Vu ailleurs

Supprimer les services politiques, et 4 autres idées pour changer le journalisme

La jour­na­liste poli­tique Natha­lie Saint-Cricq lors du débat Macron-Le Pen

Comme chaque année, je suis allé man­ger du poulpe grillé et boire des Spritz décou­vrir les der­nières ten­dances au Fes­ti­val inter­na­tio­nal de jour­na­lisme de Pérouse, en Ita­lie. Je vous en ai rame­né cinq idées pour chan­ger le jour­na­lisme qui conti­nuent à me trot­ter dans la tête depuis mon retour.

1. Supprimer les services politiques dans les rédactions

L’idée vient de l’écrivain néer­lan­dais Joris Luyen­dijk, qui tenait le Ban­king Blog sur le site du Guar­dian. Il l’a expo­sée lors d’une confé­rence à la tona­li­té désa­bu­sée :

« Il faut sup­pri­mer les ser­vices poli­tiques des rédac­tions natio­nales, les jeter par la fenêtre. Et rem­pla­cer leurs repor­ters par des “fixers”, dont le job est d’aider leurs col­lègues des autres ser­vices à faire leur tra­vail.

Si je tra­vaille pour les pages éco­no­mie et que je tombe sur une affaire de cor­rup­tion à West­mins­ter, je devrais pou­voir me tour­ner vers un spé­cia­liste du Par­le­ment bri­tan­nique pour qu’il m’aide dans mon enquête.

Mais en pra­tique, ça n’arrive jamais : les jour­na­listes poli­tiques ont leur propres prio­ri­tés et ne par­tagent pas leurs contacts. Ils se contentent de la poli­tique poli­ti­cienne : les son­dages, les postes, les ambi­tions… en résu­mé, ils en font un “show busi­ness for ugly people”.»

« Jeter les ser­vices poli­tiques par la fenêtre » : for­mu­lée ain­si, la mesure paraît radi­cale. Mais le punk qui som­meille en moi ne peut pas s’empêcher de pen­ser que c’est une très bonne idée…

2. Arrêter de vendre des abonnements et proposer des adhésions à la place

C’est sans doute l’idée la plus enthou­sias­mante que je retiens de Pérouse cette année – si on s’est croi­sés depuis, il y a de bonnes chances que je vous en ai déjà par­lé, en fai­sant de grands mou­li­nets avec les mains.

Je résume à gros traits : le modèle de finan­ce­ment des médias par abon­ne­ment, qui a beau­coup séduit dans la pro­fes­sion ces der­nières années, a bien des avan­tages : indé­pen­dance vis-à-vis des annon­ceurs ; expé­rience uti­li­sa­teur amé­lio­rée par l’absence de publi­ci­tés for­cé­ment intru­sives ; lien plus direct entre la rédac­tion et son public.

Mais il a un incon­vé­nient majeur : en acti­vant un pay­wall, on impose au lec­teur de se créer un compte et de sor­tir sa carte bleue avant de pou­voir lire un article. Et on réduit dras­ti­que­ment les pos­si­bi­li­tés de cir­cu­la­tion et de reprise des infor­ma­tions publiées.

On peut tou­jours le désac­ti­ver pour cer­taines enquêtes jugées « d’utilité publique », mais on crée alors un dilemme cor­né­lien pour les équipes concer­nées, quand elles s’apprêtent à publier un conte­nu fort.

Faut-il le lais­ser en libre accès et espé­rer que le sur­plus de tra­fic géné­ré se trans­forme, in fine, en nou­veaux abon­nés ? Ou faut-il au contraire le réser­ver à ses lec­teurs actuels, pour s’assurer qu’ils en aient « pour leur argent » et ne pas réduire la valeur de leur achat ?

Les expé­riences menées par le News Reve­nue Hub offrent une troi­sième voie, déjà emprun­tée par le Guar­dian au Royaume-Uni, par Repor­terre, L’Imprévu ou le Bon­dy Blog en France. Ces der­niers ont fait le choix gar­der leurs conte­nus ouverts, et de pro­po­ser à tous les lec­teurs de deve­nir adhé­rents, si le pro­jet édi­to­rial pro­po­sé les séduit sur le long terme.

C’est le virage pris par le Hono­lu­lu Civil Beat,  à Hawaii, et Voice of San Die­go, deux sites qui pei­naient à recru­ter assez d’abonnés pour finan­cer repor­tages et enquêtes de fond. Dans les deux cas, les  reve­nus géné­rés ont net­te­ment aug­men­té : les rédac­tions ont décou­vert qu’une part signi­fi­ca­tive de leurs lec­teurs était prête à payer une dizaine de dol­lars par mois non pour accé­der à des conte­nus, mais pour sou­te­nir des pro­jets de jour­na­lisme de qua­li­té.

Mais pour réus­sir, le pas­sage du sub­scrip­tion model au mem­ber­ship model implique de trans­for­mer signi­fi­ca­ti­ve­ment la façon de tra­vailler des repor­ters concer­nés. Les voi­là for­cer de racon­ter davan­tage les cou­lisses de la fabri­ca­tion de l’information, d’expliquer les choix édi­to­riaux opé­rés ou encore de prendre réel­le­ment en compte les avis et les pro­po­si­tions de sujets des adhé­rents.

C’est ce qu’expliquait Mary Wal­ter-Brown, la fon­da­trice du News Reve­nue Hub, à Pérouse :

« Il faut un chan­ge­ment de culture pour que ça marche. Il faut pro­po­ser des contre­par­ties, comme le fait de pou­voir prendre un café avec les jour­na­listes pour dis­cu­ter avec eux.

Il faut déga­ger du temps pour que les repor­ters puissent pré­pa­rer des cam­pagnes d’emailing où ils se pré­sentent et pré­sentent leur tra­vail. Il faut pas­ser du temps à étu­dier les don­nées dis­po­nibles.

Si vous vous conten­ter juste de lan­cer une page mem­ber­ship sur votre site sans y consa­crer du temps et de l’énergie, les gens le ver­ront vite. A l’inverse, des ini­tia­tives simples peuvent avoir de grands résul­tats. »

Ça passe par­fois par de petites fonc­tion­na­li­tés malines, rap­pe­lait le cher­cheur Jay Rosen dans un autre ren­dez-vous péru­gin : lorsqu’un adhé­rent au site néer­lan­dais De Cor­res­pondent par­tage un article, les lec­teurs qui cliquent sur le lien géné­ré vont voir le nom de ce sou­tien s’afficher sur la page. De quoi don­ner envie de rejoindre le club.

Ce qui m’a frap­pé, c’est que ce modèle mem­ber­ship ne semble plus seule­ment réser­vé à des médias juniors ou mili­tants, mais qu’il pour­rait bien concer­ner bien plus de titres. L’approche pro­po­sée par le News Reve­nue Hub est d’ailleurs très busi­ness, et passe par la mise en place d’outils de rela­tion-client per­for­mants.

A titre per­son­nel, je suis abon­né (et même petit action­naire) des Jours, mais je ne vois aucune rai­son d’interrompre mon pré­lè­ve­ment si ce site décide de mettre ses conte­nus en libre accès. Et je suis prêt à parier que bien des lec­teurs de Media­ci­tés, du Quatre heures ou même de Libé­ra­tion feraient le même choix.

3. Mettre au point un fact-checking automatique et collaboratif

Réelle ten­dance de ces der­nières années, le fact-che­cking a du plomb dans l’aile depuis qu’on a décou­vert qu’il ne per­met­tait pas vrai­ment de lut­ter contre la dis­sé­mi­na­tion des fake news. Ça n’empêche pas les spé­cia­listes de conti­nuer à réflé­chir aux façons de l’améliorer.

Par­mi eux, Bill Adair, cher­cheur à l’université Duke et créa­teur de Poli­ti­fact, pion­nier amé­ri­cain dans ce domaine. Depuis quelques années, il trim­balle dans sa sacoche un vieux rêve : un outil qui per­met­trait de véri­fier en direct les pro­pos tenus par un poli­ti­cien, par exemple sous la forme d’un ban­deau incrus­té sur la retrans­mis­sion de son dis­cours par une chaîne info.

Com­plexe à mettre au point, une telle tech­no­lo­gie parais­sait hors de por­tée il y a quelques années. Mais les pro­grès et la popu­la­ri­sa­tion de l’intelligence arti­fi­cielle montrent qu’elle désor­mais est attei­gnable. L’application pour iPhone FactS­tream, que son équipe a récem­ment lan­cé, per­met­tait ain­si à ses uti­li­sa­teurs de rece­voir des noti­fi­ca­tions dès que Trump pro­non­çait une contre-véri­té lors de son dis­cours sur l’Etat de l’Union, en jan­vier.

OK, le texte que lisait Trump est dif­fu­sé aux jour­na­listes quelques heures avant, et les noti­fi­ca­tions étaient envoyées manuel­le­ment (par­fois avant même que Trump arrive au pas­sage concer­né, pour tenir compte des délais. Mais Adair ne compte pas s’arrêter là, et auto­ma­ti­ser davan­tage le pro­ces­sus.

Autre outil déve­lop­pé : Claim­Bus­ter, qui va détec­ter auto­ma­ti­que­ment dans n’importe quel dis­cours des pro­pos fac­tuels pou­vant être matière à un tra­vail de véri­fi­ca­tion. Une série de fact-che­ckers amé­ri­cains reçoivent ain­si une news­let­ter quo­ti­dienne four­nis­sant les faits détec­tés par exemple dans les inter­ven­tions des par­le­men­taires au Congrès, une matière qu’ils vont pou­voir trai­ter pen­dant la jour­née.

Pour mieux fact-che­cker, il est aus­si utile de fact-che­cker ensemble : ain­si, FactS­tream pro­pose des conte­nus venus de plu­sieurs sites d’information, par­fois concur­rents. Ces conte­nus sont struc­tu­rés via le bali­sage Claim­Re­view, ser­vant au réfé­ren­ce­ment et mis au point avec Google pour rendre plus visible les fact-che­ckings sur Google News et dans les résul­tats de recherche.

4. Rétablir la confiance des lecteurs pour qu’ils acceptent d’être bousculés

C’est deve­nu une tarte à la crème, et je ne suis pas le der­nier à la res­sor­tir régu­liè­re­ment du fri­go : les jour­na­listes doivent rega­gner la confiance de leur public s’ils veulent exis­ter dans des éco­sys­tèmes numé­riques ou l’information est sur­abon­dante et par­tout acces­sible.

Dans sa key­note à Pérouse, le cher­cheur new-yor­kais Jay Rosen pro­po­sait donc « d’optimiser les médias pour la confiance », plu­tôt que de les opti­mi­ser pour les clics ou les par­tages Face­book.

Il a cepen­dant vite recon­nu la fai­blesse der­rière ce rai­son­ne­ment : après tout, Breit­bart News aux Etats-Unis a la confiance de ses lec­teurs, et c’est même ce qui fonde son pou­voir de nui­sance  dans le débat démo­cra­tique :

« C’est facile d’obtenir leur confiance si vous ne faites que ren­for­cer les idées que vos lec­teurs ont déjà, et si vous dénon­cez les idées des autres. Trump le fait avec son compte Twit­ter. Comme source d’information, il est davan­tage cru que Fox News par les élec­teurs répu­bli­cains. »

(Toutes choses égales par ailleurs, on peut tenir le même rai­son­ne­ment en France avec des sites aux conte­nus mar­qués idéo­lo­gi­que­ment et jour­na­lis­ti­que­ment contes­tables, comme Rus­sia Today, Le Média ou Les­Crises.)

Ce constat l’amène à refor­mu­ler la ques­tion : « Com­ment com­bi­ner le res­pect des stan­dards de qua­li­té du jour­na­lisme, et en même temps créer de la confiance ?» Quitte à prendre, par­fois, son lec­teur à rebrousse-poil.

C’est un vaste chan­tier, qui passe, comme lorsqu’un média adopte le modèle de finan­ce­ment par adhé­sion, par une redé­fi­ni­tion glo­bale de l’offre édi­to­riale et des méthodes de tra­vail des jour­na­listes.

