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Supprimer les services politiques, et 4 autres idées pour changer le journalisme

La jour­na­liste poli­tique Natha­lie Saint-Cricq lors du débat Macron-Le Pen

Comme chaque année, je suis allé man­ger du poulpe grillé et boire des Spritz décou­vrir les der­nières ten­dances au Fes­ti­val inter­na­tio­nal de jour­na­lisme de Pérouse, en Ita­lie. Je vous en ai rame­né cinq idées pour chan­ger le jour­na­lisme qui conti­nuent à me trot­ter dans la tête depuis mon retour.

1. Supprimer les services politiques dans les rédactions

L’idée vient de l’écrivain néer­lan­dais Joris Luyen­dijk, qui tenait le Ban­king Blog sur le site du Guar­dian. Il l’a expo­sée lors d’une confé­rence à la tona­li­té désa­bu­sée :

« Il faut sup­pri­mer les ser­vices poli­tiques des rédac­tions natio­nales, les jeter par la fenêtre. Et rem­pla­cer leurs repor­ters par des “fixers”, dont le job est d’aider leurs col­lègues des autres ser­vices à faire leur tra­vail.

Si je tra­vaille pour les pages éco­no­mie et que je tombe sur une affaire de cor­rup­tion à West­mins­ter, je devrais pou­voir me tour­ner vers un spé­cia­liste du Par­le­ment bri­tan­nique pour qu’il m’aide dans mon enquête.

Mais en pra­tique, ça n’arrive jamais : les jour­na­listes poli­tiques ont leur propres prio­ri­tés et ne par­tagent pas leurs contacts. Ils se contentent de la poli­tique poli­ti­cienne : les son­dages, les postes, les ambi­tions… en résu­mé, ils en font un “show busi­ness for ugly people”.»

« Jeter les ser­vices poli­tiques par la fenêtre » : for­mu­lée ain­si, la mesure paraît radi­cale. Mais le punk qui som­meille en moi ne peut pas s’empêcher de pen­ser que c’est une très bonne idée…

2. Arrêter de vendre des abonnements et proposer des adhésions à la place

C’est sans doute l’idée la plus enthou­sias­mante que je retiens de Pérouse cette année – si on s’est croi­sés depuis, il y a de bonnes chances que je vous en ai déjà par­lé, en fai­sant de grands mou­li­nets avec les mains.

Je résume à gros traits : le modèle de finan­ce­ment des médias par abon­ne­ment, qui a beau­coup séduit dans la pro­fes­sion ces der­nières années, a bien des avan­tages : indé­pen­dance vis-à-vis des annon­ceurs ; expé­rience uti­li­sa­teur amé­lio­rée par l’absence de publi­ci­tés for­cé­ment intru­sives ; lien plus direct entre la rédac­tion et son public.

Mais il a un incon­vé­nient majeur : en acti­vant un pay­wall, on impose au lec­teur de se créer un compte et de sor­tir sa carte bleue avant de pou­voir lire un article. Et on réduit dras­ti­que­ment les pos­si­bi­li­tés de cir­cu­la­tion et de reprise des infor­ma­tions publiées.

On peut tou­jours le désac­ti­ver pour cer­taines enquêtes jugées « d’utilité publique », mais on crée alors un dilemme cor­né­lien pour les équipes concer­nées, quand elles s’apprêtent à publier un conte­nu fort.

Faut-il le lais­ser en libre accès et espé­rer que le sur­plus de tra­fic géné­ré se trans­forme, in fine, en nou­veaux abon­nés ? Ou faut-il au contraire le réser­ver à ses lec­teurs actuels, pour s’assurer qu’ils en aient « pour leur argent » et ne pas réduire la valeur de leur achat ?

Les expé­riences menées par le News Reve­nue Hub offrent une troi­sième voie, déjà emprun­tée par le Guar­dian au Royaume-Uni, par Repor­terre, L’Imprévu ou le Bon­dy Blog en France. Ces der­niers ont fait le choix gar­der leurs conte­nus ouverts, et de pro­po­ser à tous les lec­teurs de deve­nir adhé­rents, si le pro­jet édi­to­rial pro­po­sé les séduit sur le long terme.

C’est le virage pris par le Hono­lu­lu Civil Beat,  à Hawaii, et Voice of San Die­go, deux sites qui pei­naient à recru­ter assez d’abonnés pour finan­cer repor­tages et enquêtes de fond. Dans les deux cas, les  reve­nus géné­rés ont net­te­ment aug­men­té : les rédac­tions ont décou­vert qu’une part signi­fi­ca­tive de leurs lec­teurs était prête à payer une dizaine de dol­lars par mois non pour accé­der à des conte­nus, mais pour sou­te­nir des pro­jets de jour­na­lisme de qua­li­té.

Mais pour réus­sir, le pas­sage du sub­scrip­tion model au mem­ber­ship model implique de trans­for­mer signi­fi­ca­ti­ve­ment la façon de tra­vailler des repor­ters concer­nés. Les voi­là for­cer de racon­ter davan­tage les cou­lisses de la fabri­ca­tion de l’information, d’expliquer les choix édi­to­riaux opé­rés ou encore de prendre réel­le­ment en compte les avis et les pro­po­si­tions de sujets des adhé­rents.

C’est ce qu’expliquait Mary Wal­ter-Brown, la fon­da­trice du News Reve­nue Hub, à Pérouse :

« Il faut un chan­ge­ment de culture pour que ça marche. Il faut pro­po­ser des contre­par­ties, comme le fait de pou­voir prendre un café avec les jour­na­listes pour dis­cu­ter avec eux.

Il faut déga­ger du temps pour que les repor­ters puissent pré­pa­rer des cam­pagnes d’emailing où ils se pré­sentent et pré­sentent leur tra­vail. Il faut pas­ser du temps à étu­dier les don­nées dis­po­nibles.

Si vous vous conten­ter juste de lan­cer une page mem­ber­ship sur votre site sans y consa­crer du temps et de l’énergie, les gens le ver­ront vite. A l’inverse, des ini­tia­tives simples peuvent avoir de grands résul­tats. »

Ça passe par­fois par de petites fonc­tion­na­li­tés malines, rap­pe­lait le cher­cheur Jay Rosen dans un autre ren­dez-vous péru­gin : lorsqu’un adhé­rent au site néer­lan­dais De Cor­res­pondent par­tage un article, les lec­teurs qui cliquent sur le lien géné­ré vont voir le nom de ce sou­tien s’afficher sur la page. De quoi don­ner envie de rejoindre le club.

Ce qui m’a frap­pé, c’est que ce modèle mem­ber­ship ne semble plus seule­ment réser­vé à des médias juniors ou mili­tants, mais qu’il pour­rait bien concer­ner bien plus de titres. L’approche pro­po­sée par le News Reve­nue Hub est d’ailleurs très busi­ness, et passe par la mise en place d’outils de rela­tion-client per­for­mants.

A titre per­son­nel, je suis abon­né (et même petit action­naire) des Jours, mais je ne vois aucune rai­son d’interrompre mon pré­lè­ve­ment si ce site décide de mettre ses conte­nus en libre accès. Et je suis prêt à parier que bien des lec­teurs de Media­ci­tés, du Quatre heures ou même de Libé­ra­tion feraient le même choix.

3. Mettre au point un fact-checking automatique et collaboratif

Réelle ten­dance de ces der­nières années, le fact-che­cking a du plomb dans l’aile depuis qu’on a décou­vert qu’il ne per­met­tait pas vrai­ment de lut­ter contre la dis­sé­mi­na­tion des fake news. Ça n’empêche pas les spé­cia­listes de conti­nuer à réflé­chir aux façons de l’améliorer.

Par­mi eux, Bill Adair, cher­cheur à l’université Duke et créa­teur de Poli­ti­fact, pion­nier amé­ri­cain dans ce domaine. Depuis quelques années, il trim­balle dans sa sacoche un vieux rêve : un outil qui per­met­trait de véri­fier en direct les pro­pos tenus par un poli­ti­cien, par exemple sous la forme d’un ban­deau incrus­té sur la retrans­mis­sion de son dis­cours par une chaîne info.

Com­plexe à mettre au point, une telle tech­no­lo­gie parais­sait hors de por­tée il y a quelques années. Mais les pro­grès et la popu­la­ri­sa­tion de l’intelligence arti­fi­cielle montrent qu’elle désor­mais est attei­gnable. L’application pour iPhone FactS­tream, que son équipe a récem­ment lan­cé, per­met­tait ain­si à ses uti­li­sa­teurs de rece­voir des noti­fi­ca­tions dès que Trump pro­non­çait une contre-véri­té lors de son dis­cours sur l’Etat de l’Union, en jan­vier.

OK, le texte que lisait Trump est dif­fu­sé aux jour­na­listes quelques heures avant, et les noti­fi­ca­tions étaient envoyées manuel­le­ment (par­fois avant même que Trump arrive au pas­sage concer­né, pour tenir compte des délais. Mais Adair ne compte pas s’arrêter là, et auto­ma­ti­ser davan­tage le pro­ces­sus.

