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Comment j’ai exploré plus de 500 chroniques de Bernard Guetta

La liste des chroniques de Bernard Guetta dans Google Sheet.
La liste des chro­niques de Ber­nard Guet­ta dans Google Sheet.

Comme sou­vent pour les pro­jets que je mène Dans mon labo, ma petite enquête autour des chro­niques de Ber­nard Guet­ta sur France  Inter m’a ame­né à uti­li­ser toute une pano­plie d’outils. Je les passe rapi­de­ment en revue dans cet article, en espé­rant que ça vous aide pour vos propres tra­vaux.

1. Récupérer le texte des chroniques avec Outwit Hub

Cette pre­mière étape a été rapide, la construc­tion du site de France Inter le ren­dant très simple à « scra­per ». Une page d’archives pro­pose en effet des liens vers cha­cune des chro­niques. Je l’ai char­gée dans Out­wit Hub puis ai deman­dé à ce der­nier d’attraper toutes les URL concer­nés (elles contiennent toutes la chaîne de carac­tères « emis­sion-geo­po­li­tique»).

Tou­jours dans Out­wit Hub, j’ai ensuite mis au point un scra­per pour extraire les élé­ments inté­res­sants du code HTML de la page, à com­men­cer par le texte. Vous pou­vez télé­char­ger cet extrac­teur (c’est un petit fichier XML) et l’importer dans Out­wit Hub si vous sou­hai­tez faire un tra­vail simi­laire avec d’autres conte­nus publiés sur le site de France Inter.

2. Nettoyage des textes avec Open Refine

Les textes récu­pé­rés étaient glo­ba­le­ment propres. Open Refine m’a cepen­dant per­mis de sup­pri­mer de mon échan­tillon les chro­niques du rem­pla­çant de Ber­nard Guet­ta, Antho­ny Bel­lan­ger (clas­sées dans la même rubrique sur le site de France Inter), ain­si que quelques entrées sans texte (cor­res­pon­dant à des pages vides sur le site).

J’ai éga­le­ment éga­le­ment pu reti­rer le code du lec­teur vidéo Dai­ly­mo­tion par­fois pré­sent en haut des textes.

3. Décompte des pays dans Google Sheet

Une fois les don­nées net­toyées, je les ai expor­tées au for­mat CSV et impor­tées dans le tableur Google Sheet. J’ai ajou­té une feuille avec une liste des pays du monde com­pi­lée par Wiki­pe­dia.

Dans cette deuxième feuille, j’ai pu cher­cher, grâce à la fonc­tion COUNTIF, les occu­rences de chaque pays dans la colonne concer­née de la pre­mière feuille.

J’ai fait quelques tests et pas­sé en revue la liste pour trai­ter quelques cas par­ti­cu­liers. Par exemple, pour la Bir­ma­nie, le mot Myan­mar est par­fois uti­li­sé ; le Nigé­ria est par­fois écrit « Nige­ria » ; le mot Congo peut dési­gner deux pays, le Congo-Braz­za­ville ou le Congo-Kin­sha­sa : le mot Hol­lande est un pays mais aus­si un pré­sident fran­çais…

Il n’est d’ailleurs pas exclu qu’il reste des erreurs après ce trai­te­ment, n’hésitez pas à me contac­ter si vous pen­sez en avoir déce­lé.

4. Croisement avec les données de la Banque mondiale

Un module com­plé­men­taire de Google Sheet m’a per­mis de tra­duire auto­ma­ti­que­ment les cel­lules conte­nant le nom du pays du fran­çais vers sa ver­sion anglaise.

J’ai récu­pé­ré la liste des codes ISO à trois carac­tères des pays du monde, et grâce à la fonc­tion VLOOKUP, j’ai pu attri­buer le bon code ISO à chaque pays de ma propre liste, non sans une série de cor­rec­tions « à la main ».

Le tout est un peu fas­ti­dieux, mais quand cette mani­pu­la­tion fini, c’est magique : avec comme clé com­mune le code ISO, il devient facile de croi­ser un tel fichier avec des cen­taines d’autres dis­po­nibles sur le Web.

Le site de la Banque mon­diale contient ain­si des séries de don­nées sur beau­coup d’indicateurs : popu­la­tion, super­fi­cie, PIB… Et le tableau qu’on télé­charge contient aus­si le code ISO, la fonc­tion VLOOKUP per­met donc de faire le rap­pro­che­ment auto­ma­ti­que­ment et sans risque d’erreur.