5. Fournir des services aux pigistes pour qu’ils se publient eux-mêmes

Teun Gau­tier en est convain­cu : le pro­blème actuel du jour­na­lisme n’est pas un pro­blème de demande – les lec­teurs veulent de l’information et sont prêts à la payer « si elle a de la valeur pour eux » – ni un pro­blème d’offre – « les coûts de pro­duc­tion baissent »,  et des tech­no­lo­gies autre­fois inac­ces­sibles sont désor­mais à por­tée de clic pour le pre­mier étu­diant en jour­na­lisme venu.

Un peu comme pour les pro­duc­teurs de melons, le pro­blème vient, selon le fon­da­teur du ser­vice De Coö­pe­ra­tie, des inter­mé­diaires. Entre les jour­na­listes et leur public, c’est la struc­ture de dis­tri­bu­tion de l’information qui est dys­fonc­tion­nelle, parce qu’elle n’est pas capable de géné­rer des reve­nus suf­fi­sants.

C’est le rôle des édi­teurs de presse qui doit donc chan­ger. Ils ne devraient plus cher­cher à enca­drer le tra­vail des jour­na­listes – en choi­sis­sant qui doit être embau­ché, en sélec­tion­nant ce qui doit paraître ou pas ou en com­man­dant des conte­nus qui doivent col­ler à des for­mats exis­tants.

Plu­tôt que de mul­ti­plier les confé­rences de rédac­tion pour rem­plir un che­min de fer pré­for­ma­té ou renou­ve­ler à marche for­cée une page d’accueil, les nou­veaux inter­mé­diaires devront cher­cher à accom­pa­gner des jour­na­listes free­lance, en leur four­nis­sant les ser­vices néces­saires à leur acti­vi­té.

Pour les iden­ti­fier, il faut se deman­der ce qu’on inven­te­rait si on fai­sait table rase des médias exis­tants. De quoi ont besoin les jour­na­listes ? Pêle-mêle : un outil de publi­ca­tion per­for­mant, de la visi­bi­li­té sur les réseaux sociaux, des solu­tions de moné­ti­sa­tion (paie­ment à l’article, crowd­fun­ding, adhé­sion…), de ser­vices de for­ma­tion, d’entraide, de relec­ture ou de cor­rec­tion, d’une bonne épargne retraite…

Ce modèle « de la ferme à la table » appli­qué au jour­na­lisme réduit la dis­tance entre le lec­teur et le repor­teur, et modi­fie aus­si la répar­ti­tion des reve­nus géné­rés, qui pro­fitent davan­tage au pro­duc­teur de l’information et moins à ceux char­gés de leur dis­tri­bu­tion

Les journalistes ne devraient plus se cacher pour pleurer

« C’est pas si grave, ça se passe comme ça sur Inter­net, il faut que tu t’endurcisses. » C’est une phrase que j’ai pu pro­non­cer quand j’étais rédac­teur en chef adjoint de Rue89 et qu’un jour­na­liste de l’équipe était pris pour cible par des mal­fai­sants dans les com­men­taires ou sur Twit­ter.

Et c’est une réac­tion tota­le­ment contre-pro­duc­tive. C’est en tout cas l’avis de Gavin Rees, direc­teur du Dart Cen­ter Europe, orga­ni­sa­tion venant en aide aux jour­na­listes confron­tées à des situa­tions vio­lentes, expri­mé pen­dant un débat sur ce sujet au fes­ti­val de jour­na­lisme de Pérouse, début avril :

« Il faut en par­ler entre col­lègues, il faut qu’on vous ras­sure sur votre tra­vail, sur ce que vous avez écrit, qu’on vous dise que ce n’est pas votre faute. Il ne faut pas que ce soit une ques­tion taboue, sinon ils ont gagné. »

Pra­ti­quer le « jour­na­lisme en empa­thie », thème d’une série de posts que je ter­mine avec ce texte, c’est aus­si se pré­oc­cu­per davan­tage de ses col­lègues, quand tous ceux qui prennent la parole en ligne sont plus expo­sés que jamais.

OK, les journalistes sont des durs à cuire, mais ils sont de plus en plus attaqués

L’idée que le jour­na­liste est un dur à cuire imprègne encore les ima­gi­naires, et on la retrouve dans plé­thore de films et de séries. Ce sont des repor­ters de guerre qui se pré­ci­pitent au plus près des bombes. Des enquê­teurs qui ne mangent que des sand­wichs et ne boivent que du whis­ky tant qu’ils n’ont pas sor­ti leur scoop. Des rédac­teurs en chef à bre­telles qui pestent en per­ma­nence mais ont l’instinct affû­té et le flair imbat­table.

Com­ment des types aus­si indes­truc­tibles pour­raient-ils se sen­tir meur­tris par de simples trolls ? Peut-être parce que les attaques de ces der­niers se mul­ti­plient et sont de mieux en mieux orga­ni­sées. Tou­jours à Pérouse, Michelle Fer­rier, fon­da­trice de Troll­Bus­ters, a rap­pe­lé des chiffres alar­mants :

« Aux Etats-Unis, 40% des femmes qui publient du conte­nu en ligne sont vic­times de har­cè­le­ment, prin­ci­pa­le­ment sur Twit­ter : des pro­pos hai­neux, racistes ou hai­neux ou encore la publi­ca­tion d’informations pri­vées. Plus de 80% des jour­na­listes estiment que leur tra­vail est plus dan­ge­reux qu’avant. »

Son orga­ni­sa­tion a mis au point trois armes pour lut­ter contre les trolls :

  • Une équipe de secours d’urgence : une com­mu­nau­té d’utilisateurs qui peut être mobi­li­sée quand un jour­na­liste est vic­time de ce genre d’attaques, notam­ment pour répondre et contre-atta­quer col­lec­ti­ve­ment.
  • Un tra­vail d’enquête sur leur orga­ni­sa­tion et leurs méthodes, en se ser­vant de tech­no­lo­gies d’étude de réseau.
  • Du sup­port spé­cia­li­sé, par exemple pour aider un ser­vice tech­nique confron­té à une attaque en déni de ser­vice, mais aus­si pour des conseils juri­diques ou un sou­tien psy­cho­lo­gique.

« Les rédactions doivent protéger leurs employés en utilisant tous les recours possibles »

S’il met tout en œuvre, au sein du Coral Pro­ject, pour ame­ner les jour­na­listes à dia­lo­guer davan­tage avec leur audience, Greg Bar­ber recon­naît que la conver­sa­tion est par­fois impos­sible, et que les médias en ligne doivent en tenir compte :

« On raconte quand des jour­na­listes sont mena­cés à l’étranger. mais il faut le faire aus­si quand ça arrive chez nous. Les médias doivent pro­té­ger leurs employés en uti­li­sant tous les recours pos­sibles. »

Le dia­gramme “Com­ment réagir au har­cè­le­ment en ligne” édi­té par Troll­bus­ters.

Troll­Bus­ters a publié un dia­gramme ins­truc­tif résu­mant les réac­tions pos­sibles quand on est vic­time de har­cè­le­ment en ligne.

A ma connais­sance il n’y a pas d’organisation équi­va­lente en France, mais si je me trompe, n’hésiter pas à le signa­ler dans les com­men­taires.

Par­mi les ini­tia­tives sur le sujet, je me dois cepen­dant de signa­ler le fas­ci­nant récit que fait Faï­za Zeroua­la, aujourd’hui jour­na­liste à Media­part, de sa ren­contre avec un de ses trolls.

Ne plus prendre le trolling à la légère

J’ai l’impression qu’entre jour­na­listes en ligne, la ten­dance natu­relle est de mini­mi­ser les effets du trol­ling, d’en faire une blague, un truc aga­çant mais au final insi­gni­fiant. Parce que recon­naître le contraire serait avouer une fai­blesse pas très pro­fes­sion­nelle.

Et le côté per­vers, c’est que ce sont jus­te­ment ceux qui se pré­oc­cupent le plus des lec­teurs et échangent davan­tage avec leur com­mu­nau­té qui souffrent le plus quand ça tourne au vinaigre, comme le rap­pe­lait Mar­tin Belam, un ex du Guar­dian, dans une ana­lyse des com­mu­nau­tés des sites d’actu.

Prendre en compte la souf­france de ses troupes, mettre en place des pro­cé­dures en interne, pré­voir des moments pour en par­ler… : les rédac­tions des médias en ligne, comme toutes les entre­prises confron­tées à un risque pro­fes­sion­nelle, ont désor­mais cette res­pon­sa­bi­li­té.

Hé, ce texte fait par­tie d’une série de notes consa­crée au « jour­na­lisme en empa­thie » ! Voi­ci le menu com­plet :

« Merci de supprimer l’article me concernant » : le journaliste face à la fragilité de ses sources

Des enfants dans un centre pour réfu­giés à Athènes (Mar­tin Leve­neur/­Fli­ckr/CC-BY-ND)

La scène se passe en juin 2016, à Les­bos, en Grèce. Le jour­na­liste Marc Her­man est en train d’interroger Zozan Qera­ni sur son par­cours jusqu’au camp de réfu­giés ins­tal­lé sur l’île, et toutes les épreuves qu’elle a du tra­ver­ser.

Sou­dain, la jeune Kurde yazi­di s’effondre, le corps pris de convul­sions. En dis­cu­tant avec les méde­cins pré­sents, Her­man com­prend que c’est le fait même de devoir racon­ter son his­toire une nou­velle fois qui a déclen­ché cette crise.

Le cofon­da­teur de l’agence Deca a racon­té dans un témoi­gnage les inter­ro­ga­tions éthiques que cet épi­sode a sus­ci­tées en lui. « Près de 50% des réfu­giés souffrent de troubles psy­cho­lo­giques, qu’il s’agisse d’anxiété, de dépres­sion, ou de stress post-trau­ma­tiques, détaillait-il dans un panel du fes­ti­val de jour­na­lisme de Pérouse, début avril. Est-ce qu’on doit les inter­vie­wer comme si de rien n’était ?»

Si ça saigne, ça doit faire la une !

Pour Marc Her­man, l’empathie avec son sujet est aus­si pas­sée par le choix des pho­tos accom­pa­gnant son texte. Le pho­to­graphe qui l’accompagnait n’a pas pris d’images de Zozan Qera­ni en train de convul­ser par terre, mais après la crise, debout dans les bras de son com­pa­gnon ou allon­gée sur un lit de camp.

On peut aus­si avoir cet impé­ra­tif en tête au moment de rédi­ger un article ou de choi­sir son titre. En refu­sant, par exemple, de com­men­cer un texte par la scène la plus vio­lente ou la plus dure, comme le veut la règle « if it bleeds, it leads » («si ça saigne, il faut le mettre en une»).

Déve­lop­per un rap­port plus res­pec­tueux et plus humain avec les femmes et les hommes qui font, sou­vent à leurs dépens, l’actualité : voi­là une autre piste de réflexion pour le « jour­na­lisme en empa­thie », une idée que je déve­loppe dans une série de notes sur ce site depuis quelques semaines.

Protéger ses sources, c’est aussi se soucier de leur état d’esprit une fois l’article paru

Je n’ai jamais été grand repor­ter et je n’ai jamais été confron­té per­son­nel­le­ment à des situa­tions humaines aus­si dif­fi­ciles.

Mais j’ai remar­qué qu’on abor­dait la ques­tion de la pro­tec­tion des sources davan­tage par un prisme juri­dique («la per­sonne que j’ai inter­ro­gée risque-t-elle des pour­suites judi­ciaires à cause de son témoi­gnage ?») ou pro­fes­sion­nel («va-t-elle perdre son emploi ?») que sur le plan de son bien-être émo­tion­nel ou psy­cho­lo­gique («com­ment vit-elle le fait de voir son his­toire mise sur la place publique ?»).

Pen­dant les sept années que j’ai pas­sées à Rue89, j’ai aus­si vu com­bien la situa­tion des témoins avait chan­gé avec la mon­tée en puis­sance des sites d’info.

C’était une chose de racon­ter sa vie à un jour­na­liste au début des années 90, et de voir son récit impri­mé à un nombre limi­té d’exemplaires, acces­sibles uni­que­ment au lec­to­rat du titre concer­né.

C’en est une autre, com­plè­te­ment dif­fé­rente, de se dévoi­ler aujourd’hui, sachant que ses confi­dences seront acces­sibles à tous, en quelques clics et pro­ba­ble­ment pour l’éternité.