Autre outil déve­lop­pé : Claim­Bus­ter, qui va détec­ter auto­ma­ti­que­ment dans n’importe quel dis­cours des pro­pos fac­tuels pou­vant être matière à un tra­vail de véri­fi­ca­tion. Une série de fact-che­ckers amé­ri­cains reçoivent ain­si une news­let­ter quo­ti­dienne four­nis­sant les faits détec­tés par exemple dans les inter­ven­tions des par­le­men­taires au Congrès, une matière qu’ils vont pou­voir trai­ter pen­dant la jour­née.

Pour mieux fact-che­cker, il est aus­si utile de fact-che­cker ensemble : ain­si, FactS­tream pro­pose des conte­nus venus de plu­sieurs sites d’information, par­fois concur­rents. Ces conte­nus sont struc­tu­rés via le bali­sage Claim­Re­view, ser­vant au réfé­ren­ce­ment et mis au point avec Google pour rendre plus visible les fact-che­ckings sur Google News et dans les résul­tats de recherche.

4. Rétablir la confiance des lecteurs pour qu’ils acceptent d’être bousculés

C’est deve­nu une tarte à la crème, et je ne suis pas le der­nier à la res­sor­tir régu­liè­re­ment du fri­go : les jour­na­listes doivent rega­gner la confiance de leur public s’ils veulent exis­ter dans des éco­sys­tèmes numé­riques ou l’information est sur­abon­dante et par­tout acces­sible.

Dans sa key­note à Pérouse, le cher­cheur new-yor­kais Jay Rosen pro­po­sait donc « d’optimiser les médias pour la confiance », plu­tôt que de les opti­mi­ser pour les clics ou les par­tages Face­book.

Il a cepen­dant vite recon­nu la fai­blesse der­rière ce rai­son­ne­ment : après tout, Breit­bart News aux Etats-Unis a la confiance de ses lec­teurs, et c’est même ce qui fonde son pou­voir de nui­sance  dans le débat démo­cra­tique :

« C’est facile d’obtenir leur confiance si vous ne faites que ren­for­cer les idées que vos lec­teurs ont déjà, et si vous dénon­cez les idées des autres. Trump le fait avec son compte Twit­ter. Comme source d’information, il est davan­tage cru que Fox News par les élec­teurs répu­bli­cains. »

(Toutes choses égales par ailleurs, on peut tenir le même rai­son­ne­ment en France avec des sites aux conte­nus mar­qués idéo­lo­gi­que­ment et jour­na­lis­ti­que­ment contes­tables, comme Rus­sia Today, Le Média ou Les­Crises.)

Ce constat l’amène à refor­mu­ler la ques­tion : « Com­ment com­bi­ner le res­pect des stan­dards de qua­li­té du jour­na­lisme, et en même temps créer de la confiance ?» Quitte à prendre, par­fois, son lec­teur à rebrousse-poil.

C’est un vaste chan­tier, qui passe, comme lorsqu’un média adopte le modèle de finan­ce­ment par adhé­sion, par une redé­fi­ni­tion glo­bale de l’offre édi­to­riale et des méthodes de tra­vail des jour­na­listes.

5. Fournir des services aux pigistes pour qu’ils se publient eux-mêmes

Teun Gau­tier en est convain­cu : le pro­blème actuel du jour­na­lisme n’est pas un pro­blème de demande – les lec­teurs veulent de l’information et sont prêts à la payer « si elle a de la valeur pour eux » – ni un pro­blème d’offre – « les coûts de pro­duc­tion baissent »,  et des tech­no­lo­gies autre­fois inac­ces­sibles sont désor­mais à por­tée de clic pour le pre­mier étu­diant en jour­na­lisme venu.

Un peu comme pour les pro­duc­teurs de melons, le pro­blème vient, selon le fon­da­teur du ser­vice De Coö­pe­ra­tie, des inter­mé­diaires. Entre les jour­na­listes et leur public, c’est la struc­ture de dis­tri­bu­tion de l’information qui est dys­fonc­tion­nelle, parce qu’elle n’est pas capable de géné­rer des reve­nus suf­fi­sants.

C’est le rôle des édi­teurs de presse qui doit donc chan­ger. Ils ne devraient plus cher­cher à enca­drer le tra­vail des jour­na­listes – en choi­sis­sant qui doit être embau­ché, en sélec­tion­nant ce qui doit paraître ou pas ou en com­man­dant des conte­nus qui doivent col­ler à des for­mats exis­tants.

Plu­tôt que de mul­ti­plier les confé­rences de rédac­tion pour rem­plir un che­min de fer pré­for­ma­té ou renou­ve­ler à marche for­cée une page d’accueil, les nou­veaux inter­mé­diaires devront cher­cher à accom­pa­gner des jour­na­listes free­lance, en leur four­nis­sant les ser­vices néces­saires à leur acti­vi­té.

Pour les iden­ti­fier, il faut se deman­der ce qu’on inven­te­rait si on fai­sait table rase des médias exis­tants. De quoi ont besoin les jour­na­listes ? Pêle-mêle : un outil de publi­ca­tion per­for­mant, de la visi­bi­li­té sur les réseaux sociaux, des solu­tions de moné­ti­sa­tion (paie­ment à l’article, crowd­fun­ding, adhé­sion…), de ser­vices de for­ma­tion, d’entraide, de relec­ture ou de cor­rec­tion, d’une bonne épargne retraite…

Ce modèle « de la ferme à la table » appli­qué au jour­na­lisme réduit la dis­tance entre le lec­teur et le repor­teur, et modi­fie aus­si la répar­ti­tion des reve­nus géné­rés, qui pro­fitent davan­tage au pro­duc­teur de l’information et moins à ceux char­gés de leur dis­tri­bu­tion

Ce qui a changé dans la liste des sujets préférés des médias français

Vous avez été nom­breux à mon­trer votre inté­rêt pour le tableau de bord des obses­sions, marottes et zones d’ombre des médias que j’ai publié début février. Je vais donc conti­nuer de le com­plé­ter et de l’améliorer dès que j’aurais un peu de temps devant moi, et lis­té dans ce post les der­niers chan­ge­ments.

Lundi 6 août

La mise à jour des infor­ma­tions ne se fai­sait plus, la faute à un pro­blème sur le flux RSS d’un des médias. Pro­blème désor­mais répa­ré.

Samedi 10 février

  • Une dizaine de médias sup­plé­men­taires sont désor­mais étu­diés : Cour­rier inter­na­tio­nal, L’Equipe, Les Echos, La Tri­bune, Chal­lenges, Capi­tal, Repor­terre, L’imprévu, Bas­ta­mag, Contexte, Street­Press, The Conver­sa­tion.
  • Dans la liste des enti­tés, le clas­se­ment actuel et son évo­lu­tion par rap­port à la période pré­cé­dente est indi­qué, à la manière du Top 50.
  • Le script qui récu­père les titres et des­crip­tions des articles publiés par chaque média (via leur flux RSS) passe désor­mais une fois par heure, et non plus trois fois par jour, pour ne rien rater sur les sites qui publient beau­coup de conte­nu comme 20 minutes.
  • L’adresse du flux RSS uti­li­sé pour L’Express était erro­née et a été cor­ri­gée.
  • La qua­li­té du cor­pus uti­li­sé pour l’analyse a été beau­coup amé­lio­rée : pro­blèmes d’encodage réso­lus (Le Monde, Vice…), balises HTML mieux fil­trées (Mashable…), sup­pres­sion des retours cha­riots, retours à la ligne et tabu­la­tions.
  • Le cor­pus ne contient plus que les 150 pre­miers carac­tères de la des­crip­tion de chaque article publié, afin de ne pas défa­vo­ri­ser dans l’analyse les sites qui ne four­nissent qu’une des­crip­tion très courte dans leur fil RSS, comme Le Point.
  • Trois médias ne peuvent être étu­diés : Buzz­feed (conte­nus en anglais dans le fil RSS), Valeurs actuelles (fil RSS illi­sible), Télé­ra­ma (pas de fil RSS dis­po­nible).

Obsessions, marottes et zones d’ombre : voici les sujets préférés de 60 sites d’info français

Dans une rédac­tion, la ligne édi­to­riale, c’est comme le dahu : tout le monde en parle, mais per­sonne ne l’a jamais vue. Elle struc­ture pour­tant le tra­vail quo­ti­dien des jour­na­listes ; c’est en son nom qu’on va accep­ter ou refu­ser une idée de sujet ou d’angle. Et quand elle est absente ou bien trop floue, ce n’est sou­vent pas bon signe.

Pour ten­ter de repré­sen­ter ces fameuses lignes, j’ai mis au point ce tableau de bord, qui montre les thé­ma­tiques les plus pré­sentes sur une soixan­taine de sites d’actualité dans les sept der­niers jours, le tout rafraî­chi trois fois par jour.