Exemple de nuage de points dans Google Sheet
Exemple de nuage de points dans Google Sheet

J’ai ensuite uti­li­ser la fonc­tion CORREL de Google Sheet pour cher­cher très faci­le­ment des cor­ré­la­tions (par exemple entre la popu­la­tion d’un pays et le nombre de fois où il est cité) d’une colonne de mon docu­ment à l’autre.

5. Réalisation de la carte avec TileMill

Je ne vais pas m’étendre sur cette par­tie du tra­vail, d’autant que Tile­Mill n’est plus main­te­nu – il est cen­sé être rem­pla­cé par Map­box Stu­dio, logi­ciel que j’ai tes­té et que je n’aime pas trop.

je suis par­ti du sha­pe­file conte­nant les déli­mi­ta­tions de chaque pays (y com­pris les zones contes­tées, comme le Soma­li­land ou le Saha­ra occi­den­tal, ce qui peut être source de pro­blèmes), et j’ai pu insé­rer dans le fichier DBF asso­cié des colonnes conte­nant mes propres don­nées – non sans mal.

L’avantage de Tile­Mill, c’est qu’il per­met de une confi­gu­ra­tion très pré­cise de la carte, des cou­leurs avec les­quelles « colo­rier » les pays au desi­gn des info-bulles, en pas­sant par le niveau de détails sou­hai­té à chaque niveau de zoom.

L’inconvénient, c’est que tout ça prend beau­coup de temps, au point que je ne sais pas si je recom­man­de­rai un outil aus­si sophis­ti­qué pour un tra­vail plus régu­lier au sein d’une rédac­tion.

J’ai l’impression qu’aucune solu­tion de car­to­gra­phie actuelle ne donne plei­ne­ment satis­fac­tion quand on est plus un bri­co­leur qu’un déve­lop­peur, mais vous avez peut-être de bons tuyaux à échan­ger dans les com­men­taires.

La carte créée dans Tile­Mill s’exporte faci­le­ment dans un compte Map­box, depuis lequel on récu­père le code d’intégration, sous forme d’iframe et avec quelques options inté­res­santes, comme la désac­ti­va­tion du zoom via la molette de la sou­ris.

6. Etude des textes avec le logiciel de lexicométrie TXM

C«était la par­tie la plus nou­velle pour moi dans ce pro­ces­sus : tes­ter des outils de lexi­co­mé­trie. Le socio­logue Bap­tiste Coul­mont, que je remer­cie au pas­sage, m’a conseillé sur Twit­ter d’essayer TXM, logi­ciel pri­sé des cher­cheurs dans ce domaine.

J’ai dû pas­ser par pas mal de tuto­riels et de guides, pour apprendre par exemple à « éti­que­ter » un cor­pus de texte, afin de trier les mots entre adjec­tifs, adverbes, verbes… Au pas­sage, j’ai appris des mots rigo­los comme « hapax » ou « lem­ma­ti­sa­tion ».

Les fonc­tion­na­li­tés qui m’ont le plus bluf­fé sont l’affichage des concor­dances (les mots qui pré­cèdent ou suivent chaque occu­rence d’un mot don­né du texte) et celle des cooc­cur­rences (les mots qui se retrouvent sou­vent au voi­si­nage d’un mot don­né du texte).

Mais si les pos­si­bi­li­tés de cet outils semblent pas­sion­nantes, je recom­mande pas mal de patience à ceux qui veulent s’y col­ler.

7. Réalisation des graphiques avec Datawrapper

Pas grand chose à signa­ler ici : j’ai pré­pa­ré mes tableaux dans Google Sheet, je les ai copiés/collés dans Data­wrap­per et j’ai pu figno­ler la pré­sen­ta­tion des gra­phiques que vous avez vus.

Pré­ci­sion : l’intégration d’un gra­phique sur son propre site requiert désor­mais la sous­crip­tion à un abon­ne­ment payant, déci­sion que lequel Mir­ko Lorenz a expli­quée sur le blog de la socié­té.

Voi­là ! Il y avait sans doute bien plus simple pour arri­ver au même résul­tat, et je compte d’ailleurs sur vos conseils dans les com­men­taires ci-des­sous.

Je ne peux publier le cor­pus sur lequel j’ai tra­vaillé (ce serait une forme de repro­duc­tion sans auto­ri­sa­tion des textes), mais vous pou­vez télé­char­ger une syn­thèse par pays ou bien me contac­ter pour obte­nir l’ensemble de mes don­nées.