« Je ne suis plus la personne qui vous a raconté ça il y a cinq ans »

Rue89 pra­tique le « jour­na­lisme par­ti­ci­pa­tif », et tente d’associer au maxi­mum les lec­teurs à la pro­duc­tion d’information. Sur ses bases, il était cou­rant qu’une per­sonne écrive à la rédac­tion pour racon­ter ce qui lui est arri­vé, sou­hai­tant prendre à témoin le reste du monde.

Un jour­na­liste entrait alors en contact avec elle pour pré­pa­rer un texte, sou­vent écrit à la pre­mière per­sonne, par­fois « ano­ny­mi­sé » et relu avant paru­tion si néces­saire. Tout se passe donc avec son com­plet accord et sa totale col­la­bo­ra­tion.

Mal­gré ces pré­cau­tions, il n’était pas rare que la même per­sonne contacte la rédac­tion pour récla­mer la sup­pres­sion du conte­nu concer­né. Ces demandes pou­vaient arri­ver en pleine panique, quelques heures  à peine après la publi­ca­tion. Ou bien des années plus tard et accom­pa­gnées de menaces judi­ciaires.

L’info doit-elle primer sur l’humain ? Vous avez quatre heures…

Les rai­sons avan­cées ? Les com­men­taires, qu’on res­sent très vio­lem­ment quand on est leur sujet prin­ci­pal. Les réac­tions de l’entourage. Les résul­tats de recherches Google sur son nom, où se retrouve lis­té le conte­nu concer­né.

Cer­tains jus­ti­fiaient leur demande par le droit à l’oubli : « je vous ai racon­té ça quand j’avais 18 ans, mais j’en ai 22 et je ne suis plus la même per­sonne, pour­quoi devrais-je subir les consé­quence de ce choix jusqu’à ma mort ?»

Que doit faire le jour­na­liste quand ça arrive ? Accep­ter la demande, et sup­pri­mer un article qui a pu avoir un impact impor­tant, sacri­fiant au pas­sage un mor­ceau de ses propres archives et pre­nant le risque d’être accu­sé de cen­sure ou de mani­pu­la­tion ?

Ou refu­ser, pour pré­ser­ver l’intégrité du tra­vail jour­na­lis­tique réa­li­sé, quitte à lais­ser sa source seule avec sa souf­france ? C’était ma posi­tion dans le pas­sé : après tout, un jour­na­liste n’est pas un tra­vailleur social ou un psy, et c’est l’info qui prime avant tout, coco.

Je pense aujourd’hui qu’une telle intran­si­geance est impos­sible, sur­tout si on sou­haite réta­blir un lien de confiance entre les médias et leur public. D’autant que des com­pro­mis sont pos­sibles, comme l”»anonymisation » a pos­te­rio­ri d’un texte, le retrait de cer­tains détails, l’ajout d’une mise à jour ou d’un enca­dré – il est d’ailleurs arri­vé qu’on fasse ce choix à Rue89.

Mais je doute qu’il existe une réponse unique à cette ques­tion, et suis curieux de connaitre les vôtres dans les com­men­taires.

Des récits sur la crise des réfugiés qui ajoutent « du bruit au bruit »

Faire preuve d’une plus grande empa­thie avec ses sources n’a cepen­dant pas que des incon­vé­nients. C’est aus­si de se don­ner une chance d’obtenir un récit plus à même de tou­cher plus effi­ca­ce­ment le public.

C’est ce que l’expérience a appris à la jour­na­liste indé­pen­dante Marian­ge­la Paone, qui s’exprimait elle aus­si à Pérouse. Selon elle, la crise des réfu­giés a géné­ré un volume d’articles et de vidéos sans doute sans pré­cé­dent dans l’ensemble de l’Europe. Mais elle doute que ces récits aient, pour la plu­part, réus­si autre chose que « d’ajouter du bruit au bruit » :

« Les médias grand public ont ten­dance à pré­sen­ter les migrants comme une file inter­rom­pue et uni­forme de gens, un ensemble mena­çant pour les habi­tants des pays-hôtes.

Ça passe par une sim­pli­fi­ca­tion des gens pré­sen­tés. En ana­ly­sant une série de textes publiés, une étude a mon­tré que bien sou­vent, on ne donne que la natio­na­li­té de la per­sonne qu’on a ren­con­trée, mais pas son âge, sa pro­fes­sion, son pré­nom, voire son genre.

Au final, ce trai­te­ment n’a pas per­mis de créer un contact, une rela­tion entre les réfu­giés et l’audience, de sus­ci­ter  un sen­ti­ment de com­pas­sion dans ce qui était pour­tant la plus grand crise de ce type depuis 1945. »

Ega­le­ment pré­sente à Les­bos, Paone a cher­ché à créer de l’empathie pour mieux inté­res­ser les lec­teurs de ses longs repor­tages, s’intéressant par exemple aux pro­blèmes d’allaitement des jeunes mères for­cées de prendre la route et souf­frant de mal­nu­tri­tion ou de déshy­dra­ta­tion. Elle a noté que ce type de récits rece­vaient plus de visites et d’enga­ge­ment (par­tages, likes, com­men­taires… ) de la part des lec­teurs.

Evi­dem­ment, cher­cher à créer de l’empathie ne doit pas être un pré­texte pour se conten­ter de l’émotion, « tom­ber dans le pathos » en ne s’intéressant plus qu’aux larmes, aux déses­poir et aux colères. Mais je pense que c’est un fil conduc­teur inté­res­sant à tirer, si on veut pro­mou­voir un jour­na­lisme plus utile à la socié­té et à ceux qui y vivent.

Hé, ce texte fait par­tie d’une série de notes consa­crée au « jour­na­lisme en empa­thie » ! Voi­ci le menu com­plet :

Pourquoi il ne faut pas virer des amis Facebook à cause d’une élection (surtout si vous êtes journaliste)

Bataille au village d'Astérix
La France entre les deux tours de la pré­si­den­tielle (allé­go­rie)

« Cette cam­pagne aura au moins eu le mérite de me per­mettre de faire le ménage dans mes « amis » Face­book. J’en ai viré plu­sieurs, c’était plus pos­sible de débattre avec eux. » Depuis le pre­mier tour de la pré­si­den­tielle, j’ai croi­sé des sta­tuts de ce type plu­sieurs fois sur ma time­line.

Je com­prends tout à fait ceux qui sou­haitent se pré­ser­ver du cli­mat de ten­sion et d’agressivité régnant sur les réseaux sociaux, mais je pense que c’est une très mau­vaise idée, par­ti­cu­liè­re­ment si vous êtes jour­na­liste. Et dans ce deuxième épi­sode de ma série consa­crée au « jour­na­lisme en empa­thie », je vais ten­ter de vous expli­quer pour­quoi.

La pré­sence de Marine Le Pen au second tour, même si elle semble avoir peu de chances de l’emporter, résonne comme un écho étouf­fé de la vic­toire des par­ti­sans du Brexit au Royaume-Uni et de celle des sup­por­teurs de Trump aux Etats-Unis.

Dans tous les cas, il est ten­tant pour les médias de reje­ter la faute sur les autres : les algo­rithmes de Face­book et leur appé­tit pour les fake news ; les poli­ti­ciens inef­fi­caces, cou­pés de la socié­té, men­teurs voire cor­rom­pus ; la cyber­pro­pa­gande et les hackers du Krem­lin…

« Les journalistes britanniques n’ont pas assez parlé aux gens »

Mais c’est aus­si dans leur miroir que les jour­na­listes doivent cher­cher les res­pon­sables de ces résul­tats qui font vaciller nos démo­cra­ties repré­sen­ta­tives sur leur base.

C’est en tout cas l’avis d’Ali­son Gow, qui se confiait lors d’un panel du Fes­ti­val inter­na­tio­nal de jour­na­lisme de Pérouse, début avril.

« La bataille pour le Brexit, nous l’avons per­due il y a vingt ans, quand nous avons com­men­cé à ne plus faire notre tra­vail sur les sujets euro­péens », a com­men­cé par expli­quer la res­pon­sable de l’innovation au groupe Tri­ni­ty Mir­ror,  dont les tabloïds ont sou­te­nu le camp du « Remain » :

« Comme ce sont des ques­tions com­pli­quées, nous nous sommes réfu­giées dans une atti­tude très bri­tan­nique qui consiste à se moquer de ce qu’on ne com­prend pas. »

Au-delà de cette foca­li­sa­tion sur des his­toires tri­viales comme la régu­la­tion de la cour­bure des bananes, Gow estime sur­tout que les jour­na­listes « n’ont pas suf­fi­sam­ment par­lé aux gens » :

« Nous n’avons pas assez cher­ché à savoir ce qu’ils pen­saient et ce qu’ils avaient sur le cœur.  Si on s’était davan­tage empa­rés du débat, on aurait pu faire une dif­fé­rence. On est trop res­tés enfer­més dans nos rédac­tions et dans nos réseaux sociaux. »

« J’aurais dû davantage suivre mon instinct »

Autre panel, même conclu­sion pour Maria Rami­rez, qui a cou­vert la cam­pagne de Trump pour le groupe Uni­vi­sion :

« Il faut faire davan­tage confiance à ce que remarquent les repor­ters sur le ter­rain et moins à ce que disent les son­dages.

J’avais déjà cou­vert d’autres cam­pagnes, mais en me ren­dant dans les mee­tings de Donald Trump, j’ai décou­vert quelque chose de nou­veau : des gens qui ne se seraient jamais dépla­cés pour un homme poli­tique avant, une atmo­sphère dif­fé­rente, plus agres­sive. J’aurais dû davan­tage suivre mon ins­tinct. »

Ce besoin se recon­nec­ter avec l’audience, Man­dy Jen­kins, res­pon­sable édi­to­riale de l’agence Sto­ry­ful, est bien pla­cée pour le res­sen­tir. Native de l’Ohio, elle voit en effet tous les grands médias amé­ri­cains se ruer dans sa région une fois tous les quatre ans – l’Etat est l’un des swing states, ceux dont le vote peut faire bas­cu­ler l’élection pré­si­den­tielle :

« Les jour­na­listes mangent les spé­cia­li­tés locales, parlent des gens qui ont des pro­blèmes comme les agri­cul­teurs ou les métal­los, se moquent des ploucs.

Mais ils ignorent les sec­teurs éco­no­miques dyna­miques et échouent glo­ba­le­ment à racon­ter ce qui s’y passe vrai­ment. Ils tombent dans la cari­ca­ture parce qu’ils ne sont pas  d’ici. »

« C’est peut-être mieux d’embaucher quelqu’un qui vit dans l’Ohio pour parler d’Ohio »

Pour­tant, pour Jen­kins, cet éloi­gne­ment entre les médias et leur public n’a pas tou­jours été la règle :

« Au niveau local, les gens avaient l’habitude de connaître ou au moins de ren­con­trer de temps en temps les jour­na­listes qui par­laient d’eux. Ils étaient allés dans la même école, vivaient dans la même ville, fré­quen­taient les mêmes lieux de vie.

Ce n’est plus le cas aujourd’hui.  les jour­na­listes se retrouvent para­chu­tés là où se passe l’actu, et une fois l’actu pas­sée, il n’y a pas de rai­sons pour eux de res­ter. »

La concen­tra­tion s’est en effet accé­lé­rée ces der­nières années : 13% des jour­na­listes amé­ri­cains tra­vaillent dans le seul quar­tier de Man­hat­tan, à New York. Trop sou­vent, les rédac­teurs en chef ont peur de ne pas pou­voir contrô­ler un jour­na­liste s’il tra­vaille à dis­tance, ajoute Jen­kins :

« Il aura fal­lu le plan­tage de Trump pour qu’enfin, ils se disent, c’est peut-être mieux d’embaucher quelqu’un qui vit dans l’Ohio pour par­ler de l’Ohio [ou au moins dans un Etat proche, ndlr]. En plus, ça nous revien­dra moins cher. »

25 pro-Trump et 25 pro-Clinton dans un même groupe Facebook

Et en France ? Si Marine Le Pen rem­porte fina­le­ment la pré­si­den­tielle, le défi prin­ci­pal pour les médias géné­ra­listes ne sera pas de se prendre pour L’Huma clan­des­tine en entrant en résis­tance contre le fas­cisme, mais bien de renouer le lien avec une popu­la­tion qu’ils ont trop sou­vent exclue de leur radar.