Encore expé­ri­men­tales, ces listes sont géné­rées auto­ma­ti­que­ment, grâce à la recon­nais­sance d’entités nom­mées dans un cor­pus spé­ci­fique à chaque média. Cet agglo­mé­rat de texte est for­mé avec les infor­ma­tions dis­po­nibles au sein de son flux RSS prin­ci­pal – je reviens en détail sur la métho­do­lo­gie uti­li­sée dans un autre post.

Mis à jour le 10/2. La liste des chan­ge­ments est dis­po dans ce post.

 

Les journalistes ne devraient plus se cacher pour pleurer

« C’est pas si grave, ça se passe comme ça sur Inter­net, il faut que tu t’endurcisses. » C’est une phrase que j’ai pu pro­non­cer quand j’étais rédac­teur en chef adjoint de Rue89 et qu’un jour­na­liste de l’équipe était pris pour cible par des mal­fai­sants dans les com­men­taires ou sur Twit­ter.

Et c’est une réac­tion tota­le­ment contre-pro­duc­tive. C’est en tout cas l’avis de Gavin Rees, direc­teur du Dart Cen­ter Europe, orga­ni­sa­tion venant en aide aux jour­na­listes confron­tées à des situa­tions vio­lentes, expri­mé pen­dant un débat sur ce sujet au fes­ti­val de jour­na­lisme de Pérouse, début avril :

« Il faut en par­ler entre col­lègues, il faut qu’on vous ras­sure sur votre tra­vail, sur ce que vous avez écrit, qu’on vous dise que ce n’est pas votre faute. Il ne faut pas que ce soit une ques­tion taboue, sinon ils ont gagné. »

Pra­ti­quer le « jour­na­lisme en empa­thie », thème d’une série de posts que je ter­mine avec ce texte, c’est aus­si se pré­oc­cu­per davan­tage de ses col­lègues, quand tous ceux qui prennent la parole en ligne sont plus expo­sés que jamais.

OK, les journalistes sont des durs à cuire, mais ils sont de plus en plus attaqués

L’idée que le jour­na­liste est un dur à cuire imprègne encore les ima­gi­naires, et on la retrouve dans plé­thore de films et de séries. Ce sont des repor­ters de guerre qui se pré­ci­pitent au plus près des bombes. Des enquê­teurs qui ne mangent que des sand­wichs et ne boivent que du whis­ky tant qu’ils n’ont pas sor­ti leur scoop. Des rédac­teurs en chef à bre­telles qui pestent en per­ma­nence mais ont l’instinct affû­té et le flair imbat­table.

Com­ment des types aus­si indes­truc­tibles pour­raient-ils se sen­tir meur­tris par de simples trolls ? Peut-être parce que les attaques de ces der­niers se mul­ti­plient et sont de mieux en mieux orga­ni­sées. Tou­jours à Pérouse, Michelle Fer­rier, fon­da­trice de Troll­Bus­ters, a rap­pe­lé des chiffres alar­mants :

« Aux Etats-Unis, 40% des femmes qui publient du conte­nu en ligne sont vic­times de har­cè­le­ment, prin­ci­pa­le­ment sur Twit­ter : des pro­pos hai­neux, racistes ou hai­neux ou encore la publi­ca­tion d’informations pri­vées. Plus de 80% des jour­na­listes estiment que leur tra­vail est plus dan­ge­reux qu’avant. »

Son orga­ni­sa­tion a mis au point trois armes pour lut­ter contre les trolls :

  • Une équipe de secours d’urgence : une com­mu­nau­té d’utilisateurs qui peut être mobi­li­sée quand un jour­na­liste est vic­time de ce genre d’attaques, notam­ment pour répondre et contre-atta­quer col­lec­ti­ve­ment.
  • Un tra­vail d’enquête sur leur orga­ni­sa­tion et leurs méthodes, en se ser­vant de tech­no­lo­gies d’étude de réseau.
  • Du sup­port spé­cia­li­sé, par exemple pour aider un ser­vice tech­nique confron­té à une attaque en déni de ser­vice, mais aus­si pour des conseils juri­diques ou un sou­tien psy­cho­lo­gique.

« Les rédactions doivent protéger leurs employés en utilisant tous les recours possibles »

S’il met tout en œuvre, au sein du Coral Pro­ject, pour ame­ner les jour­na­listes à dia­lo­guer davan­tage avec leur audience, Greg Bar­ber recon­naît que la conver­sa­tion est par­fois impos­sible, et que les médias en ligne doivent en tenir compte :

« On raconte quand des jour­na­listes sont mena­cés à l’étranger. mais il faut le faire aus­si quand ça arrive chez nous. Les médias doivent pro­té­ger leurs employés en uti­li­sant tous les recours pos­sibles. »

Le dia­gramme “Com­ment réagir au har­cè­le­ment en ligne” édi­té par Troll­bus­ters.

Troll­Bus­ters a publié un dia­gramme ins­truc­tif résu­mant les réac­tions pos­sibles quand on est vic­time de har­cè­le­ment en ligne.

A ma connais­sance il n’y a pas d’organisation équi­va­lente en France, mais si je me trompe, n’hésiter pas à le signa­ler dans les com­men­taires.

Par­mi les ini­tia­tives sur le sujet, je me dois cepen­dant de signa­ler le fas­ci­nant récit que fait Faï­za Zeroua­la, aujourd’hui jour­na­liste à Media­part, de sa ren­contre avec un de ses trolls.

Ne plus prendre le trolling à la légère

J’ai l’impression qu’entre jour­na­listes en ligne, la ten­dance natu­relle est de mini­mi­ser les effets du trol­ling, d’en faire une blague, un truc aga­çant mais au final insi­gni­fiant. Parce que recon­naître le contraire serait avouer une fai­blesse pas très pro­fes­sion­nelle.

Et le côté per­vers, c’est que ce sont jus­te­ment ceux qui se pré­oc­cupent le plus des lec­teurs et échangent davan­tage avec leur com­mu­nau­té qui souffrent le plus quand ça tourne au vinaigre, comme le rap­pe­lait Mar­tin Belam, un ex du Guar­dian, dans une ana­lyse des com­mu­nau­tés des sites d’actu.

Prendre en compte la souf­france de ses troupes, mettre en place des pro­cé­dures en interne, pré­voir des moments pour en par­ler… : les rédac­tions des médias en ligne, comme toutes les entre­prises confron­tées à un risque pro­fes­sion­nelle, ont désor­mais cette res­pon­sa­bi­li­té.

Hé, ce texte fait par­tie d’une série de notes consa­crée au « jour­na­lisme en empa­thie » ! Voi­ci le menu com­plet :

« Merci de supprimer l’article me concernant » : le journaliste face à la fragilité de ses sources

Des enfants dans un centre pour réfu­giés à Athènes (Mar­tin Leve­neur/­Fli­ckr/CC-BY-ND)

La scène se passe en juin 2016, à Les­bos, en Grèce. Le jour­na­liste Marc Her­man est en train d’interroger Zozan Qera­ni sur son par­cours jusqu’au camp de réfu­giés ins­tal­lé sur l’île, et toutes les épreuves qu’elle a du tra­ver­ser.

Sou­dain, la jeune Kurde yazi­di s’effondre, le corps pris de convul­sions. En dis­cu­tant avec les méde­cins pré­sents, Her­man com­prend que c’est le fait même de devoir racon­ter son his­toire une nou­velle fois qui a déclen­ché cette crise.

Le cofon­da­teur de l’agence Deca a racon­té dans un témoi­gnage les inter­ro­ga­tions éthiques que cet épi­sode a sus­ci­tées en lui. « Près de 50% des réfu­giés souffrent de troubles psy­cho­lo­giques, qu’il s’agisse d’anxiété, de dépres­sion, ou de stress post-trau­ma­tiques, détaillait-il dans un panel du fes­ti­val de jour­na­lisme de Pérouse, début avril. Est-ce qu’on doit les inter­vie­wer comme si de rien n’était ?»

Si ça saigne, ça doit faire la une !

Pour Marc Her­man, l’empathie avec son sujet est aus­si pas­sée par le choix des pho­tos accom­pa­gnant son texte. Le pho­to­graphe qui l’accompagnait n’a pas pris d’images de Zozan Qera­ni en train de convul­ser par terre, mais après la crise, debout dans les bras de son com­pa­gnon ou allon­gée sur un lit de camp.

On peut aus­si avoir cet impé­ra­tif en tête au moment de rédi­ger un article ou de choi­sir son titre. En refu­sant, par exemple, de com­men­cer un texte par la scène la plus vio­lente ou la plus dure, comme le veut la règle « if it bleeds, it leads » (« si ça saigne, il faut le mettre en une »).

Déve­lop­per un rap­port plus res­pec­tueux et plus humain avec les femmes et les hommes qui font, sou­vent à leurs dépens, l’actualité : voi­là une autre piste de réflexion pour le « jour­na­lisme en empa­thie », une idée que je déve­loppe dans une série de notes sur ce site depuis quelques semaines.

