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Les journalistes devraient arrêter de s’asseoir au bord de la rivière et plonger dedans

Un chat ayant boulotté un peu trop d'actualité (Liz/Flickr/CC-BY-NC-ND)
Un chat ayant bou­lot­té un peu trop d’actualité (Liz/­Fli­ckr/CC-BY-NC-ND)

Si même Chris­tophe Bar­bier s’y met ! « Aider les lec­teurs à trier dans l’infobésité », c’est l’une des prio­ri­tés de la nou­velle for­mule de L’Express lan­cée mer­cre­di, expli­quait le direc­teur du maga­zine.

L”»infobésité » serait la source de tous nos maux, et beau­coup de nou­veaux médias veulent nous mettre au régime sec. On pense bien sûr aux Jours, lan­cés il y a peu par des anciens de Libé­ra­tion esti­mant qu”«il n’y a jamais eu autant d’informations, mais qu’on n’a jamais eu autant de mal à être bien infor­més ».

L’autre pro­messe à la mode, c’est de ralen­tir le rythme en s’échappant du flot conti­nu de l’actu. Ain­si, dans la FAQ de L’Imprévu, qui a lan­cé en février sa ver­sion abon­nés, on lit que le site veut « se [déta­cher] de l’actualité » pour publier « chaque mois » des articles « qui sondent la socié­té […] au-delà des sujets impo­sés ».

Chasser les kilos en trop de l’info

Avec un peu d’aide, j’ai pu com­plé­ter la liste des médias qui trouvent, selon les cas, que l’info a des kilos en trop ou bien qu’elle nous file beau­coup trop vite sous le nez. On y trouve notam­ment :

  •  Ijs­berg, qui explique dans son mani­feste : « Nous sommes sur­in­for­més, mais tant d’histoires nous échappent. Noyés sous les faits divers, nous n’y fai­sons presque plus atten­tion et pré­fé­rons en rire, le Gora­fi le prouve » ;
  • Ulyces et son « jour­na­lisme nar­ra­tif » au long cours ;
  • The Conver­sa­tion et « son jour­na­lisme in-depth […] à rebours de l’accélération folle de l’information sur Twit­ter et des chaînes d’info en conti­nue », comme le décrit ibé­ra­tion ;
  • Le Quatre Heures, qui se veut « une pause dans l’information conti­nue, pour prendre le temps de la ren­contre et de l’approfondissement» ;
  • d’autres maga­zines en ligne moins connus mais qui font des pro­po­si­tions appro­chantes à leurs lec­teurs : Le Zéphyr, 8e étage, 10 001 mots,  Medor ou Glo­bal.

Comme nous sommes nom­breux à nous inquié­ter de l’hyper-connexion de notre époque, je vois bien ce que ce posi­tion­ne­ment a de sédui­sant – et j’espère d’ailleurs qu’il convain­cra suf­fi­sam­ment de lec­teurs pour faire vivre et pros­pé­rer tous les médias cités ici.

« Des journalistes conservateurs dans leur tête, pour être poli »

Ces nou­veaux entrants béné­fi­cient d’ailleurs d’une cou­ver­ture média­tique très favo­rable – les jour­na­listes ne font pas preuve de beau­coup d’esprit cri­tique quand se montent des pro­jets aux inten­tions aus­si nobles.

Et puis dans la presse, on aime bien cares­ser l’idée que les lec­teurs, en vrai, veulent des récits longs, pro­fonds et fouillés, dont les contraintes du mar­ché et les dérives du mar­ke­ting n’auraient de cesse de les pri­ver. C’est par­fois vrai (et ça explique le suc­cès de XXI ou de Media­part) mais c’est sou­vent faux (et ça explique l’échec de presque tous ceux qui ont vou­lu les imi­ter).

Cer­taines voix se font un peu plus cri­tiques. A Rue89, l’historien de la presse Patrick Eve­no expli­quait tou­te­fois qu’il voyait dans cette ten­dance « un réflexe de jour­na­listes qui sont conser­va­teurs dans leur tête, pour être poli » :

« On retrouve ça qua­si­ment dès l’invention des jour­naux. Quand ils ne fai­saient que quatre pages, les gens se plai­gnaient déjà qu’il y avait trop à lire. »

De mon côté, je trouve qu’il y a comme un par­fum de défaite dans ces décla­ra­tions de prin­cipe. Comme si, effrayés par la guerre de l’attention, cette den­rée rare que se dis­putent par un nombre tou­jours crois­sant de pro­ta­go­nistes, une bonne par­tie des jour­na­listes avaient renon­cé à livrer bataille.

« C’est chiant d’avoir un système digestif »

Le blo­gueur Laurent Dupin résume assez bien mon sen­ti­ment dans un post consa­cré aux rap­ports entre les stars d’Europe 1 et les réseaux sociaux :

« Le côté “oh là là, que c’est chiant d’être déran­gé tout le temps, on y arrive plus entre toutes ces sol­li­ci­ta­tions”, me fait pen­ser à ses bour­geoises souf­flant dans un demi-rot post-déjeu­ner un “oh là là, que c’est chiant d’avoir un sys­tème diges­tif”.»

Le bidouilleur fou Damien Van Ach­ter, alors que je lui fai­sais lire une pre­mière ébauche de ce texte, a eu cette réac­tion :

« Ce mou­ve­ment de prise de dis­tance, je le vois plus comme une ten­ta­tive de reprendre le contrôle.