Et l’on aura, nous aus­si, le genre de débats qui agitent aujourd’hui les médias bri­tan­niques et amé­ri­cains. Une fois (un peu) remis du choc ini­tial, ils ont mul­ti­plié les expé­riences jour­na­lis­tiques sur ce sujet :

Fin 2016, l’ONG Spa­ce­ship Media a par exemple ras­sem­blé pen­dant un moins dans un même groupe Face­book 25 sup­por­trices de Trump vivant en Ala­ba­ma (consi­dé­ré comme un des Etats les plus conser­va­teurs) et 25 sup­por­trices de Clin­ton vivant en Cali­for­nie (Etat pro­gres­siste par excel­lence).

Non seule­ment la conver­sa­tion n’a pas viré au pugi­lat, mais les par­ti­ci­pantes se sont peu à peu empa­rées de cet outil pour faire vivre elles-mêmes un débat dif­fi­cile sur les ques­tions de race, d’immigration ou de foi.

Pour le journalisme, une raison évidente d’exister

Cette opé­ra­tion m’est reve­nue en tête en voyant une brève séquence d’un repor­tage dif­fu­sé jeu­di dans Quo­ti­dien (et que je n’ai pas retrou­vé en ligne). Après avoir repé­ré un couple d’électeurs de Le Pen venue assis­ter à un mee­ting de Macron («pour se faire [leur] propre idée»), le jour­na­liste enjoint les autres per­sonnes pré­sentes dans la file d’attente à dia­lo­guer avec eux.

Quand j’étais étu­diant, c’était le genre d’intervention qu’on nous recom­man­dait de ne pas faire :  le jour­na­liste ne sau­rait inter­ve­nir sur les évé­ne­ments se dérou­lant devant lui, pour ne pas sacri­fier sa neu­tra­li­té.

Aujourd’hui, je suis peu à peu convain­cu du contraire. Confron­té dou­lou­reu­se­ment à la ques­tion de sa propre uti­li­té dans des socié­tés hyper­con­nec­tées et sur­in­for­mées, le jour­na­lisme tient là une rai­son évi­dente d’exister.

Ser­vir de faci­li­ta­teur pour créer du lien entre l’actualité et sa com­mu­nau­té.  Faire preuve de suf­fi­sam­ment d’empathie et de diplo­ma­tie pour ne plus se mettre l’opinion à dos. Main­te­nir à tout prix le dia­logue, comme on pro­tège la flamme d’une bou­gie mena­cée par un mau­vais cou­rant d’air.

« Ils ont compris comment gagner avec des mensonges et ne vont pas s’arrêter là »

Si vous trou­vez ça un peu concon comme conclu­sion, il y a aus­si la ver­sion coup-de-pied-dans-le-cul de cette thèse. Elle est ser­vie par Jona­than Pie, repor­ter fic­tif incar­né par le comé­dien bri­tan­nique Tom Wal­ker dans une vidéo éner­vée :

« La seule chose qui marche, putain, c’est d’en avoir quelque chose à foutre, de faire quelque chose, et tout ce que vous avez à faire c’est entrer dans le débat, par­ler à quelqu’un qui pense dif­fé­rem­ment et par­ve­nir à le convaincre.

C’est tel­le­ment simple, mais pour­tant la gauche est deve­nue inca­pable de le faire. Arrê­tez de pen­ser que ceux qui ne sont pas d’accord avec vous sont des mal­fai­sants, des racistes, des sexistes ou des idiots. Et par­lez-leur, per­sua­dez-le de pen­ser autre­ment, parce que si vous ne le faites pas, le résul­tat c’est Trump à la Mai­son-Blanche. »

Parce qu’en face, ils com­mencent à avoir de l’entraînement, expli­quait en sub­stance Rupert Myers, jour­na­liste poli­tique pour le GQ Maga­zine bri­tan­nique, tou­jours à Pérouse :

« Le camp du Leave a beau­coup appris. Ils ont com­pris com­ment gagner avec des men­songes, et ils ne vont pas s’arrêter là.

Par exemple, ils vont pro­po­ser de faire un réfé­ren­dum sur la pri­va­ti­sa­tion de la BBC. Ensuite, ils vont vous deman­der pour­quoi vous déniez au peuple bri­tan­nique la pos­si­bi­li­té de se pro­non­cer sur ce sujet.  Avant que vous ayez eu le temps de réagir, ils vont expli­quer qu’on pour­rait finan­cer des hôpi­taux avec le bud­get de la BBC

Tant que les jour­na­listes n’auront pas trou­ver un moyen effi­cace de lut­ter contre leurs men­songes, ils ne s’arrêteront pas. »

Pen­sez-y avant de vous lan­cer dans un « ménage » de votre liste d’amis Face­book !

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« Vos lecteurs ne vous demanderont pas des vidéos de chat ou de bébé »

« Les gens ne seront prêts à faire confiance dans les médias que s’ils se sentent écou­tés par eux. » Cette phrase de Jen­ni­fer Bran­del, qui a fon­dé l’agence Hear­ken pour aider les médias à recréer du lien avec leur audience, résume bien l’un des débats qui m’ont le plus mar­qué du der­nier Fes­ti­val de jour­na­lisme de Pérouse, début avril.

Il faut dire que le sujet est cher à mon cœur, je l’ai d’ailleurs déve­lop­pé dans un talk don­né à TEDx Cler­mont.

Pour Aron Pil­ho­fer, ancien du Guar­dian et du New York Times – l’un des experts les plus plai­sants à suivre sur ces sujets –, dis­po­ser d’une carte de presse ne suf­fit plus à obte­nir la confiance de son public. Le jour­na­liste n’a pas l’équivalent d’une étoile de shé­rif qu’il lui suf­fi­rait de bran­dir pour asseoir son auto­ri­té.

Et quand une socié­té perd confiance dans ses jour­na­listes, la place est libre pour toute la pro­pa­gande et la dés­in­for­ma­tion du monde.

« Ressembler à une personne normale »

La bonne nou­velle,  c’est que ça marche aus­si dans l’autre sens : un pro­jet édi­to­rial qui cherche avant tout à tis­ser ce lien si fra­gile entre un média et son public a de bonnes chances de réus­sir, quelque soit son modèle éco­no­mique.

Pour Bran­del, le jour­na­liste doit accep­ter de des­cendre de son pié­des­tal, et ne plus intro­duire une dis­tance jour­na­lis­tique arti­fi­cielle avec son lec­teur, mais « res­sem­bler à une per­sonne nor­male ».

(A ce sujet, j’ai tou­jours un petit rica­ne­ment inté­rieur quand je lis de jeunes jour­na­listes se dra­per dans le mal-nom­mé « nous de modes­tie » quand ils s’adressent à leur lec­teur au sein d’un article, avec des for­mules pom­peuses du type » à l’heure où nous écri­vons ces lignes » ou « l’intéressé n’a pas don­né suite à nos demandes d’interview ».

On est en 2017, mec, je te vois publier des pho­tos de cha­tons toute la jour­née sur Twit­ter, je penses que tu peux par­ler nor­mal, Beuve-Méry s’en remet­tra.)

Pil­ho­fer a aus­si pris l’exemple de John Tem­plon, jour­na­liste à Buzz­feed UK. L’homme est à l’origine de l’un des plus belles enquêtes de l’histoire du data­jour­na­lisme, The Ten­nis Racket,  qui révèle com­ment des matchs de ten­nis étaient tru­qués au béné­fice de parieurs en ligne. Mais il n’hésite pas à se mettre en scène dans un making of dro­la­tique.

Ver­ra-t-on bien­tôt Fabrice Arfi en short et un bal­lon au pied pour racon­ter les cou­lisses des Foot­ball Leaks sur Media­part ? Le défi est lan­cé !

Un très bon « retour sur investissement »

Tou­jours selon Bran­del, c’est ain­si un autre jour­na­lisme qui est en train de s’inventer, notam­ment en presse locale. Il place le lec­teur au cœur de la machine à fabri­quer de l’info, et pas seule­ment au bout de la chaîne.

En France, on pense aux expé­riences de Nice-Matin en matière de « jour­na­lisme de solu­tions” – dont les résul­tats semblent très encou­ra­geants.

Ce n’est pas une démarche de doux rêveur, déta­chée des réa­li­tés éco­no­miques du sec­teur ; selon elle, ces méthodes ont « un très bon retour sur inves­tis­se­ment » :

« Si vous deman­dez à vos lec­teurs quels sont les sujets qui les inté­ressent, je vous assure qu’ils ne vous deman­de­ront pas des vidéos de chats ou de bébés, mais qu’ils vous pose­ront de bonnes ques­tions. Et vous sau­rez que le conte­nu qui y répon­dra sera lu. »

Pour Pil­ho­fer, l’enjeu est aus­si de construire des indi­ca­teurs de per­for­mance inté­grant cette nou­velle prio­ri­té,  plu­tôt que de gar­der le nez col­lé au comp­teur à pages vues.

Ain­si, Vox demande à son lec­teur, en bas de chaque article, s’il a trou­vé ce der­nier « utile » – un peu comme un site de e-com­merce vous demande après un achat si vous êtes satis­fait du ser­vice ren­du.

(Pour ceux que cette piste inté­resse, je recom­mande le tra­vail de recherche de Fré­dé­ric Filloux, actuel­le­ment en rési­dence à Stan­ford, sur les façons de mesu­rer la qua­li­té de l’info – il revient régu­liè­re­ment sur ses décou­vertes dans sa Mon­day Note.)

Des réflexes du métier à remettre en cause

Mais adop­ter ce nou­veaux para­digme implique aus­si de remettre en cause des réflexes du métier trop bien ancrés, que Pil­ho­fer énu­mère :

  • Ne plus cher­cher à tout prix à sor­tir une info à avec trois minutes d’avance sur ses concur­rents, au risque de négli­ger la véri­fi­ca­tion ou l’analyse. A l’ère de Twit­ter, votre brea­king news sera dis­po­nible un peu par­tout au bout de quelques secondes, et le lec­teur 1) sera bien inca­pable de savoir que vous en êtes à l’origine 2) n’en a de toute manière pas grand chose à faire.
  • Pré­sen­ter les infor­ma­tions avec le même soin qu’on les pré­pare, au lieu de bar­der ses pages de publi­ci­tés intru­sives ou conte­nus spon­so­ri­sés indi­gents – comme ces pou­belles de l’info que sont les modules Liga­tus ou Out­brain, qu’on croise pour­tant un peu par­tout sur les sites d’actu.
  • Pré­sen­ter chaque auteur en expli­quant en quoi il est digne de confiance. Ain­si The Wire­Cut­ter ajoute à cha­cun de ces tests conso un enca­dré « Pour­quoi nous faire confiance » – même s’il s’agit de simples para­pluies.
  • Etre plus trans­pa­rent sur le tra­vail en cou­lisses : le New York Times a ain­si choi­si de publier la retrans­crip­tion inté­grale de son entre­tien avec Donald Trump, pour ne pas pas être accu­sé d’avoir mani­pu­lé ou tra­hi ses pro­pos. Même sou­ci chez Media­part, avec les « boîtes noires » pro­po­sées en fin d’article.

On voit bien le fil conduc­teur : à chaque fois, il s’agit de se mettre dans la peau du lec­teur pour com­prendre ce qu’il va appré­cier et ce qui va le faire fuir.

L’empathie au cœur des nouvelles méthodologies

Même déno­mi­na­teur com­mun quand il s’agit de s’engager dans un nou­veau pro­jet enfin : l’empathie est au cœur des métho­do­lo­gies modernes – en Desi­gn Thin­king, c’est la pre­mière étape du pro­ces­sus d’innovation, avant de com­men­cer à phos­pho­rer quoi que ce soit.

L’empathie se construit grâce à des ques­tion­naires uti­li­sa­teurs (Libé­ra­tion inter­roge en ce moment les uti­li­sa­teurs, mais Arrêt sur images ou Cour­rier inter­na­tio­nal sont aus­si pas­sés par là), des entre­tiens avec des lec­teurs et bien sûr le test répé­té des nou­veaux pro­duits ou fonc­tion­na­li­tés

La prio­ri­té à l”»expérience uti­li­sa­teur » (UX), prin­cipe qui a si bien réus­si aux géants du Web, fait ain­si len­te­ment son che­min dans les médias.

