Supprimer les services politiques, et 4 autres idées pour changer le journalisme

La jour­na­liste poli­tique Natha­lie Saint-Cricq lors du débat Macron-Le Pen

Comme chaque année, je suis allé man­ger du poulpe grillé et boire des Spritz décou­vrir les der­nières ten­dances au Fes­ti­val inter­na­tio­nal de jour­na­lisme de Pérouse, en Ita­lie. Je vous en ai rame­né cinq idées pour chan­ger le jour­na­lisme qui conti­nuent à me trot­ter dans la tête depuis mon retour.

1. Supprimer les services politiques dans les rédactions

L’idée vient de l’écrivain néer­lan­dais Joris Luyen­dijk, qui tenait le Ban­king Blog sur le site du Guar­dian. Il l’a expo­sée lors d’une confé­rence à la tona­li­té désa­bu­sée :

« Il faut sup­pri­mer les ser­vices poli­tiques des rédac­tions natio­nales, les jeter par la fenêtre. Et rem­pla­cer leurs repor­ters par des “fixers”, dont le job est d’aider leurs col­lègues des autres ser­vices à faire leur tra­vail.

Si je tra­vaille pour les pages éco­no­mie et que je tombe sur une affaire de cor­rup­tion à West­mins­ter, je devrais pou­voir me tour­ner vers un spé­cia­liste du Par­le­ment bri­tan­nique pour qu’il m’aide dans mon enquête.

Mais en pra­tique, ça n’arrive jamais : les jour­na­listes poli­tiques ont leur propres prio­ri­tés et ne par­tagent pas leurs contacts. Ils se contentent de la poli­tique poli­ti­cienne : les son­dages, les postes, les ambi­tions… en résu­mé, ils en font un “show busi­ness for ugly people”.»

« Jeter les ser­vices poli­tiques par la fenêtre » : for­mu­lée ain­si, la mesure paraît radi­cale. Mais le punk qui som­meille en moi ne peut pas s’empêcher de pen­ser que c’est une très bonne idée…

2. Arrêter de vendre des abonnements et proposer des adhésions à la place

C’est sans doute l’idée la plus enthou­sias­mante que je retiens de Pérouse cette année – si on s’est croi­sés depuis, il y a de bonnes chances que je vous en ai déjà par­lé, en fai­sant de grands mou­li­nets avec les mains.

Je résume à gros traits : le modèle de finan­ce­ment des médias par abon­ne­ment, qui a beau­coup séduit dans la pro­fes­sion ces der­nières années, a bien des avan­tages : indé­pen­dance vis-à-vis des annon­ceurs ; expé­rience uti­li­sa­teur amé­lio­rée par l’absence de publi­ci­tés for­cé­ment intru­sives ; lien plus direct entre la rédac­tion et son public.

Mais il a un incon­vé­nient majeur : en acti­vant un pay­wall, on impose au lec­teur de se créer un compte et de sor­tir sa carte bleue avant de pou­voir lire un article. Et on réduit dras­ti­que­ment les pos­si­bi­li­tés de cir­cu­la­tion et de reprise des infor­ma­tions publiées.

On peut tou­jours le désac­ti­ver pour cer­taines enquêtes jugées « d’utilité publique », mais on crée alors un dilemme cor­né­lien pour les équipes concer­nées, quand elles s’apprêtent à publier un conte­nu fort.

Faut-il le lais­ser en libre accès et espé­rer que le sur­plus de tra­fic géné­ré se trans­forme, in fine, en nou­veaux abon­nés ? Ou faut-il au contraire le réser­ver à ses lec­teurs actuels, pour s’assurer qu’ils en aient « pour leur argent » et ne pas réduire la valeur de leur achat ?

Les expé­riences menées par le News Reve­nue Hub offrent une troi­sième voie, déjà emprun­tée par le Guar­dian au Royaume-Uni, par Repor­terre, L’Imprévu ou le Bon­dy Blog en France. Ces der­niers ont fait le choix gar­der leurs conte­nus ouverts, et de pro­po­ser à tous les lec­teurs de deve­nir adhé­rents, si le pro­jet édi­to­rial pro­po­sé les séduit sur le long terme.

C’est le virage pris par le Hono­lu­lu Civil Beat,  à Hawaii, et Voice of San Die­go, deux sites qui pei­naient à recru­ter assez d’abonnés pour finan­cer repor­tages et enquêtes de fond. Dans les deux cas, les  reve­nus géné­rés ont net­te­ment aug­men­té : les rédac­tions ont décou­vert qu’une part signi­fi­ca­tive de leurs lec­teurs était prête à payer une dizaine de dol­lars par mois non pour accé­der à des conte­nus, mais pour sou­te­nir des pro­jets de jour­na­lisme de qua­li­té.

Mais pour réus­sir, le pas­sage du sub­scrip­tion model au mem­ber­ship model implique de trans­for­mer signi­fi­ca­ti­ve­ment la façon de tra­vailler des repor­ters concer­nés. Les voi­là for­cer de racon­ter davan­tage les cou­lisses de la fabri­ca­tion de l’information, d’expliquer les choix édi­to­riaux opé­rés ou encore de prendre réel­le­ment en compte les avis et les pro­po­si­tions de sujets des adhé­rents.