Protéger ses sources, c’est aussi se soucier de leur état d’esprit une fois l’article paru

Je n’ai jamais été grand repor­ter et je n’ai jamais été confron­té per­son­nel­le­ment à des situa­tions humaines aus­si dif­fi­ciles.

Mais j’ai remar­qué qu’on abor­dait la ques­tion de la pro­tec­tion des sources davan­tage par un prisme juri­dique (« la per­sonne que j’ai inter­ro­gée risque-t-elle des pour­suites judi­ciaires à cause de son témoi­gnage ?») ou pro­fes­sion­nel (« va-t-elle perdre son emploi ?») que sur le plan de son bien-être émo­tion­nel ou psy­cho­lo­gique (« com­ment vit-elle le fait de voir son his­toire mise sur la place publique ?»).

Pen­dant les sept années que j’ai pas­sées à Rue89, j’ai aus­si vu com­bien la situa­tion des témoins avait chan­gé avec la mon­tée en puis­sance des sites d’info.

C’était une chose de racon­ter sa vie à un jour­na­liste au début des années 90, et de voir son récit impri­mé à un nombre limi­té d’exemplaires, acces­sibles uni­que­ment au lec­to­rat du titre concer­né.

C’en est une autre, com­plè­te­ment dif­fé­rente, de se dévoi­ler aujourd’hui, sachant que ses confi­dences seront acces­sibles à tous, en quelques clics et pro­ba­ble­ment pour l’éternité.

« Je ne suis plus la personne qui vous a raconté ça il y a cinq ans »

Rue89 pra­tique le « jour­na­lisme par­ti­ci­pa­tif », et tente d’associer au maxi­mum les lec­teurs à la pro­duc­tion d’information. Sur ses bases, il était cou­rant qu’une per­sonne écrive à la rédac­tion pour racon­ter ce qui lui est arri­vé, sou­hai­tant prendre à témoin le reste du monde.

Un jour­na­liste entrait alors en contact avec elle pour pré­pa­rer un texte, sou­vent écrit à la pre­mière per­sonne, par­fois « ano­ny­mi­sé » et relu avant paru­tion si néces­saire. Tout se passe donc avec son com­plet accord et sa totale col­la­bo­ra­tion.

Mal­gré ces pré­cau­tions, il n’était pas rare que la même per­sonne contacte la rédac­tion pour récla­mer la sup­pres­sion du conte­nu concer­né. Ces demandes pou­vaient arri­ver en pleine panique, quelques heures  à peine après la publi­ca­tion. Ou bien des années plus tard et accom­pa­gnées de menaces judi­ciaires.

L’info doit-elle primer sur l’humain ? Vous avez quatre heures…

Les rai­sons avan­cées ? Les com­men­taires, qu’on res­sent très vio­lem­ment quand on est leur sujet prin­ci­pal. Les réac­tions de l’entourage. Les résul­tats de recherches Google sur son nom, où se retrouve lis­té le conte­nu concer­né.

Cer­tains jus­ti­fiaient leur demande par le droit à l’oubli : « je vous ai racon­té ça quand j’avais 18 ans, mais j’en ai 22 et je ne suis plus la même per­sonne, pour­quoi devrais-je subir les consé­quence de ce choix jusqu’à ma mort ?»

Que doit faire le jour­na­liste quand ça arrive ? Accep­ter la demande, et sup­pri­mer un article qui a pu avoir un impact impor­tant, sacri­fiant au pas­sage un mor­ceau de ses propres archives et pre­nant le risque d’être accu­sé de cen­sure ou de mani­pu­la­tion ?

Ou refu­ser, pour pré­ser­ver l’intégrité du tra­vail jour­na­lis­tique réa­li­sé, quitte à lais­ser sa source seule avec sa souf­france ? C’était ma posi­tion dans le pas­sé : après tout, un jour­na­liste n’est pas un tra­vailleur social ou un psy, et c’est l’info qui prime avant tout, coco.

Je pense aujourd’hui qu’une telle intran­si­geance est impos­sible, sur­tout si on sou­haite réta­blir un lien de confiance entre les médias et leur public. D’autant que des com­pro­mis sont pos­sibles, comme l” »ano­ny­mi­sa­tion » a pos­te­rio­ri d’un texte, le retrait de cer­tains détails, l’ajout d’une mise à jour ou d’un enca­dré – il est d’ailleurs arri­vé qu’on fasse ce choix à Rue89.

Mais je doute qu’il existe une réponse unique à cette ques­tion, et suis curieux de connaitre les vôtres dans les com­men­taires.

Des récits sur la crise des réfugiés qui ajoutent « du bruit au bruit »

Faire preuve d’une plus grande empa­thie avec ses sources n’a cepen­dant pas que des incon­vé­nients. C’est aus­si de se don­ner une chance d’obtenir un récit plus à même de tou­cher plus effi­ca­ce­ment le public.

C’est ce que l’expérience a appris à la jour­na­liste indé­pen­dante Marian­ge­la Paone, qui s’exprimait elle aus­si à Pérouse. Selon elle, la crise des réfu­giés a géné­ré un volume d’articles et de vidéos sans doute sans pré­cé­dent dans l’ensemble de l’Europe. Mais elle doute que ces récits aient, pour la plu­part, réus­si autre chose que « d’ajouter du bruit au bruit » :

« Les médias grand public ont ten­dance à pré­sen­ter les migrants comme une file inter­rom­pue et uni­forme de gens, un ensemble mena­çant pour les habi­tants des pays-hôtes.

Ça passe par une sim­pli­fi­ca­tion des gens pré­sen­tés. En ana­ly­sant une série de textes publiés, une étude a mon­tré que bien sou­vent, on ne donne que la natio­na­li­té de la per­sonne qu’on a ren­con­trée, mais pas son âge, sa pro­fes­sion, son pré­nom, voire son genre.

Au final, ce trai­te­ment n’a pas per­mis de créer un contact, une rela­tion entre les réfu­giés et l’audience, de sus­ci­ter  un sen­ti­ment de com­pas­sion dans ce qui était pour­tant la plus grand crise de ce type depuis 1945. »

Ega­le­ment pré­sente à Les­bos, Paone a cher­ché à créer de l’empathie pour mieux inté­res­ser les lec­teurs de ses longs repor­tages, s’intéressant par exemple aux pro­blèmes d’allaitement des jeunes mères for­cées de prendre la route et souf­frant de mal­nu­tri­tion ou de déshy­dra­ta­tion. Elle a noté que ce type de récits rece­vaient plus de visites et d’enga­ge­ment (par­tages, likes, com­men­taires… ) de la part des lec­teurs.

Evi­dem­ment, cher­cher à créer de l’empathie ne doit pas être un pré­texte pour se conten­ter de l’émotion, « tom­ber dans le pathos » en ne s’intéressant plus qu’aux larmes, aux déses­poir et aux colères. Mais je pense que c’est un fil conduc­teur inté­res­sant à tirer, si on veut pro­mou­voir un jour­na­lisme plus utile à la socié­té et à ceux qui y vivent.

Hé, ce texte fait par­tie d’une série de notes consa­crée au « jour­na­lisme en empa­thie » ! Voi­ci le menu com­plet :

Pourquoi il ne faut pas virer des amis Facebook à cause d’une élection (surtout si vous êtes journaliste)

Bataille au village d'Astérix
La France entre les deux tours de la pré­si­den­tielle (allé­go­rie)

« Cette cam­pagne aura au moins eu le mérite de me per­mettre de faire le ménage dans mes « amis » Face­book. J’en ai viré plu­sieurs, c’était plus pos­sible de débattre avec eux. » Depuis le pre­mier tour de la pré­si­den­tielle, j’ai croi­sé des sta­tuts de ce type plu­sieurs fois sur ma time­line.

Je com­prends tout à fait ceux qui sou­haitent se pré­ser­ver du cli­mat de ten­sion et d’agressivité régnant sur les réseaux sociaux, mais je pense que c’est une très mau­vaise idée, par­ti­cu­liè­re­ment si vous êtes jour­na­liste. Et dans ce deuxième épi­sode de ma série consa­crée au « jour­na­lisme en empa­thie », je vais ten­ter de vous expli­quer pour­quoi.

La pré­sence de Marine Le Pen au second tour, même si elle semble avoir peu de chances de l’emporter, résonne comme un écho étouf­fé de la vic­toire des par­ti­sans du Brexit au Royaume-Uni et de celle des sup­por­teurs de Trump aux Etats-Unis.

Dans tous les cas, il est ten­tant pour les médias de reje­ter la faute sur les autres : les algo­rithmes de Face­book et leur appé­tit pour les fake news ; les poli­ti­ciens inef­fi­caces, cou­pés de la socié­té, men­teurs voire cor­rom­pus ; la cyber­pro­pa­gande et les hackers du Krem­lin…

« Les journalistes britanniques n’ont pas assez parlé aux gens »

Mais c’est aus­si dans leur miroir que les jour­na­listes doivent cher­cher les res­pon­sables de ces résul­tats qui font vaciller nos démo­cra­ties repré­sen­ta­tives sur leur base.