Je suis pre­neur d’autres expé­riences et avis sur ce sujet, n’hésitez pas à réagir dans les com­men­taires.

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Les médias n’ont pas besoin de plus de technologie, mais de plus d’empathie

J’ai une confi­dence à vous faire : je suis cen­sé être un spé­cia­liste de l’innovation dans les médias – c’est en tout cas comme ça que je gagne ma vie –, mais il y a des pans entiers de l’innovation dans les médias qui me laissent dans une pro­fonde indif­fé­rence.

Pre­nez les expé­riences de réa­li­té vir­tuelle ou de réa­li­té aug­men­tée, par exemple. Je vois pas­ser chaque matin dans ma veille un nombre consi­dé­rable d’expériences, de témoi­gnages ou de tri­bunes à ce sujet, et mal­gré mes efforts et mon pro­fes­sion­na­lisme, je ne par­viens pas à m’y inté­res­ser.

Je com­prends que beau­coup d’experts sur­veillent cette ten­dance de près, et j’ai bien sûr vu pas­ser quelques exemples réus­sis, comme cette vidéo à 360° tour­née par­mi les sol­dats ira­kiens lors de la recon­quête de Fal­lou­jah, et dif­fu­sée par le New York Times.

(Je vois aus­si de beaux ratages, comme l’application lan­cée par France Télé­vi­sions à l’occasion de la pré­si­den­tielle, bidule par­ti­cu­liè­re­ment creux et inutile.)

Mais plus pro­fon­dé­ment, je n’arrive pas à ima­gi­ner un futur où notre rap­port à l’information pas­se­rait, prin­ci­pa­le­ment ou acces­soi­re­ment, par des expé­riences d’immersion de ce genre.

L’info en ligne, un écosystème du moindre effort

Pre­nez la vidéo sur mobile. Ça ne paraît pas bien com­pli­qué de pen­cher son smart­phone sur le côté pour pro­fi­ter d’une vidéo au for­mat 16/9 en plein écran.

Pour­tant, les médias en ligne dif­fusent de plus en plus sou­vent des clips au for­mat car­ré ou ver­ti­cal – et ils réor­ga­nisent leur cir­cuit de pro­duc­tion en consé­quence – parce que nous pri­vi­lé­gions ceux qui nous épargnent ce simple geste du poi­gnet.

Dans un tel éco­sys­tème du moindre effort, où on se contente sou­vent de l’information « pous­sée » par ses amis sur un réseau social ou noti­fiée par une appli­ca­tion sur son mobile, je ne vois pas de place pour des for­mats qui imposent au lec­teur de mettre un casque sur la tête ou de bran­dir son télé­phone dans toutes les direc­tions pour accé­der à de l’information.

Je vois en revanche très bien com­ment ces dis­po­si­tifs peuvent s’imposer dans le monde du jeu vidéo, mais ce n’est pas du tout la même limo­nade.

Est-ce que j’ai vrai­ment envie de pas­ser mon temps à cher­cher autour de moi quel degré je suis cen­sé regar­der par­mi les 360 dis­po­nibles pour com­prendre ce qui est en train de se pas­ser dans le monde ? Est-ce que c’est vrai­ment ce que j’attends d’un média ou d’un jour­na­liste ?

Qu’apporte un direct sur Facebook Live par rapport à un direct sur BFM-TV ?

Au risque de pas­ser pour un vieux con, je pour­rais tenir le même type de rai­son­ne­ment pour plu­sieurs autres tech­no­lo­gies qui ont beau­coup occu­pé les esprits ces der­niers temps.

Ça inclut les robots conver­sa­tion­nels dans les mes­sa­ge­ries ins­tan­ta­nées. Les chat­bots que j’ai ins­tal­lés sur Mes­sen­ger m’ont presque tous don­né envie de jeter mon smart­phone par la fenêtre, tant s’informer par ce canal m’a paru un exer­cice aus­si labo­rieux que frus­trant. L’exception confir­mant la règle étant celui lan­cé par L’Obs pour la pré­si­den­tielle, et qui raconte au jour le jour les hési­ta­tions d’une série d’électeurs indé­cis.

L’engouement actuel pour la vidéo live me laisse tout aus­si scep­tique. Je trouve bien sym­pa­thiques les jeunes repor­ters des sites géné­ra­listes envoyés dans les cor­tèges se fil­mer en direct, inter­vie­wer des mani­fes­tants et répondre aux réac­tions en direct des gens sur Face­book.

Mais je peine à voir la valeur édi­to­riale qu’ils apportent, quand on com­pare ce qui est dif­fu­sé à ce que dif­fusent les chaines info – qui ont à dis­po­si­tion des jour­na­listes rom­pus à l’exercice, du maté­riel de qua­li­té et toute une culture don­nant « la prio­ri­té au direct ».

Evi­dem­ment, il est tout à fait pos­sible que dans cinq ou dix ans, nous ayons tous une paire de lunettes spé­ciales réa­li­té vir­tuelle sur la table du salon, afin de s’informer chaque soir avec des vidéos à 360° dif­fu­sées en direct et com­men­tées par des robots.

(Si vous vivez dans ce futur et que vous êtes en train de lire ces lignes, mer­ci de ne pas être trop méchant dans les com­men­taires.)

Un consultant en innovation a besoin d’innovations sur lesquelles être consulté

Au pas­sage, ça me pose un pro­blème pro­fes­sion­nel. Comme le tra­der fait ses pro­fits grâce aux évo­lu­tions des cours de bourse et ne gagne rien si rien ne change, le consul­tant en inno­va­tion a besoin d’innovations sur les­quelles être consul­té.

Et sauf à être tota­le­ment cynique, il a inté­rêt à croire en ces nou­velles ten­dances, au moins un mini­mum, s’il veut gagner sa croûte. J’ai la chance d’avoir des clients que ces nou­veau­tés laissent pour le moment indif­fé­rents ; si ce n’était pas le cas, je serais bien embê­té.

Atten­tion, je ne suis pas en train de dire que le jour­na­lisme n’a rien d’intéressant à prendre dans le grand panier des nou­veau­tés tech­no­lo­giques. Il y a quelques années, c’est autour du data­jour­na­lisme qu’il y avait un fort engoue­ment. Et encore aujourd’hui, je lis pas mal de big bull­shit sur le big data ou l’utilisation de l’intelligence arti­fi­cielle à des fins édi­to­riales.

La data est cepen­dant plus qu’une mode, et modi­fie de façon non négli­geable le tra­vail dans un nombre crois­sant de rédac­tions, et je suis très fier d’y avoir contri­bué par mes for­ma­tions, confé­rences ou expé­riences.

Le « journalisme en empathie », exercice profondément humain

Mais aujourd’hui, les vraies évo­lu­tions sont peut-être ailleurs. C’est le sen­ti­ment que me laisse la der­nière édi­tion du Fes­ti­val inter­na­tio­nal de jour­na­lisme de Pérouse qui se tenait début avril, dont les échanges ont sans doute cata­ly­sé en moi d’autres réflexions plus anciennes .

Si j’essaie de mettre toutes mes impres­sions dans un grand sac et de col­ler une éti­quette des­sus, j’appellerais cette ten­dance le « jour­na­lisme en empa­thie ».

Soit un jour­na­lisme vécu comme un exer­cice pro­fon­dé­ment humain. Qui prend réel­le­ment en compte les attentes du lec­teur. Et qui tente de connec­ter les gens au monde qui les entoure, au lieu de déver­ser sur leur tête un flux conti­nu d’informations sus­ci­tant, au mieux, de l’indifférence ou, au pire, de l’angoisse et de l’isolement.

Je sais, dit comme ça, ça fait « cul-cul la pral’ », mais c’est quand même plus embal­lant que « le jour­na­lisme de drones » ou le « jour­na­lisme de robots », non ?

L’empathie était d’ailleurs le thème de l’un des ren­dez-vous pro­po­sés à Pérouse, et au-delà, elle me semble bien résu­mer une série d’évolutions que tra­versent (ou devraient tra­ver­ser) les médias.

Comme ce thème m’inspire, je vais le décli­ner Dans mon labo en quatre épi­sodes dans les semaines qui viennent. En espé­rant vous convaincre de ran­ger votre casque de réa­li­té vir­tuelle au pla­card au moins quelques ins­tants !

Hé, ce texte fait par­tie d’une série de notes consa­crée au « jour­na­lisme en empa­thie » ! Voi­ci le menu com­plet :

5 exemples réussis de “journalisme à la petite cuillère”

Le gar­çon à la petite cuillère, image extraite du film “Matrix”

Par­fois, les lec­teurs sont un peu comme des bébés : si vous leur pré­sen­tez votre bouillie dans un bol, ils vont faire “pfff…» et peut-être même vous le balan­cer à la figure.

Mais si vous convoyez leur pitance par petites doses à l’aide d’une petite cuillère, vous ver­rez qu’ils fini­ront par la man­ger en entier sans regim­ber.

Le « jour­na­lisme à la petite cuillère », c’est une ten­dance que j’ai vu se des­si­ner récem­ment – je vois pas­ser beau­coup de nou­veaux for­mats édi­to­riaux, et j’en conçois moi-même à l’occasion.

Elle est en train d’enterrer la mode du long­form : c’est désor­mais décou­pée en petites bou­chées qu’on pro­pose l’information aux inter­nautes. J’ai choi­si cinq exemples réus­sis de ce phé­no­mène, mais vous en avez sûre­ment d’autres en tête, et aurez j’espère à cœur de les par­ta­ger dans les com­men­taires.

1. Le diaporama bad ass aux légendes ultracourtes

Cap­ture d’écran d’un dia­po­ra­ma Look At This de la NPR
  • Taille de la cuillère. 130 signes envi­ron pour chaque texte
  • Nombre de cuille­rées. 66 en tout
  • Taille du bol. A la louche, plus de 8 000 signes

Avec ses Look At This, la NPR pro­pose un for­mat visuel très effi­cace, que Le Temps a aus­si adop­té : des pho­tos plein écran, une navi­ga­tion ultra basique à la sou­ris ou au cla­vier, et sur­tout des textes très courts.

Par­ti­cu­la­ri­té : pour occu­per toute la lar­geur et toute la hau­teur d’un écran quelque soit sa taille, les pho­tos publiées sont for­cé­ment reca­drées. Sur un ordi­na­teur, on coupe un peu sur les bords ; sur un mobile, on n’affiche qu’une por­tion congrue de la pho­to.

Une photo du diaporama, telle qu'elle apparaît sur un écran d'iPhone 6 et sur un macBook.
Une pho­to du dia­po­ra­ma, telle qu’elle appa­raît sur un iPhone 6 et sur un Mac­Book 13 pouces.

On ima­gine que l’équipe Visuals Team du réseau amé­ri­cain de radios publiques s’est effor­cée de sélec­tion­ner des pho­tos adap­tées, avec le sujet prin­ci­pal de l’image bien calé au centre.

Cette pra­tique un peu acro­ba­tique a de quoi faire s’étrangler les puristes du pho­to­re­por­tage. Elle a l’intérêt de ren­for­cer l’impact visuel du conte­nu publié, sur­tout sur un smart­phone – sup­port sur lequel les médias en ligne publient le plus sou­vent des pho­tos au for­mat pay­sage, de ce fait affi­chées en taille réduite.

2. Le serious game dont vous êtes le héros

Cap­ture d’écran du jeu “Scénario(s)”
  • Taille de la cuillère. 290 signes en moyenne pour chaque écran
  • Nombre de cuille­rées. 757 (pour tous les choix)
  • Taille du bol. Plus de 215 000 signes

Avec Scénario(s), qui lui a valu le Prix de l’innovation en jour­na­lisme, Marie Tur­can  pro­pose de se plon­ger dans le monde des scé­na­ristes de télé­vi­sion et de ciné­ma, ses pro­duc­teurs libi­di­neux et ses écri­vains en galère de thune. Le lec­teur incarne un scé­na­riste débu­tant et doit faire, à chaque étape, le choix entre plu­sieurs options.

