Une interview à la radio, c’est facile à filmer. Illustrer un journal entier, c’est plus dur”

Diffusé mardi sur France Inter, le billet de François Rollin sur la généralisation des caméras dans les studios radio était bien troussé et il a flatté le nostalgique de l’analogique qui sommeille en chacun de nous.

http://www.dailymotion.com/video/x27w1k0_le-billet-de-francois-rollin-la-radio-c-est-la-radio_news

Pourtant, à en croire les intervenants de l’atelier « Radio : micro ou vidéo ? » aux Assises du journalisme vendredi à Metz, les équipes des grandes stations se mettent plutôt de bonne grâce à la vidéo, qu’il s’agisse de filmer les échanges en studio ou de ramener des séquences prises en reportage.  Ma synthèse des échanges.

Frédéric Wittner (France Info). Ce que dit François Rollin, je l’ai beaucoup entendu. Ça nous pose des questions, forcément : quels moyens on met, en termes de lumière ou de cadrage ? Est-ce qu’on met en péril le « mystère de la radio » dont les gens parlent tant ? Est-ce qu’il faut tout filmer ?

Maude Descamps (Europe 1). Sur Europe 1, la montée en puissance de la vidéo s’est bien passée. On a commencé à filmer ce qui se passe en studio en 2007, et ça s’est généralisé en 2012. Les journalistes ont désormais l’habitude.

C’est vrai que les cadrages sont tout pourris parfois, mais on s’efforce d’éviter ça : il y a désormais une vraie régie vidéo, avec des réalisateurs, et pas seulement des caméras automatiques.

On cherche à mettre en scène les coulisses, à illustrer la « magie de la radio ». Il ne s’agit pas seulement de regarder pour écouter, mais aussi d’emmener dans les gens dans l’univers d’Europe 1. Ça leur plait beaucoup.

Devant le micro, la façon de travailler n’a pas changé. Certains présentateurs en jouent, par exemple en montrant une feuille à la caméra pendant la revue de presse. Mais ça ne se fait pas au détriment de l’auditeur, ça va enrichir l’émission.

Claire Hazan (Europe 1). Les réalisateurs sont plutôt demandeurs, ils viennent me voir en demandant : « Nous, on n’est pas filmés, comment on peut faire ? »

Nicolas Grébert (RMC). Côté RMC, ça s’est plutôt bien passé. Mais on est dans un cas de figure différent, parce que des émissions de la radio sont aussi diffusées à la télé : la matinale de Jean-Jacques Bourdin est en partie sur RMC Découverte et en partie sur BFM-TV. Du coup, on a les moyens de la télévision : du maquillage, des caméras…

Mettre une image sur des visages, c’est vrai que c’est curieux pour un amoureux de la radio. Mais si on peut regarder la télé sans le son, on ne peut pas le faire avec la radio filmée.

Alain Vicci (Lor’FM). Les équipes sont totalement impliquées, elles se sont emparé de la vidéo. On ne diffuse pas toute la journée, on le fait pour des showcases et les émissions de talk show. Les animateurs et les journalistes ne se sentent pas dérangés dans leur vie personnelle ou dans leur métier. Ils continuent à faire de la radio et ne se sentent pas « à la télévision ».

F. W. Je suis très attaché au terme « radio visuelle ». On peut toujours écouter sans voir, on n’impose à personne de regarder les images. Sur le site, on peut se brancher sur le direct radio ou le direct vidéo, au choix. On ne pénalise pas l’écoute radio.

Le terme « radio filmée » est très réducteur. Il ne s’agit pas de faire de la vidéo ou de la sous-télé. Ce que je veux faire sur France Info, et ça n’existe pas encore, c’est de la radio visuelle.

Il ne s’agit pas de filmer le studio et ce qu’il s’y passe : pour quelques moments intéressants, il y a plein de moments où la plus-value n’est pas évidente.

Il faut proposer une offre visuelle dans laquelle il y a de la vidéo, mais pas seulement. On est en train de faire du multimédia, on va agréger dans une offre visuelle tout ce qui apporte une plus-value à l’offre radio. Ça peut être une infographie, une photo, un texte, une info de  dernière minute…

N. G.  Le talk, c’est ce qu’il y a de plus simple à filmer : une interview, c’est simple en images. Illustrer des journaux entiers, c’est bien différent.

Jean-Jacques Bourdin est seul dans le studio pour faire l’interview politique, il y a une mise en scène prévue pour la télé mais elle renforce l’intensité des échanges, et la radio en profite aussi.

Didier Siammour (journaliste et chroniqueur). Filmer la radio, ça permet d’aller chercher un public qui aurait tendance à la délaisser ?