C’est en tout cas l’avis d’Ali­son Gow, qui se confiait lors d’un panel du Fes­ti­val inter­na­tio­nal de jour­na­lisme de Pérouse, début avril.

« La bataille pour le Brexit, nous l’avons per­due il y a vingt ans, quand nous avons com­men­cé à ne plus faire notre tra­vail sur les sujets euro­péens », a com­men­cé par expli­quer la res­pon­sable de l’innovation au groupe Tri­ni­ty Mir­ror,  dont les tabloïds ont sou­te­nu le camp du « Remain » :

« Comme ce sont des ques­tions com­pli­quées, nous nous sommes réfu­giées dans une atti­tude très bri­tan­nique qui consiste à se moquer de ce qu’on ne com­prend pas. »

Au-delà de cette foca­li­sa­tion sur des his­toires tri­viales comme la régu­la­tion de la cour­bure des bananes, Gow estime sur­tout que les jour­na­listes « n’ont pas suf­fi­sam­ment par­lé aux gens » :

« Nous n’avons pas assez cher­ché à savoir ce qu’ils pen­saient et ce qu’ils avaient sur le cœur.  Si on s’était davan­tage empa­rés du débat, on aurait pu faire une dif­fé­rence. On est trop res­tés enfer­més dans nos rédac­tions et dans nos réseaux sociaux. »

« J’aurais dû davantage suivre mon instinct »

Autre panel, même conclu­sion pour Maria Rami­rez, qui a cou­vert la cam­pagne de Trump pour le groupe Uni­vi­sion :

« Il faut faire davan­tage confiance à ce que remarquent les repor­ters sur le ter­rain et moins à ce que disent les son­dages.

J’avais déjà cou­vert d’autres cam­pagnes, mais en me ren­dant dans les mee­tings de Donald Trump, j’ai décou­vert quelque chose de nou­veau : des gens qui ne se seraient jamais dépla­cés pour un homme poli­tique avant, une atmo­sphère dif­fé­rente, plus agres­sive. J’aurais dû davan­tage suivre mon ins­tinct. »

Ce besoin se recon­nec­ter avec l’audience, Man­dy Jen­kins, res­pon­sable édi­to­riale de l’agence Sto­ry­ful, est bien pla­cée pour le res­sen­tir. Native de l’Ohio, elle voit en effet tous les grands médias amé­ri­cains se ruer dans sa région une fois tous les quatre ans – l’Etat est l’un des swing states, ceux dont le vote peut faire bas­cu­ler l’élection pré­si­den­tielle :

« Les jour­na­listes mangent les spé­cia­li­tés locales, parlent des gens qui ont des pro­blèmes comme les agri­cul­teurs ou les métal­los, se moquent des ploucs.

Mais ils ignorent les sec­teurs éco­no­miques dyna­miques et échouent glo­ba­le­ment à racon­ter ce qui s’y passe vrai­ment. Ils tombent dans la cari­ca­ture parce qu’ils ne sont pas  d’ici. »

« C’est peut-être mieux d’embaucher quelqu’un qui vit dans l’Ohio pour parler d’Ohio »

Pour­tant, pour Jen­kins, cet éloi­gne­ment entre les médias et leur public n’a pas tou­jours été la règle :

« Au niveau local, les gens avaient l’habitude de connaître ou au moins de ren­con­trer de temps en temps les jour­na­listes qui par­laient d’eux. Ils étaient allés dans la même école, vivaient dans la même ville, fré­quen­taient les mêmes lieux de vie.

Ce n’est plus le cas aujourd’hui.  les jour­na­listes se retrouvent para­chu­tés là où se passe l’actu, et une fois l’actu pas­sée, il n’y a pas de rai­sons pour eux de res­ter. »

La concen­tra­tion s’est en effet accé­lé­rée ces der­nières années : 13% des jour­na­listes amé­ri­cains tra­vaillent dans le seul quar­tier de Man­hat­tan, à New York. Trop sou­vent, les rédac­teurs en chef ont peur de ne pas pou­voir contrô­ler un jour­na­liste s’il tra­vaille à dis­tance, ajoute Jen­kins :

« Il aura fal­lu le plan­tage de Trump pour qu’enfin, ils se disent, c’est peut-être mieux d’embaucher quelqu’un qui vit dans l’Ohio pour par­ler de l’Ohio [ou au moins dans un Etat proche, ndlr]. En plus, ça nous revien­dra moins cher. »

25 pro-Trump et 25 pro-Clinton dans un même groupe Facebook

Et en France ? Si Marine Le Pen rem­porte fina­le­ment la pré­si­den­tielle, le défi prin­ci­pal pour les médias géné­ra­listes ne sera pas de se prendre pour L’Huma clan­des­tine en entrant en résis­tance contre le fas­cisme, mais bien de renouer le lien avec une popu­la­tion qu’ils ont trop sou­vent exclue de leur radar.

Et l’on aura, nous aus­si, le genre de débats qui agitent aujourd’hui les médias bri­tan­niques et amé­ri­cains. Une fois (un peu) remis du choc ini­tial, ils ont mul­ti­plié les expé­riences jour­na­lis­tiques sur ce sujet :

Fin 2016, l’ONG Spa­ce­ship Media a par exemple ras­sem­blé pen­dant un moins dans un même groupe Face­book 25 sup­por­trices de Trump vivant en Ala­ba­ma (consi­dé­ré comme un des Etats les plus conser­va­teurs) et 25 sup­por­trices de Clin­ton vivant en Cali­for­nie (Etat pro­gres­siste par excel­lence).

Non seule­ment la conver­sa­tion n’a pas viré au pugi­lat, mais les par­ti­ci­pantes se sont peu à peu empa­rées de cet outil pour faire vivre elles-mêmes un débat dif­fi­cile sur les ques­tions de race, d’immigration ou de foi.

Pour le journalisme, une raison évidente d’exister

Cette opé­ra­tion m’est reve­nue en tête en voyant une brève séquence d’un repor­tage dif­fu­sé jeu­di dans Quo­ti­dien (et que je n’ai pas retrou­vé en ligne). Après avoir repé­ré un couple d’électeurs de Le Pen venue assis­ter à un mee­ting de Macron (« pour se faire [leur] propre idée »), le jour­na­liste enjoint les autres per­sonnes pré­sentes dans la file d’attente à dia­lo­guer avec eux.

Quand j’étais étu­diant, c’était le genre d’intervention qu’on nous recom­man­dait de ne pas faire :  le jour­na­liste ne sau­rait inter­ve­nir sur les évé­ne­ments se dérou­lant devant lui, pour ne pas sacri­fier sa neu­tra­li­té.

Aujourd’hui, je suis peu à peu convain­cu du contraire. Confron­té dou­lou­reu­se­ment à la ques­tion de sa propre uti­li­té dans des socié­tés hyper­con­nec­tées et sur­in­for­mées, le jour­na­lisme tient là une rai­son évi­dente d’exister.

Ser­vir de faci­li­ta­teur pour créer du lien entre l’actualité et sa com­mu­nau­té.  Faire preuve de suf­fi­sam­ment d’empathie et de diplo­ma­tie pour ne plus se mettre l’opinion à dos. Main­te­nir à tout prix le dia­logue, comme on pro­tège la flamme d’une bou­gie mena­cée par un mau­vais cou­rant d’air.

« Ils ont compris comment gagner avec des mensonges et ne vont pas s’arrêter là »

Si vous trou­vez ça un peu concon comme conclu­sion, il y a aus­si la ver­sion coup-de-pied-dans-le-cul de cette thèse. Elle est ser­vie par Jona­than Pie, repor­ter fic­tif incar­né par le comé­dien bri­tan­nique Tom Wal­ker dans une vidéo éner­vée :

« La seule chose qui marche, putain, c’est d’en avoir quelque chose à foutre, de faire quelque chose, et tout ce que vous avez à faire c’est entrer dans le débat, par­ler à quelqu’un qui pense dif­fé­rem­ment et par­ve­nir à le convaincre.

C’est tel­le­ment simple, mais pour­tant la gauche est deve­nue inca­pable de le faire. Arrê­tez de pen­ser que ceux qui ne sont pas d’accord avec vous sont des mal­fai­sants, des racistes, des sexistes ou des idiots. Et par­lez-leur, per­sua­dez-le de pen­ser autre­ment, parce que si vous ne le faites pas, le résul­tat c’est Trump à la Mai­son-Blanche. »

Parce qu’en face, ils com­mencent à avoir de l’entraînement, expli­quait en sub­stance Rupert Myers, jour­na­liste poli­tique pour le GQ Maga­zine bri­tan­nique, tou­jours à Pérouse :

« Le camp du Leave a beau­coup appris. Ils ont com­pris com­ment gagner avec des men­songes, et ils ne vont pas s’arrêter là.