C’est ce qu’expliquait Mary Wal­ter-Brown, la fon­da­trice du News Reve­nue Hub, à Pérouse :

« Il faut un chan­ge­ment de culture pour que ça marche. Il faut pro­po­ser des contre­par­ties, comme le fait de pou­voir prendre un café avec les jour­na­listes pour dis­cu­ter avec eux.

Il faut déga­ger du temps pour que les repor­ters puissent pré­pa­rer des cam­pagnes d’emailing où ils se pré­sentent et pré­sentent leur tra­vail. Il faut pas­ser du temps à étu­dier les don­nées dis­po­nibles.

Si vous vous conten­ter juste de lan­cer une page mem­ber­ship sur votre site sans y consa­crer du temps et de l’énergie, les gens le ver­ront vite. A l’inverse, des ini­tia­tives simples peuvent avoir de grands résul­tats. »

Ça passe par­fois par de petites fonc­tion­na­li­tés malines, rap­pe­lait le cher­cheur Jay Rosen dans un autre ren­dez-vous péru­gin : lorsqu’un adhé­rent au site néer­lan­dais De Cor­res­pondent par­tage un article, les lec­teurs qui cliquent sur le lien géné­ré vont voir le nom de ce sou­tien s’afficher sur la page. De quoi don­ner envie de rejoindre le club.

Ce qui m’a frap­pé, c’est que ce modèle mem­ber­ship ne semble plus seule­ment réser­vé à des médias juniors ou mili­tants, mais qu’il pour­rait bien concer­ner bien plus de titres. L’approche pro­po­sée par le News Reve­nue Hub est d’ailleurs très busi­ness, et passe par la mise en place d’outils de rela­tion-client per­for­mants.

A titre per­son­nel, je suis abon­né (et même petit action­naire) des Jours, mais je ne vois aucune rai­son d’interrompre mon pré­lè­ve­ment si ce site décide de mettre ses conte­nus en libre accès. Et je suis prêt à parier que bien des lec­teurs de Media­ci­tés, du Quatre heures ou même de Libé­ra­tion feraient le même choix.

3. Mettre au point un fact-checking automatique et collaboratif

Réelle ten­dance de ces der­nières années, le fact-che­cking a du plomb dans l’aile depuis qu’on a décou­vert qu’il ne per­met­tait pas vrai­ment de lut­ter contre la dis­sé­mi­na­tion des fake news. Ça n’empêche pas les spé­cia­listes de conti­nuer à réflé­chir aux façons de l’améliorer.

Par­mi eux, Bill Adair, cher­cheur à l’université Duke et créa­teur de Poli­ti­fact, pion­nier amé­ri­cain dans ce domaine. Depuis quelques années, il trim­balle dans sa sacoche un vieux rêve : un outil qui per­met­trait de véri­fier en direct les pro­pos tenus par un poli­ti­cien, par exemple sous la forme d’un ban­deau incrus­té sur la retrans­mis­sion de son dis­cours par une chaîne info.

Com­plexe à mettre au point, une telle tech­no­lo­gie parais­sait hors de por­tée il y a quelques années. Mais les pro­grès et la popu­la­ri­sa­tion de l’intelligence arti­fi­cielle montrent qu’elle désor­mais est attei­gnable. L’application pour iPhone FactS­tream, que son équipe a récem­ment lan­cé, per­met­tait ain­si à ses uti­li­sa­teurs de rece­voir des noti­fi­ca­tions dès que Trump pro­non­çait une contre-véri­té lors de son dis­cours sur l’Etat de l’Union, en jan­vier.

OK, le texte que lisait Trump est dif­fu­sé aux jour­na­listes quelques heures avant, et les noti­fi­ca­tions étaient envoyées manuel­le­ment (par­fois avant même que Trump arrive au pas­sage concer­né, pour tenir compte des délais. Mais Adair ne compte pas s’arrêter là, et auto­ma­ti­ser davan­tage le pro­ces­sus.

Autre outil déve­lop­pé : Claim­Bus­ter, qui va détec­ter auto­ma­ti­que­ment dans n’importe quel dis­cours des pro­pos fac­tuels pou­vant être matière à un tra­vail de véri­fi­ca­tion. Une série de fact-che­ckers amé­ri­cains reçoivent ain­si une news­let­ter quo­ti­dienne four­nis­sant les faits détec­tés par exemple dans les inter­ven­tions des par­le­men­taires au Congrès, une matière qu’ils vont pou­voir trai­ter pen­dant la jour­née.

Pour mieux fact-che­cker, il est aus­si utile de fact-che­cker ensemble : ain­si, FactS­tream pro­pose des conte­nus venus de plu­sieurs sites d’information, par­fois concur­rents. Ces conte­nus sont struc­tu­rés via le bali­sage Claim­Re­view, ser­vant au réfé­ren­ce­ment et mis au point avec Google pour rendre plus visible les fact-che­ckings sur Google News et dans les résul­tats de recherche.