Le monde selon Bernard Guetta : la carte de ses 500 chroniques

Ça se passe au moment où la tar­tine beur­rée entre en contact avec le café brû­lant. Un ron­ron­ne­ment s’échappe du poste de radio. Une voix fami­lière qui che­vrote un peu, un phra­sé impec­cable qui fran­chit les « pre­miè­re­ment », les « deuxiè­me­ment » et les « mais éga­le­ment » sans jamais tré­bu­cher. Le texte, lui, glisse sans cahot d’une confé­rence gene­voise à une réunion du G7, en pas­sant par Bruxelles et ses som­mets de la der­nière chance.

Une chronique quotidienne depuis 1991

Ber­nard Guet­ta, 64 ans, est « un majes­tueux monu­ment à dômes et à cou­poles […] ins­tal­lé dans le pay­sage mati­nal », s’amusait Daniel Schnei­der­mann. S’il le taquine, le fon­da­teur d’Arrêt sur images voit aus­si en lui l’un des rares jour­na­listes qui « dans chaque évé­ne­ment micro­sco­pique cherchent par réflexe les racines pro­fondes, les loin­taines consé­quences, bref la pers­pec­tive ».

Le chro­ni­queur a rejoint France Inter en 1991 après une car­rière déjà longue et tient depuis la chro­nique Géo­po­li­tique chaque matin, du lun­di au ven­dre­di à 8h19. Ce pas­sage obli­gé de la mati­nale est ins­crit dans la rou­tine des audi­teurs, sur le mode « déjà Guet­ta, faut y aller, Mat­teo va être en retard à l’école ».

Lire l’article

Les pays les plus cités dans la chronique Géopolitique de France Inter

0 1–10 10–50 50–100 100–200 +200
           

Cli­quez ou tapo­tez sur un pays pour plus d’infos, double-cli­quez ou pin­cez pour zoo­mer.

Mais à quoi res­semble la carte du monde que Guet­ta raconte à près de 4 mil­lions de Fran­çais mal réveillés ?

C’est à cette ques­tion que j’ai ten­té de répondre en ana­ly­sant 520 chro­niques publiées sur le site de France Inter entre août 2012 et mai 2015 – pour ceux que ça inté­resse, je reviens sur les outils uti­li­sés dans un autre article de ce site.

Un tiers de plus que le Nouveau Testament

Près de trois sai­sons de chro­niques pour un impo­sant cor­pus de plus de 300 000 mots (pour vous don­ner une idée, ça fait un tiers de plus que le Nou­veau Tes­ta­ment), soit 1,6 mil­lion de signes ou encore plus de 1 000 feuillets.

La carte en haut de cette page montre le résul­tat de ses recherches (contac­tez-moi ou lais­sez un com­men­taire si vous avez remar­qué une erreur ou une bizar­re­rie). Je les ai éga­le­ment ras­sem­blées sous forme de clas­se­ments.

En se pro­me­nant sur la pla­nète de Ber­nard Guet­ta, on remarque bien sûr la domi­na­tion des Etats-Unis, cités dans un près d’une chro­nique sur deux. Mais la Rus­sie, le Proche-Orient et le Moyen-Orient sont aus­si bien ser­vis par le chro­ni­queur. Logique, vu l’actualité de ces trois der­nières années en Ukraine, en Syrie et dans le reste du monde arabe.

Les pays émer­gents sont moins bien lotis : la Chine n’a été citée que 61 fois, et l’Inde (21 ) comme le Bré­sil (6) ne semblent guère pas­sion­ner le chro­ni­queur.

Même rela­tif dés­in­té­rêt pour l’Afrique, sur­tout si on met de côté les pays où la France est inter­ve­nue mili­tai­re­ment (Libye, Mali, Cen­tra­frique) – le Nigé­ria, deve­nu pour­tant la pre­mière éco­no­mie d’Afrique n’est cité que sept fois. Ou pour l’ensemble Amé­rique latine, mal­gré les remuants diri­geants du Vene­zue­la, de la Boli­vie et de l’Equateur.

« Eclairer les événements, les hiérarchiser »

Loin des yeux, loin du cœur de Guet­ta ? L’Indonésie, mal­gré ses 250 mil­lions d’habitants, n’est men­tion­née qu’une seule fois, l’Australie et l’Afrique du Sud trois fois seule­ment.

A l’inverse, de petits pays sont l’objet d’une plus grande atten­tion, comme le Liban, pré­sent dans 35 chro­niques, l’Arménie (7) et bien sûr le Vati­can (7).