L’entrée en matière et la prise en main sont très simples, et c’est sans doute ce qui fait l’intérêt de ce type de for­mats : le lec­teur com­mence à les explo­rer sans prendre vrai­ment conscience de leur lon­gueur totale ; après une ou deux minutes, il va pour­suivre la lec­ture pour avoir la satis­fac­tion d’avoir accom­pli une tâche jusqu’au bout.

(J’imagine qu’il y a un phé­no­mène neu­ro­lo­gique à l’œuvre, une glande qui s’active quelque part entre le tha­la­mus et le cor­tex – si jamais vous êtes un spé­cia­liste de la chose, pen­sez à lais­ser un com­men­taire.)

3. Le réseau de personnes exposé maillon par maillon

Cap­ture d’écran de la data­viz “Un an de connexions ter­ro­sites”
  • Taille de la cuillère. 350 signes envi­ron pour chaque texte
  • Nombre de cuille­rées. 17 en tout
  • Taille du bol. Près de 6 000 signes

Pour mon­trer les liens entre les diverses équipes ter­ro­ristes qui ont sévi en France l’an der­nier, Libé­ra­tion a choi­si de dévoi­ler mor­ceau par mor­ceau le réseau de dji­ha­distes que ses jour­na­listes sont par­ve­nus à recons­ti­tuer.

C’est un choix malin, en par­tie contre-intui­tif : on aurait envie de mon­trer dès le char­ge­ment de la page le réseau entier, parce que c’est le résul­tat d’un tra­vail qu’on ima­gine long et minu­tieux. Mais le risque serait alors de décou­ra­ger le lec­teur avec une info­gra­phie trop dense et trop com­plexe.

Cet exemple montre aus­si qu’on n’est pas for­cé d’adopter un for­mat aus­tère quand le sujet l’est : on peut faire le choix du visuel et de l”« expé­rien­tiel » pour trai­ter la com­plexi­té.

4. Le décryptage d’un geste sportif mouvement par mouvement

Cap­ture d’écran d’un écran d’intro de la rubrique The Fine Line, du New York Times
  • Taille de la cuillère. 80 signes envi­ron pour chaque texte
  • Nombre de cuille­rées. 22, pour une qua­ran­taine d’étapes
  • Taille du bol.  Pas plus de 2 000 signes

Ce serait du foot, on par­le­rait de « foot­ball total ». La série d’infographies The Fine Line, pré­pa­rée par le New York Times pour les JO de Rio, pour­rait faire mou­rir d’envie tous ceux qui tra­vaillent sur ce type de nou­velles écri­tures.

Images, vidéos, sché­mas, inter­ac­tions, tran­si­tions, desi­gn, ergo­no­mie… : le résul­tat est beau, intel­li­gent et réglé comme du papier à musique,  le tout avec même pas 2 000 signes de texte !

Venant d’un jour­nal qu’on sur­nom­mait The Gray Lady («la dame en gris») pour l’austérité de ses pages, l’évolution est spec­ta­cu­laire. D’autant qu’en 2012, c’est au contraire un (très) long for­mat,  Snow Fall, qui avait fait remar­quer le New York Times sur le web.

5. Le quiz intelligent qui montre comment nous percevons mal notre réalité

Cap­ture d’écran du quiz “How well do you know your coun­try ?”, du Guar­dian
  • Taille de la cuillère. 300 à 350 signes par question/réponse
  • Nombre de cuille­rées. 11 en tout
  • Taille du bol.  3 700 signes à tout cas­ser

C’est un autre de mes coups de cœur : le quiz « How well do you know your coun­try ?» («Connais­sez-vous bien votre pays ?») pro­po­sé par le Guar­dian pose à l’internaute une série de ques­tions pièges, dont la réponse est tou­jours un pour­cen­tage.

Par exemple : quelle est la part des habi­tants de la France qui n’est pas née en France ? Le résul­tat sélec­tion­né par l’internaute est com­pa­ré à deux autres valeurs :

  • la réa­li­té,
  • les réponses recueillies par Ipsos dans un son­dage mené dans 33 pays.

A chaque étape, un court texte tire les leçons de  l’expérience. Le tout est très effi­cace pour mon­trer à quel point notre vision de la réa­li­té sta­tis­tique peut être défor­mée.

L’urgence pour les rédactions ? Arrêter d’embaucher des journalistes !

Un “Frustrated Journalist Cat”
Un “Frus­tra­ted Jour­na­list Cat”

Sur Inter­net, le conte­nu est roi. C’est la pre­mière chose qu’on apprend pen­dant les for­ma­tions consa­crées au réfé­ren­ce­ment (SEO) ou à l’optimisation des réseaux sociaux (SMO).

Vous pou­vez user de toutes les trucs et ficelles pos­sibles pour amé­lio­rer votre visi­bi­li­té sur Google et sur Face­book, ce sera tou­jours plus effi­cace de publier un enquête fra­cas­sante ou un repor­tage émou­vant, qui s’imposeront d’eux-mêmes grâce aux liens entrants et aux par­tages géné­rés par les lec­teurs eux-mêmes.

La chance des jour­na­listes, c’est qu’ils sont de très effi­caces pro­duc­teurs de conte­nu : ils peuvent vous livrer du chic ou du popu­laire, de l’austère ou du clin­quant, four­nir en gros ou au détail, en res­pec­tant les délais et les quan­ti­tés pré­vus.

Le pro­blème des jour­na­listes, c’est qu’ils ne sont plus les seuls sur leur mar­ché. Le conte­nu est roi, certes, mais le conte­nu est par­tout, tant la concur­rence est vive pour obte­nir l’attention des inter­nautes entre blo­gueurs, com­men­ta­teurs, marques et autres réseau­teurs « influents ».

Une joyeuse mêlée, qui déborde du Web et inves­tit d’autres espaces numé­riques, les réseaux sociaux et les mes­sa­ge­ries ins­tan­ta­nées notam­ment, dans un mou­ve­ment de « pla­te­for­mi­sa­tion » de l’info qui s’accélère.

Les journalistes ne peuvent plus livrer bataille seuls dans leur coin

Et cette bataille-là, cru­ciale pour l’avenir d’une indus­trie autant que pour celui de la pro­fes­sion qui l’a fon­dée, les jour­na­listes ne peuvent plus la gagner en res­tant iso­lés.

Pour s’assurer que le public ait une chance de voir émer­ger leurs pro­duc­tions dans des flux d’information de plus en plus foi­son­nants et per­son­na­li­sés, il va leur fal­loir un sacré coup de main.

C’est le prin­ci­pal ensei­gne­ment que je retire des trois jour­nées que j’ai pas­sées au Fes­ti­val inter­na­tio­nal de Pérouse, dont la dixième édi­tion vient de s’achever.

D’ailleurs, s’agissant d’innovation, le conseil qui reve­nait le plus sou­vent dans la bouche des confé­ren­ciers était tout bête : il faut apprendre à se par­ler à nou­veau. A col­la­bo­rer sur des pro­jets, à inté­grer d’autres points de vue et res­pec­ter d’autres impé­ra­tifs.

Aux jour­na­listes donc de faire une place à ceux qui maî­trisent les pra­tiques mar­ke­ting, l’analyse de l’audience, le code, les sub­ti­li­tés de l’expérience uti­li­sa­teur (UX), les pos­si­bi­li­tés de moné­ti­sa­tion ou encore la ges­tion des pro­jets.

« Une vraie rupture avec la culture individualiste du métier »

Ça a l’air d’une évi­dence, ça n’a pas l’air simple, à en croire Sylke Grihn­wald, chef du data à la SRF :

« Quand vous pre­nez des jour­na­listes très talen­tueux mais qui ont tra­vaillé seul toute leur car­rière et que vous les met­tez dans une équipe avec des créa­tifs et des déve­lop­peurs, le résul­tat n’est pas garan­ti. Il faut leur faire com­prendre qu’il s’agit de par­ta­ger une vision com­mune.

C’est valable dans tous les sec­teurs, mais dans le cas de la presse, il y a une vraie rup­ture avec la culture indi­vi­dua­liste du métier. »

La façon dont est orga­ni­sée l’espace dans la rédac­tion compte aus­si. Plu­tôt que de pla­cer les jour­na­listes sur un pla­teau façon “Les Hommes du Pré­sident”, les chefs dans leur bocal et le reste du monde de l’autre côté de la cloi­son, les nou­veaux médias qui comptent bougent les murs pour mieux mélan­ger les com­pé­tences, les âges et les points de vue.

Alors qui faut-il embau­cher à la place des jour­na­listes ? Des déve­lop­peurs, d’abord. A en croire les expé­riences racon­tées à Pérouse, il est cru­cial de les pla­cer au cœur de la machine édi­to­riale, au lieu de les ins­tal­ler dans une pièce à part, sans lien opé­ra­tion­nel avec les jour­na­listes.

Les « dev’ », ce sont les nou­velles stars des rédac­tions, d’abord parce qu’ils rendent pos­sible la créa­tion de nou­veaux for­mats édi­to­riaux, qu’il s’agisse de récits au long, d’articles cou­pés en petits mor­ceaux pour mobile, de data­vi­sua­li­sa­tion ou de dia­po­ra­mas atti­rants.

« Il y a aujourd’hui des articles qu’on ne peut pas faire sans une dose de hacking »

Mais ils ont aus­si un rôle cru­cial à jouer pour trai­ter cor­rec­te­ment une série de thèmes qui ont pris de plus en plus d’importance dans nos vies : la sécu­ri­té infor­ma­tique, le res­pect de la vie pri­vée en ligne, le cyber-ter­ro­risme ou encore la régu­la­tion des réseaux.

« Les « hackers » sont natu­rel­le­ment doués pour le jour­na­lisme d’investigation : ils ont l’habitude de fouiller pour aller cher­cher des infor­ma­tions avec des lignes de code, expli­quait ain­si Clau­dio Guar­nie­ri, du Citi­zen Lab héber­gé par l’université de Toron­to. Il y a aujourd’hui des articles qu’on ne peut faire qu’avec une part de hacking. Et il y a beau­coup de don­nées sont là, en ligne, atten­dant juste que quelqu’un les explore. »

L’exemple récent des Pana­ma Papers montre le niveau de tech­ni­ci­té requis pour trou­ver les scoops cachés dans des mil­lions de docu­ments « tom­bés du camion ».  Un déve­lop­peur pas­sion­né d’actu et maî­tri­sant les nou­veaux outils d’exploration sera plus utile dans un effec­tif que la plus élé­gante des plumes encar­tées.

Les rédac­tions ont cepen­dant aus­si besoin d’autres assor­ti­ments de com­pé­tences pour avan­cer et trou­ver leur place dans notre nou­veau monde numé­rique.

Il faut aus­si être capable de lan­cer régu­liè­re­ment de nou­velles offres édi­to­riales et de réus­sir leur moné­ti­sa­tion, en uti­li­sant des méthodes Agile (qu’il s’agisse de Desi­gn Thin­king, de Scrum ou de Lean Star­tup) pour évi­ter des coûts et des délais échap­pant à tout contrôle.

Au-delà des développeurs, d’autres métiers à intégrer à la rédaction

Dans un monde où on publie de plus en plus sur des ser­vices exté­rieurs ayant cha­cun ses règles et ses for­mats, un chef de pro­duit effi­cace et capable de gui­der ses troupes a une valeur ines­ti­mable.

Plu­tôt que de déci­der seul dans votre coin de l’arrangement du desi­gn de vos articles, offrez-vous les ser­vices d’un spé­cia­liste de l’expérience uti­li­sa­teur (UX), qui s’assurera que les relances ou la navi­ga­tion pro­po­sées ont un sens pour le lec­teur.

Mais tout ça ne ser­vi­ra à rien si per­sonne dans votre média ne garde un œil sur les chiffres, dont l’analyse rythme désor­mais la vie des pro­jets, alors que les métriques à sur­veiller sont tou­jours plus nom­breuses et plus com­plexes à maî­tri­ser. Un ana­lyste de don­nées peut deve­nir un élé­ment-clé de l’effectif.

Au final, rele­ver tous ces défis implique de « sor­tir de sa zone de confort, relève Juliane Leo­pold, qui a lan­cé Buzz­feed en Alle­magne. Je sais que c’est un cli­ché qui revient sou­vent quand on parle de start-up, mais il y a quelque chose de très vrai, sur­tout quand ce sont des jour­na­listes aux com­mandes ».