C. H. C’est vrai qu’un son est beaucoup moins consulté en ligne qu’une vidéo. Ça nous permet d’aller chercher des jeunes sur YouTube ou Dailymotion. Par exemple, la vidéo de Xavier Nolan s’exprimant sur le mariage gay a beaucoup circulé , pas sûr que ç’aurait été le cas avec le son seulement.

F. W. Les radios sont toutes confrontées au vieillissement de leur auditoire. Il faut convaincre les plus jeunes de venir.

N. G. Il n’y a pas de volonté de faire du buzz pour obtenir des vidéos virales. On travaille de la même manière. On fait essentiellement de la radio.

Après, on voit que les chaînes d’info grignotent de l’audience, notamment le matin, il faut en être conscients. Un son ne s’écoute pas, ou peu, sur le Web. Il faut une image, l’information s’y regarde. On peut perdre le moins possible d’auditeurs en intégrant ça.

F. W. On sait que si on a un très bon son, il faut lui coller une image prétexte pour en faire une vidéo afin qu’il circule, ça marchera mieux comme ça.

D. S. A. La radio en vidéo, ça donne aussi parfois une « télé du pauvre », non ? Souvent, le système est entièrement automatique, la caméra se déclenche quand le micro de la personne devant est ouvert…

C. H. C’est vrai que l’investissement de départ est important. A Europe 1, il y a au minimum quatre caméras par studio. Mais on n’a pas envie d’aller plus loin, on ne veut pas refaire un plateau télé et garder l’esprit « radio ».

M. D. On adapte la façon de filmer au format de l’émission. Pour l’émission de Wendy Bouchard, à la mi-journée, on va la voir se déplacer, interroger des gens dans le public. Mais pour la matinale, au moment où les gens se réveillent avec nous, ce sera quelque chose de plus calme, comme un cocon.

F. W. Sur le terrain, on demande déjà aux reporters de ramener de quoi illustrer les contenus sur le site Web. Quand Etienne Monin en Syrie, on peut illustrer son témoignage par des photos et de la vidéo.

Mais on ne va pas en demander plus à nos reporters. L’idée, ce n’est pas de multiplier les vidéos, mais de se mettre à la place des « audionautes », et se dire : qu’est-ce qu’ils attendent de nous ?

La promesse de France info en radio, elle est claire : en se branchant on est sûr d’avoir dans les minutes qui suivent un round up complet de l’actualité.

Mais sur un player vidéo, ils attendent quoi de nous ? La réponse, c’est montrer ce qui se passe dans le studio, montrer la carte du pays évoqué, montrer les dernières actus du jour, faire défiler une alerte info…

Après, il y a la question des moyens. Je travaille à la Maison de la radio, et il n’y a pas de studio télé. On fait avec les locaux existants, qu’on essaie de rendre compatibles avec la captation vidéo. D’où les insatisfactions légitimes de François Rollin.

On parle de compétences qui n’existent pas en interne. On fait appel à des prestataires extérieurs, ça coûte cher, on ne peut pas les faire venir tous les mois.

Mais on n’arrivera jamais à avoir une image aussi bonne qu’à la télé, et ce n’est pas le but.

D. S. A. Quand on bosse pour le groupe Next Radio [qui regroupe RMC, BFM, 01Net…, ndlr], on doit faire des arbitrages entre faire des images, prendre du son, écrire un texte ?

N. G. C’est la vraie question. Pour le sport, il y a eu la création d’une agence chargée d’alimenter tous les supports.  Mais du côté de la rédaction « IG » [informations générales, ndlr], on continue à faire de la radio.

Comment on présente un journal radio à la télé ? Contrairement à la matinale de Jean-Jacques Bourdin, on n’a pas une très bonne qualité de vidéo.

Et sur le terrain, est-ce que le journaliste doit partir avec un Nagra [enregistreur son, ndlr] et un JRI [journaliste reporter d’images, ndlr] ? Ou alors avec un Nagra et une caméra ?

On sait que le son en télé est généralement moins bon, parce qu’avec de l’image ça passe quand même, alors qu’on ne pourrait pas s’en contenter en radio.

M. D. A Europe 1, la rédaction web et rédaction radio ne font qu’un, même s’il y a des journalistes web et des journalistes radio. Ils sont répartis dans les services et travaillent autour de la même table.

Il y a fusion même s’ils ne travaillent pas sur le même support. Et une forme de mutualisation. Par exemple, un journaliste web va passer des coups de fils « en cabine » pour enregistrer le son. Mais il ne va pas forcément monter le sujet complet. De même,  un journaliste radio peut écrire des brèves pour le site. Le tout sur la base du volontariat.