Par exemple, ils vont pro­po­ser de faire un réfé­ren­dum sur la pri­va­ti­sa­tion de la BBC. Ensuite, ils vont vous deman­der pour­quoi vous déniez au peuple bri­tan­nique la pos­si­bi­li­té de se pro­non­cer sur ce sujet.  Avant que vous ayez eu le temps de réagir, ils vont expli­quer qu’on pour­rait finan­cer des hôpi­taux avec le bud­get de la BBC

Tant que les jour­na­listes n’auront pas trou­ver un moyen effi­cace de lut­ter contre leurs men­songes, ils ne s’arrêteront pas. »

Pen­sez-y avant de vous lan­cer dans un « ménage » de votre liste d’amis Face­book !

Hé, ce texte fait par­tie d’une série de notes consa­crée au « jour­na­lisme en empa­thie » ! Voi­ci le menu com­plet :

5 exemples réussis de “journalisme à la petite cuillère”

Le gar­çon à la petite cuillère, image extraite du film “Matrix”

Par­fois, les lec­teurs sont un peu comme des bébés : si vous leur pré­sen­tez votre bouillie dans un bol, ils vont faire “pfff…» et peut-être même vous le balan­cer à la figure.

Mais si vous convoyez leur pitance par petites doses à l’aide d’une petite cuillère, vous ver­rez qu’ils fini­ront par la man­ger en entier sans regim­ber.

Le « jour­na­lisme à la petite cuillère », c’est une ten­dance que j’ai vu se des­si­ner récem­ment – je vois pas­ser beau­coup de nou­veaux for­mats édi­to­riaux, et j’en conçois moi-même à l’occasion.

Elle est en train d’enterrer la mode du long­form : c’est désor­mais décou­pée en petites bou­chées qu’on pro­pose l’information aux inter­nautes. J’ai choi­si cinq exemples réus­sis de ce phé­no­mène, mais vous en avez sûre­ment d’autres en tête, et aurez j’espère à cœur de les par­ta­ger dans les com­men­taires.

1. Le diaporama bad ass aux légendes ultracourtes

Cap­ture d’écran d’un dia­po­ra­ma Look At This de la NPR
  • Taille de la cuillère. 130 signes envi­ron pour chaque texte
  • Nombre de cuille­rées. 66 en tout
  • Taille du bol. A la louche, plus de 8 000 signes

Avec ses Look At This, la NPR pro­pose un for­mat visuel très effi­cace, que Le Temps a aus­si adop­té : des pho­tos plein écran, une navi­ga­tion ultra basique à la sou­ris ou au cla­vier, et sur­tout des textes très courts.

Par­ti­cu­la­ri­té : pour occu­per toute la lar­geur et toute la hau­teur d’un écran quelque soit sa taille, les pho­tos publiées sont for­cé­ment reca­drées. Sur un ordi­na­teur, on coupe un peu sur les bords ; sur un mobile, on n’affiche qu’une por­tion congrue de la pho­to.

Une photo du diaporama, telle qu'elle apparaît sur un écran d'iPhone 6 et sur un macBook.
Une pho­to du dia­po­ra­ma, telle qu’elle appa­raît sur un iPhone 6 et sur un Mac­Book 13 pouces.

On ima­gine que l’équipe Visuals Team du réseau amé­ri­cain de radios publiques s’est effor­cée de sélec­tion­ner des pho­tos adap­tées, avec le sujet prin­ci­pal de l’image bien calé au centre.

Cette pra­tique un peu acro­ba­tique a de quoi faire s’étrangler les puristes du pho­to­re­por­tage. Elle a l’intérêt de ren­for­cer l’impact visuel du conte­nu publié, sur­tout sur un smart­phone – sup­port sur lequel les médias en ligne publient le plus sou­vent des pho­tos au for­mat pay­sage, de ce fait affi­chées en taille réduite.

2. Le serious game dont vous êtes le héros

Cap­ture d’écran du jeu “Scénario(s)”
  • Taille de la cuillère. 290 signes en moyenne pour chaque écran
  • Nombre de cuille­rées. 757 (pour tous les choix)
  • Taille du bol. Plus de 215 000 signes

Avec Scénario(s), qui lui a valu le Prix de l’innovation en jour­na­lisme, Marie Tur­can  pro­pose de se plon­ger dans le monde des scé­na­ristes de télé­vi­sion et de ciné­ma, ses pro­duc­teurs libi­di­neux et ses écri­vains en galère de thune. Le lec­teur incarne un scé­na­riste débu­tant et doit faire, à chaque étape, le choix entre plu­sieurs options.

L’entrée en matière et la prise en main sont très simples, et c’est sans doute ce qui fait l’intérêt de ce type de for­mats : le lec­teur com­mence à les explo­rer sans prendre vrai­ment conscience de leur lon­gueur totale ; après une ou deux minutes, il va pour­suivre la lec­ture pour avoir la satis­fac­tion d’avoir accom­pli une tâche jusqu’au bout.

(J’imagine qu’il y a un phé­no­mène neu­ro­lo­gique à l’œuvre, une glande qui s’active quelque part entre le tha­la­mus et le cor­tex – si jamais vous êtes un spé­cia­liste de la chose, pen­sez à lais­ser un com­men­taire.)

3. Le réseau de personnes exposé maillon par maillon

Cap­ture d’écran de la data­viz “Un an de connexions ter­ro­sites”
  • Taille de la cuillère. 350 signes envi­ron pour chaque texte
  • Nombre de cuille­rées. 17 en tout
  • Taille du bol. Près de 6 000 signes

Pour mon­trer les liens entre les diverses équipes ter­ro­ristes qui ont sévi en France l’an der­nier, Libé­ra­tion a choi­si de dévoi­ler mor­ceau par mor­ceau le réseau de dji­ha­distes que ses jour­na­listes sont par­ve­nus à recons­ti­tuer.

C’est un choix malin, en par­tie contre-intui­tif : on aurait envie de mon­trer dès le char­ge­ment de la page le réseau entier, parce que c’est le résul­tat d’un tra­vail qu’on ima­gine long et minu­tieux. Mais le risque serait alors de décou­ra­ger le lec­teur avec une info­gra­phie trop dense et trop com­plexe.

Cet exemple montre aus­si qu’on n’est pas for­cé d’adopter un for­mat aus­tère quand le sujet l’est : on peut faire le choix du visuel et de l”« expé­rien­tiel » pour trai­ter la com­plexi­té.

4. Le décryptage d’un geste sportif mouvement par mouvement

Cap­ture d’écran d’un écran d’intro de la rubrique The Fine Line, du New York Times
  • Taille de la cuillère. 80 signes envi­ron pour chaque texte
  • Nombre de cuille­rées. 22, pour une qua­ran­taine d’étapes
  • Taille du bol.  Pas plus de 2 000 signes

Ce serait du foot, on par­le­rait de « foot­ball total ». La série d’infographies The Fine Line, pré­pa­rée par le New York Times pour les JO de Rio, pour­rait faire mou­rir d’envie tous ceux qui tra­vaillent sur ce type de nou­velles écri­tures.

Images, vidéos, sché­mas, inter­ac­tions, tran­si­tions, desi­gn, ergo­no­mie… : le résul­tat est beau, intel­li­gent et réglé comme du papier à musique,  le tout avec même pas 2 000 signes de texte !

Venant d’un jour­nal qu’on sur­nom­mait The Gray Lady (« la dame en gris ») pour l’austérité de ses pages, l’évolution est spec­ta­cu­laire. D’autant qu’en 2012, c’est au contraire un (très) long for­mat,  Snow Fall, qui avait fait remar­quer le New York Times sur le web.

5. Le quiz intelligent qui montre comment nous percevons mal notre réalité

Cap­ture d’écran du quiz “How well do you know your coun­try ?”, du Guar­dian
  • Taille de la cuillère. 300 à 350 signes par question/réponse
  • Nombre de cuille­rées. 11 en tout
  • Taille du bol.  3 700 signes à tout cas­ser

C’est un autre de mes coups de cœur : le quiz « How well do you know your coun­try ?» (« Connais­sez-vous bien votre pays ?») pro­po­sé par le Guar­dian pose à l’internaute une série de ques­tions pièges, dont la réponse est tou­jours un pour­cen­tage.

Par exemple : quelle est la part des habi­tants de la France qui n’est pas née en France ? Le résul­tat sélec­tion­né par l’internaute est com­pa­ré à deux autres valeurs :

  • la réa­li­té,
  • les réponses recueillies par Ipsos dans un son­dage mené dans 33 pays.

A chaque étape, un court texte tire les leçons de  l’expérience. Le tout est très effi­cace pour mon­trer à quel point notre vision de la réa­li­té sta­tis­tique peut être défor­mée.

L’info était bidon… mais elle est toujours en ligne sur ton site, coco

Pour aider les inter­nautes à dis­tin­guer le vrai du faux, les médias ont lan­cé des rubriques de fact che­cking et passent en revue toute la jour­née des décla­ra­tions poli­tiques, des légendes urbaines cro­qui­gno­lesques ou des repor­tages de la télé russe – un exer­cice aus­si sain que sans fin.