Soyons lucides : on aura besoin de moins de journalistes qu’avant

Est-ce que ça veut dire que c’est la fin des jour­na­listes, comme on l’a déjà sou­vent pro­nos­ti­qué depuis qu’Internet est entré dans nos vies ? Non. Mais est-ce qu’on a besoin d’autant de jour­na­listes qu’avant ?

Je pense que non : les conte­nus de qua­li­té et de taille moyennes, ceux qu’on publiait parce qu’il fal­lait bien rem­plir les pages du maga­zine ou le conduc­teur d’un jour­nal télé­vi­sé, n’ont plus leur chance à une époque où des algo­rithmes bien rodés sélec­tionnent ce qui mérite votre atten­tion et excluent le reste de votre time­line ou dans les résul­tats de recherche

La « Quartz Curve » montre bien que les lec­teurs pri­vi­lé­gient les conte­nus plus courts, plus réac­tifs ou au contraire plus long, plus appro­fon­dis. Après avoir ana­ly­sé près de 400 000 articles en ligne, l’American Press Ins­ti­tute est par­ve­nu à une conclu­sion simi­laire.

Plus embê­tant pour beau­coup de médias : en ligne, the win­ner takes all ; le pre­mier sur un mar­ché devient vite le seul sur un mar­ché.

Si votre cré­neau, c’est faire de l’actu chaude, deman­dez-vous si vous avez les moyens et l’énergie de faire mieux que Le Monde dans ce domaine. Si vous misez sur l’info diver­tis­se­ment, il faut que vous soyez prêt à battre Buzz­feed comme ses mul­tiples ava­tars sur ce ter­rain (good luck with that).

« Bon sang, demandez-vous qui vous êtes !»

Ça ne veut pas dire qu’il ne faut plus faire de brea­king news ou du LOL. Ça veut dire qu’il faut pro­po­ser autre chose. C’est ce que dit Andy Car­vin, de First Look Media :

« Cher­cher à imi­ter le truc qui marche en ce moment, c’est une très mau­vaise idée et c’est la preuve que vous n’êtes pas du tout prêt à inno­ver.

Plu­tôt que de cou­rir après Buzz­feed, bon sang, deman­dez-vous qui vous êtes, ce que vous savez faire, et ce que vous pou­vez appor­ter à votre audience ! »

« En presse écrite, le seul pro­duit qui comp­tait, c’était le jour­nal », explique Aron Pil­ho­fer, direc­teur du numé­rique au Guar­dian. Pour lan­cer de nou­velles offres, il faut faire mar­cher des muscles que les entre­prises de média ont com­plè­te­ment per­du l’habitude de tra­vailler. »

Patrons de presse, posez-vous la ques­tion : si un jour­na­liste de votre équipe part en retraite demain, faut-il for­cé­ment le rem­pla­cer par un jour­na­liste ? La réponse sera sans doute non, sauf à trou­ver une licorne, un débrouillard prêt à enfi­ler d’autres cas­quettes, au moins une par­tie de son temps.

C’est une mau­vaise nou­velle pour une pro­fes­sion qui compte de plus en plus de chô­meurs et de pré­caires. Mais c’est peut-être la seule façon de sau­ver le bou­lot de ceux qui res­tent.

Les journalistes devraient arrêter de s’asseoir au bord de la rivière et plonger dedans

Un chat ayant boulotté un peu trop d'actualité (Liz/Flickr/CC-BY-NC-ND)
Un chat ayant bou­lot­té un peu trop d’actualité (Liz/­Fli­ckr/CC-BY-NC-ND)

Si même Chris­tophe Bar­bier s’y met ! « Aider les lec­teurs à trier dans l’infobésité », c’est l’une des prio­ri­tés de la nou­velle for­mule de L’Express lan­cée mer­cre­di, expli­quait le direc­teur du maga­zine.

L”»infobésité » serait la source de tous nos maux, et beau­coup de nou­veaux médias veulent nous mettre au régime sec. On pense bien sûr aux Jours, lan­cés il y a peu par des anciens de Libé­ra­tion esti­mant qu”«il n’y a jamais eu autant d’informations, mais qu’on n’a jamais eu autant de mal à être bien infor­més ».

L’autre pro­messe à la mode, c’est de ralen­tir le rythme en s’échappant du flot conti­nu de l’actu. Ain­si, dans la FAQ de L’Imprévu, qui a lan­cé en février sa ver­sion abon­nés, on lit que le site veut « se [déta­cher] de l’actualité » pour publier « chaque mois » des articles « qui sondent la socié­té […] au-delà des sujets impo­sés ».

Chasser les kilos en trop de l’info

Avec un peu d’aide, j’ai pu com­plé­ter la liste des médias qui trouvent, selon les cas, que l’info a des kilos en trop ou bien qu’elle nous file beau­coup trop vite sous le nez. On y trouve notam­ment :

  •  Ijs­berg, qui explique dans son mani­feste : « Nous sommes sur­in­for­més, mais tant d’histoires nous échappent. Noyés sous les faits divers, nous n’y fai­sons presque plus atten­tion et pré­fé­rons en rire, le Gora­fi le prouve » ;
  • Ulyces et son « jour­na­lisme nar­ra­tif » au long cours ;
  • The Conver­sa­tion et « son jour­na­lisme in-depth […] à rebours de l’accélération folle de l’information sur Twit­ter et des chaînes d’info en conti­nue », comme le décrit ibé­ra­tion ;
  • Le Quatre Heures, qui se veut « une pause dans l’information conti­nue, pour prendre le temps de la ren­contre et de l’approfondissement» ;
  • d’autres maga­zines en ligne moins connus mais qui font des pro­po­si­tions appro­chantes à leurs lec­teurs : Le Zéphyr, 8e étage, 10 001 mots,  Medor ou Glo­bal.

Comme nous sommes nom­breux à nous inquié­ter de l’hyper-connexion de notre époque, je vois bien ce que ce posi­tion­ne­ment a de sédui­sant – et j’espère d’ailleurs qu’il convain­cra suf­fi­sam­ment de lec­teurs pour faire vivre et pros­pé­rer tous les médias cités ici.

« Des journalistes conservateurs dans leur tête, pour être poli »

Ces nou­veaux entrants béné­fi­cient d’ailleurs d’une cou­ver­ture média­tique très favo­rable – les jour­na­listes ne font pas preuve de beau­coup d’esprit cri­tique quand se montent des pro­jets aux inten­tions aus­si nobles.

Et puis dans la presse, on aime bien cares­ser l’idée que les lec­teurs, en vrai, veulent des récits longs, pro­fonds et fouillés, dont les contraintes du mar­ché et les dérives du mar­ke­ting n’auraient de cesse de les pri­ver. C’est par­fois vrai (et ça explique le suc­cès de XXI ou de Media­part) mais c’est sou­vent faux (et ça explique l’échec de presque tous ceux qui ont vou­lu les imi­ter).

Cer­taines voix se font un peu plus cri­tiques. A Rue89, l’historien de la presse Patrick Eve­no expli­quait tou­te­fois qu’il voyait dans cette ten­dance « un réflexe de jour­na­listes qui sont conser­va­teurs dans leur tête, pour être poli » :

« On retrouve ça qua­si­ment dès l’invention des jour­naux. Quand ils ne fai­saient que quatre pages, les gens se plai­gnaient déjà qu’il y avait trop à lire. »

De mon côté, je trouve qu’il y a comme un par­fum de défaite dans ces décla­ra­tions de prin­cipe. Comme si, effrayés par la guerre de l’attention, cette den­rée rare que se dis­putent par un nombre tou­jours crois­sant de pro­ta­go­nistes, une bonne par­tie des jour­na­listes avaient renon­cé à livrer bataille.

« C’est chiant d’avoir un système digestif »

Le blo­gueur Laurent Dupin résume assez bien mon sen­ti­ment dans un post consa­cré aux rap­ports entre les stars d’Europe 1 et les réseaux sociaux :

« Le côté “oh là là, que c’est chiant d’être déran­gé tout le temps, on y arrive plus entre toutes ces sol­li­ci­ta­tions”, me fait pen­ser à ses bour­geoises souf­flant dans un demi-rot post-déjeu­ner un “oh là là, que c’est chiant d’avoir un sys­tème diges­tif”.»

Le bidouilleur fou Damien Van Ach­ter, alors que je lui fai­sais lire une pre­mière ébauche de ce texte, a eu cette réac­tion :

« Ce mou­ve­ment de prise de dis­tance, je le vois plus comme une ten­ta­tive de reprendre le contrôle.

Ces jour­na­listes se disent : “Puisque je ne sais pas (ou ne veux pas) sur­fer sur la vague comme Buzz­feed et les autres, alors je vais essayer de super bien ramer.” Après tout, c’est aus­si un sport olym­pique, qui a du charme et une cer­taine noblesse.

Je ne le vois pas comme un aveu d’échec, mais plu­tôt comme une l’envie furieuse de réus­sir mal­gré tout à faire son trou. Quitte à mou­rir pour son idée du jour­na­lisme, la fleur au bout du canon. Per­so, je res­pecte beau­coup ça. »

Se tourner autant vers le passé, ça n’incite pas vraiment à innover

Une fine connais­seuse des médias sou­hai­tant res­ter ano­nyme me rap­pelle, elle, que le phé­no­mène n’est pas si nou­veau ; avant Inter­net, les maga­zines qui se lan­çaient pro­po­sait déjà de « faire un pas de côté » afin de garan­tir des conte­nus plus ori­gi­naux :

« Aucun média ne se lance jamais en pro­met­tant de réagir à chaud, sans aucune dis­tance, sur tout ce qui se passe. Et pour­tant ça fait le gros des conte­nus médias pro­duits, preuve que les enga­ge­ments ne sont pas si bien tenus que ça .»

(Je n’ai d’ailleurs pas tenu un autre dis­cours lors du lan­ce­ment de Rue89 Week-end, le maga­zine tablette de Rue89 que je pilo­tais. Lors de la confé­rence de presse de lan­ce­ment, il était ain­si ques­tion de « sor­tir du flux » pour « prendre le temps » d’apprécier « ces papiers qui res­tent»…)

Le sou­ci, c’est que lan­cer un média en se tour­nant autant vers le pas­sé (quitte à l’idéaliser au pas­sage), ça n’incite pas beau­coup à inno­ver, qu’il s’agisse de tes­ter de nou­veaux for­mats édi­to­riaux, de cher­cher de nou­veaux modèles éco­no­miques ou d’expérimenter des moyens malins d’atteindre son audience.

  • Le mobile n’est pas au cœur de ces pro­jets, alors que les sta­tis­tiques d’usage sont sans appel et qu’il y a tant à inven­ter dans ce domaine – Quartz a récem­ment mar­qué les esprits avec son appli iOS qui raconte l’information dans une conver­sa­tion.
  • La vidéo n’est pas non plus une prio­ri­té, alors qu’elle occupe une part gran­dis­sante de notre temps pas­sé en ligne.
  • Les réseaux sociaux, eux, sont sou­vent dési­gnés comme la source de tout ce mal-être infor­ma­tion­nel. Consé­quence : on y porte pas l’effort, alors qu’ils sont deve­nus un pas­sage obli­gé vers l’information pour une part crois­sante de la popu­la­tion, et qu’ils pour­raient bien finir par « man­ger le monde ».
  • Les for­mats visuels, enfin, inté­ressent peu ces médias du temps long : on y croise bien quelques belles pro­duc­tions pho­to, mais pas ou peu  d’infographies inter­ac­tives, de dia­po­ra­mas ou d’expériences de serious gaming.

Un peu partout, des impétrants prêts à plonger dans le grand flux

La bonne nou­velle, c’est que pen­dant que ces jour­na­listes se replient sur ce qu’ils connaissent le mieux (et leur fait le plus plai­sir), la place est libre pour toute une série d’impétrants qui n’ont pas peur, eux, de plon­ger la tête la pre­mière dans le grand flux.

C’est le cas d’une série de news­let­ters (de Brief.me à Artips en pas­sant par Time To Sign Off) qui ajoutent sans com­plexe à la pro­fu­sion régnant dans nos boîtes e-mail.