Devant ces chiffres par­fois éton­nants, Ber­nard Guet­ta m’explique qu’il n’est « pas un uni­ver­si­taire », qu’il n’a pas voca­tion « à pas­ser en revue les plus de 200 pays pré­sents l’ONU », mais qu’il entend, en bon jour­na­liste, « éclai­rer les évé­ne­ments les plus mar­quants et les hié­rar­chi­ser ».

Le chro­ni­queur explique ne pas cher­cher, au fil de ses inter­ven­tions, un équi­libre entre les dif­fé­rentes régions du monde. « C’est l’actualité qui com­mande », résume-t-il, ajou­tant :

« Je vous mets en garde contre la ten­ta­tion de tirer des conclu­sions basées seule­ment sur le nombre d’occurrences, pour moi ce n’est pas per­ti­nent. » 

Thaïlande, Maroc, Birmanie : rien

Mais ce qui m’a le plus sur­pris, ce sont les trous du gruyère : en effet, la liste des pays qui n’ont jamais cités en plus de 500 chro­niques com­prend quelques poids lourds.

C’est le cas de la Thaï­lande, qui a pour­tant connu, sur la période étu­diée, une crise poli­tique majeure débou­chant sur une reprise en main du pays par l’armée. Mais aus­si de la Bir­ma­nie, dont le régime donne des signes d’ouverture depuis la libé­ra­tion d’Aung San Suu Kyi en 2010.

Plus frap­pant encore, le cas du Maroc, où Guet­ta a pour­tant pas­sé une par­tie de sa jeu­nesse – l’Algérie voi­sine est elle men­tion­née 22 fois. Ces absences ne per­turbent cepen­dant pas l’intéressé :

« Tout dépend de la période que vous étu­diez. Il n’était pas illo­gique que je n’aie pas par­lé du Maroc ces der­niers temps, il n’y avait pas d’actualité impor­tante dans ce pays.

La brouille avec la France [après que le chef du contre-espion­nage maro­cain Abdel­la­tif Ham­mou­chi a été convo­qué par un juge fran­çais lors d’un voyage à Paris, ndlr] n’a pas duré très long­temps.

J’en aurais peut-être par­lé si per­sonne ne l’avait fait, mais j’ai consi­dé­ré que ça ne fai­sait pas le poids, à ce moment-là, face à d’autres évé­ne­ments. »

C’est la limite de mon petit tra­vail : comme tous les jour­na­listes, Guet­ta parle d’abord des pays dont on parle, ceux qui sont « dans l’actualité », aus­si mou­vante soit la défi­ni­tion qu’on donne à ce mot. Mais je reste convain­cu que sur une si longue période et un si grand nombre de textes, mon explo­ra­tion du « monde de Ber­nard Guet­ta » a mal­gré tout du sens.

Plus un pays est riche, plus il est cité

Si on met de côté l’actu, quel cri­tère peut expli­quer qu’un pays s’impose ou non sur cette drôle de map­pe­monde ? En croi­sant ces rele­vés avec les don­nées de la Banque mon­diale, j’ai cher­ché des cor­ré­la­tions. J’ai fait chou blanc avec la super­fi­cie, la popu­la­tion, le PIB par habi­tant ou le nombre de décès dans des conflits armés.

En revanche, plus un pays est glo­ba­le­ment riche, et plus il a de chances d’être cité dans les chro­niques de Guet­ta – pour les matheux, le coef­fi­cient de cor­ré­la­tion est de 0,64.  Ce n’est pas illo­gique : une éco­no­mie impor­tante va sou­vent de pair avec des dépenses mili­taires signi­fi­ca­tives et une diplo­ma­tie plus active.

La liste des per­son­na­li­tés les plus citées réserve elle peu de sur­prises, même si on note­ra que Jacques Delors et Charles de Gaulle font de fré­quentes appa­ri­tions – le pre­mier est plus sou­vent cité qu’Hugo Cha­vez.

Enfin, je me suis aus­si inté­res­sé au contexte dans lequel ces pays et ces per­son­na­li­tés étaient citées, grâce à un logi­ciel de « lexi­co­mé­trie ». J’ai cher­ché par exemple les adjec­tifs les qua­li­fiant, notam­ment ceux qui peuvent déno­ter un juge­ment de valeur voire un par­ti-pris (par exemple, « popu­liste » pour Cha­vez ou « intran­si­geant » pour Pou­tine).