Mais que se passe-t-il quand les sites d’actu sont eux-mêmes à l’origine de la dif­fu­sion d’une info bidon ? Font-ils preuve de la même exi­gence envers leurs propres conte­nus ? Que deviennent les articles concer­nés quand ils sont démen­tis, par­fois bru­ta­le­ment, deux heures ou deux jours plus tard ?

Pour le savoir, j’ai mené une petite expé­rience.  Après une rapide consul­ta­tion sur Twit­ter et sur Face­book, j’ai sélec­tion­né cinq his­toires récentes.

Leur point com­mun ? Elles ont été lar­ge­ment reprises par les sites d’info géné­ra­listes fran­çais, avant d’être « démon­tées » peu après :

  • « L’araignée mor­telle décou­verte dans une caisse de bananes ». L’araignée était inof­fen­sive, et les diverses aber­ra­tions des articles sur le sujet ont été rele­vées par l’émission La Tête au car­ré sur France Inter.
  • « La pres­ti­gieuse pri­ma­to­logue fran­çaise qui ter­mine au Samu social ». L’enquête réa­li­sée par Cau­settebien que contes­tée par Sciences et Ave­nir, montre l’ampleur de l’emballement média­tique autour de Fran­cine Néa­go.
  • « La jeune mariée enceinte après avoir cou­ché avec le nain strip-tea­seur de son enter­re­ment de vie de jeune fille. » Sur L’Express et sur L’Obs, on lira com­ment démon­ter (en quelques minutes) cette his­toire un peu cra­cra mais crous­tillante.
  • « La snow­boar­deuse pour­sui­vie par un ours. » Tru­quée, la vidéo a été pro­duite par l’agence aus­tra­lienne The Wool­shed Com­pa­ny dans le cadre de l’opération The Viral Expe­riment.

J’ai ensuite mené des recherches sur 30 médias par­mi les plus fré­quen­tés. A chaque fois qu’une de ces « infos bidon » était détec­tée dans ses archives, j’ai regar­dé com­ment le site étu­dié avait réagi, avant de le clas­ser dans une des cinq caté­go­ries détaillées ci-des­sous – pour les curieux, les 150 résul­tats sont aus­si dis­pos dans une Google Sheet.



J’étais un peu scep­tique avant de me lan­cer dans ce tra­vail : je me disais qu’en 2016, les rédac­tions concer­nées devaient avoir toutes réflé­chi à des règles et des pro­cé­dures afin d’éviter de lais­ser des infor­ma­tions erro­nées sur­vivre dans leurs archives.

Mais en quelques clics, j’ai trou­vé 41 articles encore en ligne qui reprennent les cinq sujets ci-des­sus, sans prendre de recul ni aver­tir le lec­teur de ce qui a pu se pas­ser depuis la paru­tion.

Soit 41 liens qu’un lec­teur pour­ra publier sur Face­book en toute bonne foi, pour peu qu’il fasse confiance aux médias concer­nés, redon­nant à ces his­toires visi­bi­li­té et légi­ti­mi­té.

Un peu sur­pris, j’ai inter­ro­gé les res­pon­sables de trois sites où ce lais­ser-aller dans les archives était, au moins au vu des résul­tats de ma petite expé­rience, le plus fla­grant.

Jérome Béglé, direc­teur adjoint de la rédac­tion du Point, n’a pas sem­blé bou­le­ver­sé quand je lui ai appris que son média conti­nuait à col­por­ter la fable du strip-tea­seur nain :

« En cas d’erreur, on n’a pas de règle intan­gible, on fait au cas par cas. Pour la fausse mort de Mar­tin Bouygues j’ai écrit un article après coup afin d’expliquer ce fail col­lec­tif. Là, je vais regar­der.

Je dépu­blie très rare­ment, c’est un prin­cipe. Un papier de presse écrite ne se dépu­blie pas, donc un papier web ne se dépu­blie pas non plus : quand le coup est par­ti, il est par­ti.

Mais on est assez peu accros au buzz venant des réseaux sociaux, ça limite le type de risques. »

Au Dau­phi­né libé­ré, le rédac­teur en chef n’hésite pas, lui, à appuyer sur le gros bou­ton rouge. Après que le lui ai signa­lé des articles pro­blé­ma­tiques sur le site du quo­ti­dien régio­nal (les trois cases rouges dans le tableau plus haut), Jean-Pierre Sou­chon a fait sup­pri­mer deux conte­nus par son équipe :

« Il y a sur le site des infos pré­pa­rées par des équipes à Paris pour plu­sieurs titres du groupe. S’ils ne rec­ti­fient pas le tir, ça peut res­ter en ligne.

Mais non, on ne laisse pas en ligne une erreur qu’on nous aurait signa­lée, je trouve insul­tant que vous le sous-enten­diez. Dans cer­tains cas, on va modi­fier le texte ; si le sujet lui-même n’existe plus, autant le sup­pri­mer plu­tôt que de pla­cer un aver­tis­se­ment. »

« Des molosses affamés de “clics” »

En plon­geant dans les pla­cards, j’ai fait quelques décou­vertes savou­reuses. Sur Le Point, on apprend ain­si que l’oncle de Kim Jong-un se serait fait dévo­rer par 120 chiens affa­més, dans un article publié le 4 jan­vier 2014.

Info bidon, apprend-on dans un billet daté du len­de­main, publié sur le même site et titré « Kim et les chiens : la Toile rase gra­tis ». Son auteur regrette, non sans lyrisme, que « les por­tails du monde entier se jettent sur la bête, tels des molosses affa­més de “clics” […] sans appli­quer l’un des prin­cipes fon­da­men­taux du jour­na­lisme : la véri­fi­ca­tion des infor­ma­tions ».

Soyons juste, l’hebdo n’est pas le seul à avoir ses archives un peu schi­zo­phrènes.

Ain­si Libé­ra­tion fait-il encore aujourd’hui mine de s’interroger sur la décou­verte pos­sible d’une cité maya par un ado­les­cent cana­dien qui a regar­dé les étoiles. Pour­tant, un clic plus loin, le même site et le même auteur sont beau­coup plus défi­ni­tifs : « Non, non et non, il est abso­lu­ment impen­sable que les Mayas aient pu […] repro­duire la carte des constel­la­tions avec leurs cités ». 

Un Démotivateur motivé pour changer

Dans mes four­nis­seurs d’infos bidon en gros, je n’ai pas été très éton­né de retrou­ver sou­vent Démo­ti­va­teur, média d’info­tain­ment rare­ment cité pour la qua­li­té de son tra­vail jour­na­lis­tique. Le site m’a répon­du qu’il était déci­dé à chan­ger cette répu­ta­tion :

« L’équipe de Démo­ti­va­teur ne comp­tait que quatre per­sonnes jusqu’en sep­tembre 2015. Il était dif­fi­cile d’approfondir scru­pu­leu­se­ment cha­cun des articles.

Depuis, nous avons créé une équipe dédiée à la rédac­tion, com­po­sée de six jour­na­listes et dun rédac­teur en chef.  Notre poli­tique édi­to­riale s’inscrit dans la volon­té de trans­mettre des infor­ma­tions réelles dont les sources sont véri­fiées.

Les articles aux­quels vous faites réfé­rence sont anté­rieurs à cette nou­velle orga­ni­sa­tion, et sont par­ti­cu­liè­re­ment iso­lés. […] Par manque de temps, nous n’avons pas encore repris un à un chaque sujet pour les re-véri­fier. »

Publier moins mais publier mieux : c’est peut-être le meilleur remède aux infos bidon. La pre­mière vic­time de la guerre du clic, c’est la véri­té, c’est sûre­ment ce qu’aurait dit l’écrivain anglais Rudyard Kipling, selon Le Figa­ro. A moins que ce soit le poli­ti­cien amé­ri­cain Hiram War­ren John­son, comme l’affirme Le Monde ? A vous de tran­cher !

Mis à jour le 19/8 à 17h55. Signi­fi­ca­tion des car­rés gris ajou­tée en légende du tableau.

Pré­ci­sion le 23/8 à 9h25. France Bleu a dépu­blié les deux articles trou­vés sur son site.

On n’a pas les mêmes valeurs : le mariage gay sur les sites de Fox News et MSNBC

L’actualité de ces der­nières heures est par­ti­cu­liè­re­ment char­gée, entre les attaques de l’Etat isla­mique, le réfé­ren­dum annon­cé en Grèce et la déci­sion de la Cour suprême amé­ri­caine de léga­li­ser le mariage homo­sexuel.

Dans ces condi­tions, pas simple de choi­sir le sujet de cou­ver­ture d’un quo­ti­dien ou l’ordre des sujets affi­chés en page d’accueil d’un site d’information.

Mais la « hié­rar­chie de l’info » chère aux jour­na­listes ne dépend pas qu’à des cri­tères objec­tifs, loin de là. L’importance qu’une rédac­tion accorde à un sujet dépend aus­si de sa vision du monde, de ses prio­ri­tés édi­to­riales et de ses valeurs.

