de l’arabe), « bivouac » (emprun­té à l’allemand) et « albi­nos » (d’origine espa­gnole). Bon cou­rage.

5. Paris est belle et Paris est beau

Les noms de ville sont-ils fémi­nins ou mas­cu­lin ? Vous pou­vez essayer de trou­ver une règle, ce qui vous amè­ne­ra à des acro­ba­ties comme celles repé­rées par Francaisfacile.com :

 « Quelques lin­guistes sug­gèrent par­fois de se réfé­rer à la der­nière syl­labe : le nom d’une ville est en effet sou­vent fémi­nin si ce nom se ter­mine par une der­nière syl­labe muette (comme par exemple : Bruxelles, Rome), alors qu’il est sou­vent mas­cu­lin si ce nom se ter­mine par une der­nière syl­labe sonore (comme par exemple : Dakar, Oslo).

Tou­te­fois, cela pour­rait conduire à de mau­vaises inter­pré­ta­tions (par exemple : “La Nou­velle-Orléans” est fémi­nin alors que la der­nière syl­labe est sonore).

D’autres lin­guistes sug­gèrent par­fois de se réfé­rer à la der­nière lettre : le nom d’une ville est en effet sou­vent fémi­nin si ce nom se ter­mine par une voyelle (comme par exemple : Rome), alors qu’il est sou­vent mas­cu­lin si ce nom se ter­mine par une consonne (comme par exemple : Dakar, Paris).

Tou­te­fois, cela pour­rait éga­le­ment conduire à de mau­vaises inter­pré­ta­tions (par exemple : “La Nou­velle-Orléans” est fémi­nin alors que la der­nière lettre est une consonne).»

Ou alors, vous vous sou­ve­nez que selon Tino Ros­si, Paris est la « reine du monde » et que per­sonne n’a embê­té René Clé­ment pour avoir titré son film « Paris brûle-t-il ?». Et vous déci­dez de faire comme ça vous chante. Un peu de liber­té lan­ga­gière ne fait jamais de mal.

6. Pour « impacter » et « prioriser », le combat est déjà perdu

On est d’accord, « impac­ter » n’est pas un très joli mot. Il a cepen­dant le mérite d’être effi­cace : on peut lui pré­fé­rer « avoir des consé­quences sur », par exemple, mais c’est un chouïa plus long (edit : “affec­ter » fait très bien l’affaire, me sug­gère Emma­nuelle Ducros, jour­na­liste à L’Opinion). Et « impac­ter » est désor­mais dans le Larousse.

Même chose pour « prio­ri­ser », que le Robert accueille désor­mais dans ses pages (plus pru­dent, le CNRL le donne par­mi les syno­nymes pos­sibles sans en avoir fait une entrée dans son lexique).

Je pro­pose de ces­ser les hos­ti­li­tés contre ceux qui uti­lisent ces deux mots, et de concen­trer le feu contre ceux qui s’obstinent à « pal­lier à un pro­blème » et ceux qui uti­lisent le sub­jonc­tif après « après que ». Ceux-là méritent vrai­ment notre châ­ti­ment.

7. Lamartine aimait bien « le jour d’aujourd’hui »

Le com­bat contre l’abominable expres­sion « au jour d’aujourd’hui » ne date pas du jour d’aujourd’hui, jus­te­ment. Pierre Larousse s’échinait déjà à lui faire un sort dans son Grand dic­tion­naire du XIXe siècle, paru en 1864. Le texte est savou­reux :

« Cet adverbe, com­po­sé de cinq mots, “à le jour de hui”, est peut-être l’exemple le plus frap­pant du prin­cipe d’agglutination sui­vant lequel se sont for­més un grand nombre de mots de notre langue. […]

Hui” était évi­dem­ment suf­fi­sant pour rendre l’idée expri­mée par le latin “hodie” ; mais, par une des redon­dances si fré­quentes dans notre ancienne langue, on ajou­ta à cet adverbe les mots “au jour de”, et l’on eut “au jour de hui”, “aujourd’hui”.

Et ce pléo­nasme ne suf­fi­sant pas encore au peuple, il dit “au jour d’aujourd’hui”, comme nous le montre Vadé [un chan­son­nier de l’époque, ndlr] : “Les gar­çons du jour d’aujourd’hui savent si bien emboi­ser les filles que je devrions en être soules.”

Cepen­dant Lamar­tine a su employer cette locu­tion vicieuse avec une poé­tique éner­gie : “Dans ce cercle bor­né, Dieu t’a mar­qué ta place. / L’univers est à lui. / Et nous n’avons à nous que le jour d’aujourd’hui.”

Il nous sou­vient même avoir enten­du de nos propres oreilles “au jour du jour d’aujourd’hui”. N’est-ce pas ici le cas de dire : quand on prend du galon, on n’en sau­rait trop prendre ?

Voi­là com­ment nous ren­dons, par une accu­mu­la­tion de mots que nos pères expri­maient par un mono­syl­labe. Qu’on vienne donc nous dire main­te­nant que le pro­grès consiste à sim­pli­fier. »

C’est vrai qu’à part chez Lamar­tine, on peine à trou­ver un usage élé­gant de « au jour d’aujourd’hui ». Mais après tout, comme le montre Larousse, « aujourd’hui » est déjà un pléo­nasme. Peut-être fini­rons-nous par apprendre à aimer « au jour d’aujourd’hui »,  qui écorche encore les oreilles cent cin­quante ans plus tard ?

(Mer­ci à l’intraitable Emma­nuelle Bon­neau, jour­na­liste à Rue89 qui m’a souf­flé quelques-uns des exemples de cet article.)