L’Europe et le « divorce » des Européens

On peut voir ain­si que Guet­ta asso­cie très sou­vent le mot « Europe » (et ses déri­vés) au mot « divorce », dans des phrases comme : « Le divorce crois­sant entre les Euro­péens et l’Europe menace jusqu’à l’idée même d’unité euro­péenne. » Euro­péiste convain­cu, il a fait acti­ve­ment (outra­geu­se­ment pensent cer­tains, comme Acri­med) cam­pagne pour le oui au réfé­ren­dum sur le trai­té consti­tu­tion­nel de 2005.

Mais ces quelques coup de sonde n’ont pas don­né grand chose : les « cooc­cur­rences » (soit les mots qu’on relève sou­vent au voi­si­nage d’un autre dans le texte) détec­tées m’ont sem­blé assez neutres – en y pas­sant plus de temps, un spé­cia­liste ferait peut-être davan­tage de trou­vailles.

La preuve d’une pru­dence très diplo­ma­tique dans le choix des for­mu­la­tions ? Ber­nard Guet­ta explique en tout cas « sa très grande méfiance à l’égard de mots qui ne veulent plus rien dire, comme isla­miste » : « Je pré­fère uti­li­ser un lan­gage plus pré­cis, un mot qui décrit ce qui se passe. »

Mis à jour le 8 mai à 8h20. Erreur d’unité dans le clas­se­ment et la carte cor­ri­gée, mer­ci à @florenchev de l’avoir signa­lée.

Mis à jour le 11 mai à 8h30. Erreur dans le nombre de cita­tions d’Erdogan, mer­ci à Sibel Fuchs de l’avoir signa­lée sur Face­book.

Illus­tra­tion uti­li­sée sur la page Face­book Dans mon labo d’après pho­to David Mon­niaux (CC BY-SA)

Une interview à la radio, c’est facile à filmer. Illustrer un journal entier, c’est plus dur”

Dif­fu­sé mar­di sur France Inter, le billet de Fran­çois Rol­lin sur la géné­ra­li­sa­tion des camé­ras dans les stu­dios radio était bien trous­sé et il a flat­té le nos­tal­gique de l’analogique qui som­meille en cha­cun de nous.

Le billet de François Rollin : « La radio, c’est la radio »

Le billet d’humeur de Fran­çois Rol­lin dans le 7/9, l’invité était Alain Juppe (8h55 – 14 Octobre 2014) Retrou­vez tous les billets de Fran­çois Rol­lin sur www.franceinter.fr

Pour­tant, à en croire les inter­ve­nants de l’atelier « Radio : micro ou vidéo ?» aux Assises du jour­na­lisme ven­dre­di à Metz, les équipes des grandes sta­tions se mettent plu­tôt de bonne grâce à la vidéo, qu’il s’agisse de fil­mer les échanges en stu­dio ou de rame­ner des séquences prises en repor­tage.  Ma syn­thèse des échanges.

Fré­dé­ric Witt­ner (France Info). Ce que dit Fran­çois Rol­lin, je l’ai beau­coup enten­du. Ça nous pose des ques­tions, for­cé­ment : quels moyens on met, en termes de lumière ou de cadrage ? Est-ce qu’on met en péril le « mys­tère de la radio » dont les gens parlent tant ? Est-ce qu’il faut tout fil­mer ?

Maude Des­camps (Europe 1). Sur Europe 1, la mon­tée en puis­sance de la vidéo s’est bien pas­sée. On a com­men­cé à fil­mer ce qui se passe en stu­dio en 2007, et ça s’est géné­ra­li­sé en 2012. Les jour­na­listes ont désor­mais l’habitude.

C’est vrai que les cadrages sont tout pour­ris par­fois, mais on s’efforce d’éviter ça : il y a désor­mais une vraie régie vidéo, avec des réa­li­sa­teurs, et pas seule­ment des camé­ras auto­ma­tiques.

On cherche à mettre en scène les cou­lisses, à illus­trer la « magie de la radio ». Il ne s’agit pas seule­ment de regar­der pour écou­ter, mais aus­si d’emmener dans les gens dans l’univers d’Europe 1. Ça leur plait beau­coup.

Devant le micro, la façon de tra­vailler n’a pas chan­gé. Cer­tains pré­sen­ta­teurs en jouent, par exemple en mon­trant une feuille à la camé­ra pen­dant la revue de presse. Mais ça ne se fait pas au détri­ment de l’auditeur, ça va enri­chir l’émission.

Claire Hazan (Europe 1). Les réa­li­sa­teurs sont plu­tôt deman­deurs, ils viennent me voir en deman­dant : « Nous, on n’est pas fil­més, com­ment on peut faire ?»