4. Rétablir la confiance des lecteurs pour qu’ils acceptent d’être bousculés

C’est deve­nu une tarte à la crème, et je ne suis pas le der­nier à la res­sor­tir régu­liè­re­ment du fri­go : les jour­na­listes doivent rega­gner la confiance de leur public s’ils veulent exis­ter dans des éco­sys­tèmes numé­riques ou l’information est sur­abon­dante et par­tout acces­sible.

Dans sa key­note à Pérouse, le cher­cheur new-yor­kais Jay Rosen pro­po­sait donc « d’optimiser les médias pour la confiance », plu­tôt que de les opti­mi­ser pour les clics ou les par­tages Face­book.

Il a cepen­dant vite recon­nu la fai­blesse der­rière ce rai­son­ne­ment : après tout, Breit­bart News aux Etats-Unis a la confiance de ses lec­teurs, et c’est même ce qui fonde son pou­voir de nui­sance  dans le débat démo­cra­tique :

« C’est facile d’obtenir leur confiance si vous ne faites que ren­for­cer les idées que vos lec­teurs ont déjà, et si vous dénon­cez les idées des autres. Trump le fait avec son compte Twit­ter. Comme source d’information, il est davan­tage cru que Fox News par les élec­teurs répu­bli­cains. »

(Toutes choses égales par ailleurs, on peut tenir le même rai­son­ne­ment en France avec des sites aux conte­nus mar­qués idéo­lo­gi­que­ment et jour­na­lis­ti­que­ment contes­tables, comme Rus­sia Today, Le Média ou Les­Crises.)

Ce constat l’amène à refor­mu­ler la ques­tion : « Com­ment com­bi­ner le res­pect des stan­dards de qua­li­té du jour­na­lisme, et en même temps créer de la confiance ?» Quitte à prendre, par­fois, son lec­teur à rebrousse-poil.

C’est un vaste chan­tier, qui passe, comme lorsqu’un média adopte le modèle de finan­ce­ment par adhé­sion, par une redé­fi­ni­tion glo­bale de l’offre édi­to­riale et des méthodes de tra­vail des jour­na­listes.

5. Fournir des services aux pigistes pour qu’ils se publient eux-mêmes

Teun Gau­tier en est convain­cu : le pro­blème actuel du jour­na­lisme n’est pas un pro­blème de demande – les lec­teurs veulent de l’information et sont prêts à la payer « si elle a de la valeur pour eux » – ni un pro­blème d’offre – « les coûts de pro­duc­tion baissent »,  et des tech­no­lo­gies autre­fois inac­ces­sibles sont désor­mais à por­tée de clic pour le pre­mier étu­diant en jour­na­lisme venu.

Un peu comme pour les pro­duc­teurs de melons, le pro­blème vient, selon le fon­da­teur du ser­vice De Coö­pe­ra­tie, des inter­mé­diaires. Entre les jour­na­listes et leur public, c’est la struc­ture de dis­tri­bu­tion de l’information qui est dys­fonc­tion­nelle, parce qu’elle n’est pas capable de géné­rer des reve­nus suf­fi­sants.

C’est le rôle des édi­teurs de presse qui doit donc chan­ger. Ils ne devraient plus cher­cher à enca­drer le tra­vail des jour­na­listes – en choi­sis­sant qui doit être embau­ché, en sélec­tion­nant ce qui doit paraître ou pas ou en com­man­dant des conte­nus qui doivent col­ler à des for­mats exis­tants.

Plu­tôt que de mul­ti­plier les confé­rences de rédac­tion pour rem­plir un che­min de fer pré­for­ma­té ou renou­ve­ler à marche for­cée une page d’accueil, les nou­veaux inter­mé­diaires devront cher­cher à accom­pa­gner des jour­na­listes free­lance, en leur four­nis­sant les ser­vices néces­saires à leur acti­vi­té.

Pour les iden­ti­fier, il faut se deman­der ce qu’on inven­te­rait si on fai­sait table rase des médias exis­tants. De quoi ont besoin les jour­na­listes ? Pêle-mêle : un outil de publi­ca­tion per­for­mant, de la visi­bi­li­té sur les réseaux sociaux, des solu­tions de moné­ti­sa­tion (paie­ment à l’article, crowd­fun­ding, adhé­sion…), de ser­vices de for­ma­tion, d’entraide, de relec­ture ou de cor­rec­tion, d’une bonne épargne retraite…

Ce modèle « de la ferme à la table » appli­qué au jour­na­lisme réduit la dis­tance entre le lec­teur et le repor­teur, et modi­fie aus­si la répar­ti­tion des reve­nus géné­rés, qui pro­fitent davan­tage au pro­duc­teur de l’information et moins à ceux char­gés de leur dis­tri­bu­tion

Un peu d'inspiration !

Depuis 2014, j'accompagne des médias dans leurs projets et je mène mes propres expériences. Retrouvez les réalisations dont je suis le plus fier dans un portfolio qui vous donnera envie d'innover !

Partager cet article

Lien copié !
C'est nul, je veux de gros boutons colorés !

Partager cet article

On en discute ?