Ces jour­na­listes se disent : “Puisque je ne sais pas (ou ne veux pas) sur­fer sur la vague comme Buzz­feed et les autres, alors je vais essayer de super bien ramer.” Après tout, c’est aus­si un sport olym­pique, qui a du charme et une cer­taine noblesse.

Je ne le vois pas comme un aveu d’échec, mais plu­tôt comme une l’envie furieuse de réus­sir mal­gré tout à faire son trou. Quitte à mou­rir pour son idée du jour­na­lisme, la fleur au bout du canon. Per­so, je res­pecte beau­coup ça. »

Se tourner autant vers le passé, ça n’incite pas vraiment à innover

Une fine connais­seuse des médias sou­hai­tant res­ter ano­nyme me rap­pelle, elle, que le phé­no­mène n’est pas si nou­veau ; avant Inter­net, les maga­zines qui se lan­çaient pro­po­sait déjà de « faire un pas de côté » afin de garan­tir des conte­nus plus ori­gi­naux :

« Aucun média ne se lance jamais en pro­met­tant de réagir à chaud, sans aucune dis­tance, sur tout ce qui se passe. Et pour­tant ça fait le gros des conte­nus médias pro­duits, preuve que les enga­ge­ments ne sont pas si bien tenus que ça .»

(Je n’ai d’ailleurs pas tenu un autre dis­cours lors du lan­ce­ment de Rue89 Week-end, le maga­zine tablette de Rue89 que je pilo­tais. Lors de la confé­rence de presse de lan­ce­ment, il était ain­si ques­tion de « sor­tir du flux » pour « prendre le temps » d’apprécier « ces papiers qui res­tent»…)

Le sou­ci, c’est que lan­cer un média en se tour­nant autant vers le pas­sé (quitte à l’idéaliser au pas­sage), ça n’incite pas beau­coup à inno­ver, qu’il s’agisse de tes­ter de nou­veaux for­mats édi­to­riaux, de cher­cher de nou­veaux modèles éco­no­miques ou d’expérimenter des moyens malins d’atteindre son audience.

  • Le mobile n’est pas au cœur de ces pro­jets, alors que les sta­tis­tiques d’usage sont sans appel et qu’il y a tant à inven­ter dans ce domaine – Quartz a récem­ment mar­qué les esprits avec son appli iOS qui raconte l’information dans une conver­sa­tion.
  • La vidéo n’est pas non plus une prio­ri­té, alors qu’elle occupe une part gran­dis­sante de notre temps pas­sé en ligne.
  • Les réseaux sociaux, eux, sont sou­vent dési­gnés comme la source de tout ce mal-être infor­ma­tion­nel. Consé­quence : on y porte pas l’effort, alors qu’ils sont deve­nus un pas­sage obli­gé vers l’information pour une part crois­sante de la popu­la­tion, et qu’ils pour­raient bien finir par « man­ger le monde ».
  • Les for­mats visuels, enfin, inté­ressent peu ces médias du temps long : on y croise bien quelques belles pro­duc­tions pho­to, mais pas ou peu  d’infographies inter­ac­tives, de dia­po­ra­mas ou d’expériences de serious gaming.

Un peu partout, des impétrants prêts à plonger dans le grand flux

La bonne nou­velle, c’est que pen­dant que ces jour­na­listes se replient sur ce qu’ils connaissent le mieux (et leur fait le plus plai­sir), la place est libre pour toute une série d’impétrants qui n’ont pas peur, eux, de plon­ger la tête la pre­mière dans le grand flux.

C’est le cas d’une série de news­let­ters (de Brief.me à Artips en pas­sant par Time To Sign Off) qui ajoutent sans com­plexe à la pro­fu­sion régnant dans nos boîtes e-mail.

Il y a aus­si ces you­tu­bers qui com­mencent à vivre de leur tra­vail grâce à la pub et aux contri­bu­tions de leurs lec­teurs (comme les « pour­boires » reçus sur Tipee). Et ce avec des pro­duc­tions dont la qua­li­té ne cesse de croître, comme pour Bruce Benam­ran et sa chaîne E-pen­ser, Usul et ses Chers contem­po­rains ou encore Léo Gras­set de Dir­ty­Bio­lo­gy.

On pense éga­le­ment à Buzz­feed qui assume sans com­plexe de cher­cher à être lu par­tout où le lec­teur se trouve, quitte à ajou­ter du bruit au bruit. Et à la ver­sion fran­çaise de Mashable, qui vient d’être lan­cée par France 24,  veut « Infor­mer, ins­pi­rer, diver­tir » et n’hésite pas à se défi­nir comme une « purée » asso­ciant « dif­fé­rents ingré­dients que l’on écrase » pour un résul­tat « onc­tueux et goû­teux ».

On fait quoi de l’actu, du coup ?

C’est vrai, c’est ten­tant de sor­tir du fleuve de l’information connec­tée pour prendre du temps et du recul – c’est d’ailleurs une des rai­sons pour les­quelles j’ai quit­té Rue89 pour lan­cer Dans mon labo en 2014.

Mais « le jour­na­lisme n’existe que dans le contexte de son public, c’est pour ça qu’on cherche à l’augmenter », rap­pe­lait récem­ment Chris Moran, res­pon­sable de l’audience au Guar­dian.

Même si on arrive, à force de volon­té et de talent, à faire exis­ter des îlots capable de résis­ter aux tor­rents du numé­rique, on n’aura fait qu’esquiver le pro­blème : com­ment bien trai­ter l’information, à chaud et sans filet, quand l’information est par­tout, tout le temps ?

Et pour trou­ver des réponses satis­fai­santes à cette ques­tion, il va bien fal­loir se mouiller.