Nico­las Gré­bert (RMC). Côté RMC, ça s’est plu­tôt bien pas­sé. Mais on est dans un cas de figure dif­fé­rent, parce que des émis­sions de la radio sont aus­si dif­fu­sées à la télé : la mati­nale de Jean-Jacques Bour­din est en par­tie sur RMC Décou­verte et en par­tie sur BFM-TV. Du coup, on a les moyens de la télé­vi­sion : du maquillage, des camé­ras…

Mettre une image sur des visages, c’est vrai que c’est curieux pour un amou­reux de la radio. Mais si on peut regar­der la télé sans le son, on ne peut pas le faire avec la radio fil­mée.

Alain Vic­ci (Lor’FM). Les équipes sont tota­le­ment impli­quées, elles se sont empa­ré de la vidéo. On ne dif­fuse pas toute la jour­née, on le fait pour des show­cases et les émis­sions de talk show. Les ani­ma­teurs et les jour­na­listes ne se sentent pas déran­gés dans leur vie per­son­nelle ou dans leur métier. Ils conti­nuent à faire de la radio et ne se sentent pas « à la télé­vi­sion ».

F. W. Je suis très atta­ché au terme « radio visuelle ». On peut tou­jours écou­ter sans voir, on n’impose à per­sonne de regar­der les images. Sur le site, on peut se bran­cher sur le direct radio ou le direct vidéo, au choix. On ne péna­lise pas l’écoute radio.

Le terme « radio fil­mée » est très réduc­teur. Il ne s’agit pas de faire de la vidéo ou de la sous-télé. Ce que je veux faire sur France Info, et ça n’existe pas encore, c’est de la radio visuelle.

Il ne s’agit pas de fil­mer le stu­dio et ce qu’il s’y passe : pour quelques moments inté­res­sants, il y a plein de moments où la plus-value n’est pas évi­dente.

Il faut pro­po­ser une offre visuelle dans laquelle il y a de la vidéo, mais pas seule­ment. On est en train de faire du mul­ti­mé­dia, on va agré­ger dans une offre visuelle tout ce qui apporte une plus-value à l’offre radio. Ça peut être une info­gra­phie, une pho­to, un texte, une info de  der­nière minute…

N. G.  Le talk, c’est ce qu’il y a de plus simple à fil­mer : une inter­view, c’est simple en images. Illus­trer des jour­naux entiers, c’est bien dif­fé­rent.

Jean-Jacques Bour­din est seul dans le stu­dio pour faire l’interview poli­tique, il y a une mise en scène pré­vue pour la télé mais elle ren­force l’intensité des échanges, et la radio en pro­fite aus­si.

Didier Siam­mour (jour­na­liste et chro­ni­queur). Fil­mer la radio, ça per­met d’aller cher­cher un public qui aurait ten­dance à la délais­ser ?

C. H. C’est vrai qu’un son est beau­coup moins consul­té en ligne qu’une vidéo. Ça nous per­met d’aller cher­cher des jeunes sur You­Tube ou Dai­ly­mo­tion. Par exemple, la vidéo de Xavier Nolan s’exprimant sur le mariage gay a beau­coup cir­cu­lé , pas sûr que ç’aurait été le cas avec le son seule­ment.

F. W. Les radios sont toutes confron­tées au vieillis­se­ment de leur audi­toire. Il faut convaincre les plus jeunes de venir.

N. G. Il n’y a pas de volon­té de faire du buzz pour obte­nir des vidéos virales. On tra­vaille de la même manière. On fait essen­tiel­le­ment de la radio.

Après, on voit que les chaînes d’info gri­gnotent de l’audience, notam­ment le matin, il faut en être conscients. Un son ne s’écoute pas, ou peu, sur le Web. Il faut une image, l’information s’y regarde. On peut perdre le moins pos­sible d’auditeurs en inté­grant ça.

F. W. On sait que si on a un très bon son, il faut lui col­ler une image pré­texte pour en faire une vidéo afin qu’il cir­cule, ça mar­che­ra mieux comme ça.

D. S. A. La radio en vidéo, ça donne aus­si par­fois une « télé du pauvre », non ? Sou­vent, le sys­tème est entiè­re­ment auto­ma­tique, la camé­ra se déclenche quand le micro de la per­sonne devant est ouvert…

C. H. C’est vrai que l’investissement de départ est impor­tant. A Europe 1, il y a au mini­mum quatre camé­ras par stu­dio. Mais on n’a pas envie d’aller plus loin, on ne veut pas refaire un pla­teau télé et gar­der l’esprit « radio ».