Tous les reporters sont équipés d’un iPhone et incités à filmer pour apporter un plus. Au moment de la diffusion, certains moments ne seront pas dans le reportage radio, trop court. On va s’en servir pour la version web, qui ne sera pas une simple reprise de la version radio avec des images. On aura un vrai plus par rapport au produit diffusé à l’antenne.

D. S. A. Avec un journalisme aussi multitâche, il n’y a pas un risque d’appauvrissement d’une forme ou d’une autre ?

F. W. A France Info, on ne demande pas aux gens d’être multitâche. Sur certains reportages, le journaliste radio part seul, et peut fournir une photo, postée ensuite sur le site par quelqu’un d’autre. Ça se limite à ça : l’envoi, quand c’est possible – et uniquement quand c’est possible – d’une photo.

A côté, on a des techniciens de reportage qui ont compris que leur métier évoluait et risquait de disparaître. Plusieurs ont demandé à se former à la photo, puis la vidéo. On l’a fait, et on les a équipés.

N. G. La formation est un point important : par exemple, des journalistes nous demandent de suivre des formations pour apprendre à intervenir en plateau, par exemple.

Ce n’est pas forcément un appauvrissement. Un journaliste de RMC parti sur une bonne histoire peut être appelé par BFM-TV, qui a entendu son sujet et veut le faire intervenir. De plus en plus souvent, il est capable de répondre à cette demande. Même chose dans le sens inverse.

F. W. Ça vient des reporters eux-mêmes, ils ont compris l’intérêt du public. Si l’interview en vidéo, ils savent qu’elle a plus de chances d’exister. Pas besoin que je vienne leur dire « tu sais, tu devrais travailler sur le Web ». Ce n’est pas seulement inquiétant, c’est aussi un enrichissement.

D. S. A. Filmer la radio, ça permet aussi de dégager des revenus supplémentaires ?

C. H. Les pubs pre-roll [spots qui se déclenchent avant le visionnage d’une vidéo sur le Web, ndlr] sont vendus trois à quatre fois plus chers que les formats web classiques.

Ça permet à Europe 1 de se placer sur un marché pub différent, en évitant de jouer dans la même cour que Le Monde ou Le Figaro, qui sont en position de force, mais de se retrouver avec des acteurs comme Canal +.

F. W. Je n’ai pas d’éléments chiffrés, mais on a aussi pre-roll, qui génére revenus supplémentaires.

A. V. Moi, j’ai remarqué qu’un jeune qui regarde un article, il le zappe en quelques secondes. Alors quand je vois des pre-roll qui durent vingt secondes… Du coup, j’ai décidé de ne pas ajouter ces pubs sur les vidéos Lor’FM.

C. H. On a 7 à 10 millions de vidéos vues chaque mois, dont 40% directement sur Dailymotion et 60% sur le site d’Europe 1.

A. V. A Lor’FM, , depuis qu’on diffuse de la vidéo, on a 20% d’internautes extérieurs à notre région.

D. S. A. Est-ce qu’il n’y a pas un risque de « starisation » ? Les radios peuvent être tentées d’embaucher des personnalités fortes pour incarner l’antenne…

N. G. Evidemment, la personnalisation est accentuée dans le cas de Jean-Jacques Bourdin, mais non, on ne va pas choisir animateur parce qu’il passe bien à la télé.

F. W. Sur France Info, on a longtemps considéré que la star, c’était l’info, et peu importe qui la délivrait. Ça a changé, on incarne un peu plus les différentes tranches, mais les personnalités ne sont pas choisies selon leur profil télévisuel.

D. S. A. C’est quoi, finalement, l’avenir de la radio ?

F. W. Je ne sais pas de quoi est fait l’avenir de la radio, mais en tout cas l’image y jouera un rôle. Les nouveaux usages ne vont pas disparaître, mais la radio qu’on a connu depuis des décennies ne va pas disparaître non plus.

La vraie question, c’est : est-ce qu’on est pas en train d’uniformiser les médias ? Sur le Web, les radios, les télés, les pure player… font un peu les mêmes choses, en tout cas ils se servent des mêmes outils.

M. D. Ce qui est en jeu, ce n’est pas l’avenir de radio, plutôt l’avenir du Web. La radio restera la radio.

N. G. On va vers des convergences de médias, en tout cas c’est ce qu’on pense à RMC. Mais je n’ai pas trop de crainte pour la radio à l’ancienne.

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Depuis 2014, j'accompagne des médias dans leurs projets et je mène mes propres expériences. Retrouvez les réalisations dont je suis le plus fier dans un portfolio qui vous donnera envie d'innover !

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