Il y a aus­si ces you­tu­bers qui com­mencent à vivre de leur tra­vail grâce à la pub et aux contri­bu­tions de leurs lec­teurs (comme les « pour­boires » reçus sur Tipee). Et ce avec des pro­duc­tions dont la qua­li­té ne cesse de croître, comme pour Bruce Benam­ran et sa chaîne E-pen­ser, Usul et ses Chers contem­po­rains ou encore Léo Gras­set de Dir­ty­Bio­lo­gy.

On pense éga­le­ment à Buzz­feed qui assume sans com­plexe de cher­cher à être lu par­tout où le lec­teur se trouve, quitte à ajou­ter du bruit au bruit. Et à la ver­sion fran­çaise de Mashable, qui vient d’être lan­cée par France 24,  veut « Infor­mer, ins­pi­rer, diver­tir » et n’hésite pas à se défi­nir comme une « purée » asso­ciant « dif­fé­rents ingré­dients que l’on écrase » pour un résul­tat « onc­tueux et goû­teux ».

On fait quoi de l’actu, du coup ?

C’est vrai, c’est ten­tant de sor­tir du fleuve de l’information connec­tée pour prendre du temps et du recul – c’est d’ailleurs une des rai­sons pour les­quelles j’ai quit­té Rue89 pour lan­cer Dans mon labo en 2014.

Mais « le jour­na­lisme n’existe que dans le contexte de son public, c’est pour ça qu’on cherche à l’augmenter », rap­pe­lait récem­ment Chris Moran, res­pon­sable de l’audience au Guar­dian.

Même si on arrive, à force de volon­té et de talent, à faire exis­ter des îlots capable de résis­ter aux tor­rents du numé­rique, on n’aura fait qu’esquiver le pro­blème : com­ment bien trai­ter l’information, à chaud et sans filet, quand l’information est par­tout, tout le temps ?

Et pour trou­ver des réponses satis­fai­santes à cette ques­tion, il va bien fal­loir se mouiller.

Journalisme et nombre de clics : 4 mauvais réflexes dont il faut se débarrasser

“La Nuit étoilée”, de Van Gogh, revisitée façon camembert (Mario Klingemann/Flickr/CC-BY).
“La Nuit étoi­lée”, de Van Gogh, revi­si­tée façon camem­bert (Mario Klin­ge­mann/­Fli­ckr/CC-BY).

C’est une de mes marottes : ouvrir le tableau de bord Google Ana­ly­tics d’un site, par­cou­rir les courbes et tableaux qui s’affichent puis ten­ter d’en tirer les leçons et les actions à entre­prendre.

Coup de chance pour les fadas de data comme moi, le thème était au cœur de la confé­rence annuelle « Nou­velles pra­tiques du jour­na­lisme » orga­ni­sée début décembre par l’Ecole de jour­na­lisme de Sciences Po. Un choix logique, vu l’importance que prennent ces don­nées dans un uni­vers média­tique tou­jours plus numé­rique.

J’ai man­qué de temps à cette période pour en faire un compte-ren­du, je pro­fite donc de ce dimanche plu­vieux pour rat­tra­per mon retard –  comme tou­jours,  n’hésitez pas à me signa­ler erreurs ou approxi­ma­tions en m’écrivant un mes­sage ou en lais­sant un com­men­taire.

1. Les chiffres ne font pas des journalistes web des robots, mais plutôt des accros

Cher­cheuse au Tow Cen­ter, Cait­lin Petre s’est ren­du compte en visi­tant des rédac­tions que les jour­na­listes pas­saient beau­coup de temps devant les tableaux de bord mon­trant le tra­fic de leur site.

Elle a aus­si décou­vert que si le rôle de ces der­niers sus­ci­tait des débats pas­sion­nés dans la pro­fes­sion, il n’y avait pas for­cé­ment beau­coup de tra­vaux de recherche sur ce sujet.

Son étude The Traf­fic Fac­to­ries («les usines à tra­fic») repose notam­ment sur des entre­tiens avec des employés de Chart­beat – un ser­vice de sta­tis­tiques en temps réel très uti­li­sé dans les médias –, du New York Times et de Gaw­ker.

Elle en a tiré plu­sieurs ensei­gne­ments :

  • Les chiffres sus­citent des émo­tions fortes chez les jour­na­listes parce qu’ils montrent en temps réel l’impact de leur tra­vail, et peuvent sus­ci­ter des explo­sions de joie comme des moments de pro­fond abat­te­ment.  Une rédac­trice lui a ain­si expli­qué qu’elle était inquiète des effets qu’ils pou­vaient avoir sur sa vie per­son­nelle et qu’elle en par­lait à son psy.
  • Les ser­vices comme Chart­beat sont très addic­tifs parce qu’ils sont conçus pour l’être, avec des inter­faces sim­pli­fiées mon­trant des jauges et des comp­teurs qui bougent en per­ma­nence. En face, ceux qui publient et orga­nisent le conte­nu jouent à un jeu auquel ils ont envie de gagner, mais qui n’a pas vrai­ment de fin,  un peu comme avec une machine à sous. Ou plu­tôt comme au poker : même si on est bon, il y a une part d’aléatoire impor­tante dans le résul­tat final.
  • L’accès aux ana­ly­tics ren­force la concur­rence entre les jour­na­listes. A Gaw­ker, il existe un clas­se­ment indi­vi­duel des employés selon le tra­fic que leurs articles apportent. Il est détes­té en interne, notam­ment parce qu’une part impor­tante du tra­vail est col­lec­tive et ne se mesure pas avec un tel outil. Et du coup, deux jour­na­listes vont se mettre à com­pa­rer leurs chiffres alors qu’ils traitent cha­cun d’un sec­teur très dif­fé­rent, ce qui n’a pas de sens.
  • « Visi­teurs uniques », « pages vues » et autres « taux de rebond » servent par­fois davan­tage comme un outil de mana­ge­ment que comme un outil édi­to­rial. La direc­tion va s’en ser­vir pour « faire pas­ser la pilule » lorsque des déci­sions sont prises. « Si je dois trou­ver un argu­ment pour convaincre mes troupes, je vais voir les stats », explique ain­si un chef du New York Times.

2. Facebook est important, mais ce n’est pas une raison pour faire n’importe quoi

« Les médias se com­portent avec les géants du Web comme des ados de 13 ans se com­portent avec One Direc­tion », déplore Chris Moran, res­pon­sable de l’analyse du tra­fic au Guar­dian, qui recom­mande aux direc­tions de gar­der la tête froide quand les « Gafa » leur pro­posent une nou­veau­té.

Der­nier exemple en date : le ser­vice Ins­tant Articles de Face­book, qui per­met, quand on est sur son mobile, de lire un article sans quit­ter Face­book et après un temps de char­ge­ment très réduit – en France, Le Pari­sien et Libé­ra­tion l’ont notam­ment adop­té.

Les pre­miers titres à l’utiliser se sont aper­çu qu’en échange de leurs pro­duc­tions, le réseau social ne leur don­nait accès qu’à peu de sta­tis­tiques. Or, « quand on donne ain­si du conte­nu à une pla­te­forme exté­rieure, on crée de la dis­tance avec le média d’origine, explique Renée Kaplan, qui étu­die ces chiffres au Finan­cial Times. Le risque est que le gain d’audience ne soit pas à la hau­teur de ce sacri­fice ». D’où l’importance d’y avoir accès, si pos­sible en détail.

Et les conte­nus eux-mêmes ? « Un bon réflexe est de se dire qu’on n’écrit pas pour Face­book, mais pour son lec­teur sur Face­book », décrit Cécile Dehes­din, la boss de Buzz­feed France. Chris Moran ne dit pas autre chose :

« L’intérêt des sta­tis­tiques, c’est qu’elles aident à déter­mi­ner quel est le type de jour­na­lisme que les gens ont envie d’avoir.

Si on prend en compte celles de Face­book, ça ne veut pas for­cé­ment dire qu’il faut publier des papiers sur Jus­tin Bie­ber, mais peut-être qu’il faut pri­vi­lé­gier des sujets plus simples, par exemple. […]

Pour moi, la mon­tée en puis­sance de Face­book est une bonne nou­velle parce que ça donne plus de visi­bi­li­té aux conte­nus longs et fouillés, qu’on ne peut pas gar­der éter­nel­le­ment en haut de la page d’accueil ».

3. Ce n’est pas parce que les chiffres sont trompeurs qu’il faut s’en désintéresser

C’est l’histoire d’un article publié sur le site du Guar­dian qui sem­blait pas­sion­ner les inter­nautes : le temps médian qu’ils pas­saient sur la page attei­gnait 54 secondes, une éter­ni­té ! Un peu plus tard, pata­tras : ce chiffre tombe à 5 secondes seule­ment.

Entre­temps, l’article avait été repé­ré par un contri­bu­teur de Red­dit, site de par­tage de liens très popu­laire mais dont les visi­teurs « zappent » faci­le­ment d’un sujet à l’autre. « Le deuxième chiffre n’est donc pas un indi­ca­teur du com­por­te­ment des lec­teurs de l’article, mais tout sim­ple­ment de celui des inter­nautes  de Red­dit », ana­lyse Chris Moran.

Les biais de ce type sont nom­breux dès qu’on com­mence à mettre son nez dans les tableaux de Google Ana­ly­tics ou dans ceux d’AT Inter­net. Sur­tout si on y ajoute une dose de mau­vaise foi, comme le raconte Chris Moran :

 « Quand un article fait peu de pages vues, on se dit que c’est la faute aux inter­nautes qui sont stu­pides. Dans le cas inverse, on se dit que c’est la preuve que le jour­na­lisme de qua­li­té marche »

Mais ça ne veut pas dire qu’il faut lais­ser cet exer­cice aux ser­vices mar­ke­ting ou abon­ne­ment. « Si vous ne regar­dez pas vos “datas”, vous ne regar­dez pas vos lec­teurs, assène Cécile Dehes­din. Et si vous ne regar­dez pas vos lec­teurs, pour­quoi faites-vous ce métier ? Nous écri­vons parce que nous vou­lons être lus. » 

4. OK, les stats, c’est compliqué, mais il ne faut pas les laisser aux seuls spécialistes

Pour Chris Moran, il faut « com­mu­ni­quer beau­coup de don­nées aux jour­na­listes, mais en les choi­sis­sant avec pré­cau­tion », et en pre­nant le temps de les expli­quer :

« Je suis nul en maths, et je pense que ça m’aide dans mon tra­vail, parce que je suis mieux à même d’expliquer ces sujets à des jour­na­listes qui sont aus­si nuls que moi. »

Et pour que ça fonc­tionne, il faut qu”«une conver­sa­tion hon­nête et trans­pa­rente à pro­pos de la qua­li­té des don­nées se tienne au sein de la rédac­tion », conclut-il.  Trop sou­vent, « les gens ne savent pas très bien ce que le mana­ge­ment ou le ser­vice tech­nique fait de ces don­nées », ajoute Cait­lin Petre.

C’est vrai qu’en matière de jour­na­lisme , il est plus dif­fi­cile de tirer les leçons des sta­tis­tiques que pour un site de e-com­merce ou un moteur de recherche. Mais « le jour­na­lisme n’existe que dans le contexte de son public, c’est pour ça qu’on cherche à aug­men­ter la taille de der­nier », estime Chris Moran.

Les médias sur abon­ne­ment ont un avan­tage : leur lec­teur ont tapé un iden­ti­fiant et un mot de passe pour entrer, et on sait beau­coup mieux qui ils sont en termes d’âge, de reve­nus ou de situa­tion fami­liale. Renée Kaplan :

« Pour cha­cun d’entre eux, on s’intéresse à ce qu’on appelle le RFV, comme recen­cy, fre­quen­cy, volume. Des chiffres comme le temps écou­lé depuis sa der­nière connexion, la fré­quence de ses visites, le nombres d’articles qu’il a lu.

C’est une com­bi­nai­son qui est au cœur de la mesure d’audience web, et pas seule­ment dans le payant. »

Pour aller plus loin, le Finan­cial Times et en train de revoir son outil à des­ti­na­tion des jour­na­listes, pour répondre à deux grandes familles de ques­tion :

  • Est-ce que mon article a mar­ché ?
  • Quel type d’action a-t-il pro­vo­qué ?

L’ambition com­mune, c’est d’être infor­mé par les don­nées (data-infor­med) et pas gui­dé par elles (data-led).