M. D. On adapte la façon de fil­mer au for­mat de l’émission. Pour l’émission de Wen­dy Bou­chard, à la mi-jour­née, on va la voir se dépla­cer, inter­ro­ger des gens dans le public. Mais pour la mati­nale, au moment où les gens se réveillent avec nous, ce sera quelque chose de plus calme, comme un cocon.

F. W. Sur le ter­rain, on demande déjà aux repor­ters de rame­ner de quoi illus­trer les conte­nus sur le site Web. Quand Etienne Monin en Syrie, on peut illus­trer son témoi­gnage par des pho­tos et de la vidéo.

Mais on ne va pas en deman­der plus à nos repor­ters. L’idée, ce n’est pas de mul­ti­plier les vidéos, mais de se mettre à la place des « audio­nautes », et se dire : qu’est-ce qu’ils attendent de nous ?

La pro­messe de France info en radio, elle est claire : en se bran­chant on est sûr d’avoir dans les minutes qui suivent un round up com­plet de l’actualité.

Mais sur un player vidéo, ils attendent quoi de nous ? La réponse, c’est mon­trer ce qui se passe dans le stu­dio, mon­trer la carte du pays évo­qué, mon­trer les der­nières actus du jour, faire défi­ler une alerte info…

Après, il y a la ques­tion des moyens. Je tra­vaille à la Mai­son de la radio, et il n’y a pas de stu­dio télé. On fait avec les locaux exis­tants, qu’on essaie de rendre com­pa­tibles avec la cap­ta­tion vidéo. D’où les insa­tis­fac­tions légi­times de Fran­çois Rol­lin.

On parle de com­pé­tences qui n’existent pas en interne. On fait appel à des pres­ta­taires exté­rieurs, ça coûte cher, on ne peut pas les faire venir tous les mois.

Mais on n’arrivera jamais à avoir une image aus­si bonne qu’à la télé, et ce n’est pas le but.

D. S. A. Quand on bosse pour le groupe Next Radio [qui regroupe RMC, BFM, 01Net…, ndlr], on doit faire des arbi­trages entre faire des images, prendre du son, écrire un texte ?

N. G. C’est la vraie ques­tion. Pour le sport, il y a eu la créa­tion d’une agence char­gée d’alimenter tous les sup­ports.  Mais du côté de la rédac­tion « IG » [infor­ma­tions géné­rales, ndlr], on conti­nue à faire de la radio.

Com­ment on pré­sente un jour­nal radio à la télé ? Contrai­re­ment à la mati­nale de Jean-Jacques Bour­din, on n’a pas une très bonne qua­li­té de vidéo.

Et sur le ter­rain, est-ce que le jour­na­liste doit par­tir avec un Nagra [enre­gis­treur son, ndlr] et un JRI [jour­na­liste repor­ter d’images, ndlr] ? Ou alors avec un Nagra et une camé­ra ?

On sait que le son en télé est géné­ra­le­ment moins bon, parce qu’avec de l’image ça passe quand même, alors qu’on ne pour­rait pas s’en conten­ter en radio.

M. D. A Europe 1, la rédac­tion web et rédac­tion radio ne font qu’un, même s’il y a des jour­na­listes web et des jour­na­listes radio. Ils sont répar­tis dans les ser­vices et tra­vaillent autour de la même table.

Il y a fusion même s’ils ne tra­vaillent pas sur le même sup­port. Et une forme de mutua­li­sa­tion. Par exemple, un jour­na­liste web va pas­ser des coups de fils « en cabine » pour enre­gis­trer le son. Mais il ne va pas for­cé­ment mon­ter le sujet com­plet. De même,  un jour­na­liste radio peut écrire des brèves pour le site. Le tout sur la base du volon­ta­riat.

Tous les repor­ters sont équi­pés d’un iPhone et inci­tés à fil­mer pour appor­ter un plus. Au moment de la dif­fu­sion, cer­tains moments ne seront pas dans le repor­tage radio, trop court. On va s’en ser­vir pour la ver­sion web, qui ne sera pas une simple reprise de la ver­sion radio avec des images. On aura un vrai plus par rap­port au pro­duit dif­fu­sé à l’antenne.

D. S. A. Avec un jour­na­lisme aus­si mul­ti­tâche, il n’y a pas un risque d’appauvrissement d’une forme ou d’une autre ?

F. W. A France Info, on ne demande pas aux gens d’être mul­ti­tâche. Sur cer­tains repor­tages, le jour­na­liste radio part seul, et peut four­nir une pho­to, pos­tée ensuite sur le site par quelqu’un d’autre. Ça se limite à ça : l’envoi, quand c’est pos­sible – et uni­que­ment quand c’est pos­sible – d’une pho­to.

A côté, on a des tech­ni­ciens de repor­tage qui ont com­pris que leur métier évo­luait et ris­quait de dis­pa­raître. Plu­sieurs ont deman­dé à se for­mer à la pho­to, puis la vidéo. On l’a fait, et on les a équi­pés.

N. G. La for­ma­tion est un point impor­tant : par exemple, des jour­na­listes nous demandent de suivre des for­ma­tions pour apprendre à inter­ve­nir en pla­teau, par exemple.

Ce n’est pas for­cé­ment un appau­vris­se­ment. Un jour­na­liste de RMC par­ti sur une bonne his­toire peut être appe­lé par BFM-TV, qui a enten­du son sujet et veut le faire inter­ve­nir. De plus en plus sou­vent, il est capable de répondre à cette demande. Même chose dans le sens inverse.

F. W. Ça vient des repor­ters eux-mêmes, ils ont com­pris l’intérêt du public. Si l’interview en vidéo, ils savent qu’elle a plus de chances d’exister. Pas besoin que je vienne leur dire « tu sais, tu devrais tra­vailler sur le Web ». Ce n’est pas seule­ment inquié­tant, c’est aus­si un enri­chis­se­ment.

D. S. A. Fil­mer la radio, ça per­met aus­si de déga­ger des reve­nus sup­plé­men­taires ?

C. H. Les pubs pre-roll [spots qui se déclenchent avant le vision­nage d’une vidéo sur le Web, ndlr] sont ven­dus trois à quatre fois plus chers que les for­mats web clas­siques.

Ça per­met à Europe 1 de se pla­cer sur un mar­ché pub dif­fé­rent, en évi­tant de jouer dans la même cour que Le Monde ou Le Figa­ro, qui sont en posi­tion de force, mais de se retrou­ver avec des acteurs comme Canal +.

F. W. Je n’ai pas d’éléments chif­frés, mais on a aus­si pre-roll, qui génére reve­nus sup­plé­men­taires.

A. V. Moi, j’ai remar­qué qu’un jeune qui regarde un article, il le zappe en quelques secondes. Alors quand je vois des pre-roll qui durent vingt secondes… Du coup, j’ai déci­dé de ne pas ajou­ter ces pubs sur les vidéos Lor’FM.

C. H. On a 7 à 10 mil­lions de vidéos vues chaque mois, dont 40% direc­te­ment sur Dai­ly­mo­tion et 60% sur le site d’Europe 1.

A. V. A Lor’FM, , depuis qu’on dif­fuse de la vidéo, on a 20% d’internautes exté­rieurs à notre région.

D. S. A. Est-ce qu’il n’y a pas un risque de « sta­ri­sa­tion » ? Les radios peuvent être ten­tées d’embaucher des per­son­na­li­tés fortes pour incar­ner l’antenne…

N. G. Evi­dem­ment, la per­son­na­li­sa­tion est accen­tuée dans le cas de Jean-Jacques Bour­din, mais non, on ne va pas choi­sir ani­ma­teur parce qu’il passe bien à la télé.

F. W. Sur France Info, on a long­temps consi­dé­ré que la star, c’était l’info, et peu importe qui la déli­vrait. Ça a chan­gé, on incarne un peu plus les dif­fé­rentes tranches, mais les per­son­na­li­tés ne sont pas choi­sies selon leur pro­fil télé­vi­suel.

D. S. A. C’est quoi, fina­le­ment, l’avenir de la radio ?

F. W. Je ne sais pas de quoi est fait l’avenir de la radio, mais en tout cas l’image y joue­ra un rôle. Les nou­veaux usages ne vont pas dis­pa­raître, mais la radio qu’on a connu depuis des décen­nies ne va pas dis­pa­raître non plus.

La vraie ques­tion, c’est : est-ce qu’on est pas en train d’uniformiser les médias ? Sur le Web, les radios, les télés, les pure player… font un peu les mêmes choses, en tout cas ils se servent des mêmes outils.

M. D. Ce qui est en jeu, ce n’est pas l’avenir de radio, plu­tôt l’avenir du Web. La radio res­te­ra la radio.

N. G. On va vers des conver­gences de médias, en tout cas c’est ce qu’on pense à RMC. Mais je n’ai pas trop de crainte pour la radio à l’ancienne.