Je me suis amu­sé à com­pa­rer les pages d’accueil des sites des chaînes amé­ri­caines MSNBC (clas­sée pro-démo­crate, « libé­rale » au sens amé­ri­cain, à gauche donc) et Fox News (pro-répu­bli­cain, conser­va­teur, à droite donc). Les cap­tures d’écran ont été prises ce same­di matin.

Les pages d'accueil de Fox News et de MSNBC ce samedi matin.

Vu l’importance du sujet, je m’attendais à ce qu’il occupe à peu près la même place sur les deux sites, mais on voit que Fox News pré­fère mettre en avant d’autres actua­li­tés (une forme de déni ?), sur­tout en haut de page d’accueil. De façon plus atten­due, les titres choi­sis par les deux médias donnent clai­re­ment la cou­leur.

Titres de MSNBC.

  • L’Amérique ouvre un nou­veau cha­pitre de son his­toire
  • Les mots de la Cour suprême dans sa déci­sion
  • Des émeutes à la célé­bra­tion
  • L’avis d’une séna­trice gay sur « cette étape capi­tale »
  • La plus belle semaine de tous les temps pour le camp pro­gres­siste

Titres de Fox News, en haut de page :

  • « Une cour de jus­tice n’est pas le légis­la­teur », explique le juge John Roberts, qui avait sou­te­nu Oba­ma­care
  • Vidéo : le mariage pour tous a gagné
  • Edi­to : la cour s’attaque à la véri­té du mariage et dresse la foi contre la loi

Titres de Fox News, beau­coup plus bas dans la page, affi­chés seule­ment après avoir « scrol­lé » suf­fi­sam­ment :

  • Mariage gay : pour­quoi la Cour suprême a tort.
  • Pour­quoi les déci­sions de la Cour suprême sur Oba­ma­care, le mariage gay, le droit de pro­prié­té… vont aider les Répu­bli­cains à la pré­si­den­tielle de 2016
  • Cour suprême : les couples de même sexe peuvent se marier dans les 50 Etats
  • Com­ment le mariage gay va affec­ter l’Amérique
  • Les aver­tis­se­ments du juge Roberts après la vic­toire du mariage gay
  • Ben & Jer­ry sortent une crème gla­cée spé­ciale après la vic­toire du mariage gay.
  • Les réac­tions des célé­bri­tés à la déci­sion de la Cour suprême
  • Mike Hucka­bee s’en prend au juge­ment de la Cour suprême
  • Pour Ric Gre­nell, la déci­sion sur mariage gay est une grande vic­toire pour les conser­va­teurs.
  • Quel impact aura la déci­sions sur la course à la Mai­son-Blanche
  • Lea DeLa­ria sur l’impact de la déci­sion de la Cour suprême

6 phrases sur l’avenir du journalisme pour briller dans les dîners

Je ne parles pas forcément du futur du journalisme, mais quand je le fais, c'est avec des citations trouvées Dans mon labo.
Je ne parle pas sou­vent du futur du jour­na­lisme, mais quand je le fais, c’est avec des cita­tions trou­vées Dans mon labo.

Vous n’étiez pas au Fes­ti­val inter­na­tio­nal de jour­na­lisme de Pérouse la semaine der­nière, et vous avez bien fait. Il y avait beau­coup trop de confé­rences inté­res­santes en même temps, ça rend le choix impos­sible et on finit la jour­née avec un super mal de crâne, après avoir subi un tel flot de bonnes idées, de conseils utiles et d’expériences pas­sion­nantes.

Et puis c’est tota­le­ment gra­tuit, alors les salles sont bon­dées, rem­plies d’étudiants en jour­na­lisme et d’activistes sans le sou, mer­ci bien. Quant aux inter­ve­nants, c’est bien simple : ils répondent aux  ques­tions, débattent avec le public, sont ouverts aux cri­tiques et acces­sibles même le soir, au res­tau­rant. Tant de déma­go­gie, c’est fati­guant.

Enfin, j’ai pen­sé à vous et j’ai fait une petite com­pi­la­tion de phrases que vous pou­vez res­sor­tir dans les dîners entre jour­na­listes, pour faire croire que vous y étiez.

1. « Tu sais, si tu chasses les clics, tu finis par publier des chatons »

Comme le blo­gueur Jeff Jar­vis, auteur de cette for­mule pen­dant sa key­note, beau­coup d’intervenants ont rap­pe­lé que les médias devaient mieux choi­sir les sta­tis­tiques à suivre pour bien déve­lop­per leur site :

« Les métriques doivent être repen­sées. Les pages vues, les visi­teurs uniques, le nombre de likes… tout ça, c’est du pas­sé.

Avec Chart­beat, on peut mesu­rer le temps pas­sé sur le site, et vendre aux annon­ceurs du temps d’affichage de leurs publi­ci­tés [et non un nombre d’affichages, ndlr]. Ça va dans la bonne direc­tion, mais ça aus­si, je pense qu’on pour­ra le tru­quer.

Il faut aller vers des mesures plus qua­li­ta­tives, pour savoir si ce que les jour­na­listes font a vrai­ment de la valeur, com­prendre ce qu’ils apportent à la vie des gens. Je ne sais pas com­ment on peut mesu­rer ça, mais il faut trou­ver. »

Même constat pour Sti­jn Debrou­were, spé­cia­liste des sta­tis­tiques des sites de médias, dont la confé­rence était pleine de bons conseils – je l’ai d’ailleurs retrans­crite.

2. « Il faut casser les services et travailler en équipe »

D’accord, il y aura tou­jours des rédac­teurs de génie et des enquê­teurs hors pair qui bossent en solo, se conten­tant d’envoyer un fichier Word par e-mail une fois leur tâche ter­mi­née.

Mais pour tous les autres, être capable de bien tra­vailler dans des équipes mêlant des métiers de plus en plus variés devient un impé­ra­tif.

Aron Pil­ho­fer a ain­si racon­té qu’à son arri­vée à la tête du numé­rique au Guar­dian, il s’est ain­si empres­sé de créer un pôle « Visuals », regrou­pant des com­pé­tences en pho­to, en illus­tra­tion, en desi­gn, en mul­ti­me­dia… Une idée emprun­tée à la NPR, le réseau amé­ri­cain de radios publiques :

« Avant ça, ces métiers étaient plus ou moins dans des ser­vices sépa­rés. Ça n’a pas de sens : quand vous mon­tez un pro­jet numé­rique, ça implique for­cé­ment du texte, des images, de la vidéo, des gra­phiques, des ani­ma­tions…

Vous ne devriez pas avoir à négo­cier entre les dif­fé­rents ser­vices pour for­mer votre équipe. C’est quelque chose qui était vrai­ment dif­fi­cile pour moi quand j’étais au New York Times et dans d’autres rédac­tions.

Ça oblige à mener des négo­cia­tions dignes de pour­par­lers à ONU, en allant voir chaque res­pon­sable pour le convaincre de l’intérêt de votre idée. Ça prend un temps fou, ça se ter­mine avec une réunion avec qua­rante per­sonnes dans la pièce, et ce n’est pas comme ça qu’on fait du bon jour­na­lisme. »

Qu’ils le veuillent ou non, les médias ne sont plus seule­ment des four­nis­seurs de conte­nu, mais aus­si des créa­teurs de tech­no­lo­gie. Et seuls ceux qui peuvent mon­ter rapi­de­ment des équipes plu­ri­dis­ci­pli­naires seront à même de mener des pro­jets rédac­tion­nels ambi­tieux sans les voir s’enliser.

3. « L’Afrique mérite mieux que le journalisme-hélicoptère »

Trou­ver des solu­tions afri­caines aux pro­blèmes afri­cains : l’adage vaut aus­si pour les médias, à en croire le jour­na­liste et poète Tolu Ogun­le­si. Basé à Lagos, au Nigé­ria, il en a assez de voir des repor­ters de télés occi­den­tales débar­quer dans un pays pour cou­vrir une crise pen­dant quelques heures, avant de repar­tir pour tou­jours :

« J’appelle ça le “jour­na­lisme-héli­co­ptère”. Les médias locaux, eux, sont là sur la durée. Depuis quelques années, les jour­na­listes afri­cains ont gagné en confiance, assez pour racon­ter leur propre expé­rience. Les réseaux sociaux ont per­mis à leur voix de por­ter davan­tage.

Avant, CNN ou la BBC étaient les seuls à avoir les moyens de domi­ner la conver­sa­tion mon­diale, main­te­nant on a des chaines comme Chan­nels au Nige­ria qui a très bien trai­té les récentes élec­tions.

Quand vous par­lez de l’endroit dans lequel vous vivez, où se trouve votre mai­son, vous pou­vez vous per­mettre d’aller plus loin, d’être plus nuan­cé. »

4. « Recruter un abonné pour son journal, ce n’est pas seulement lui prendre son argent »

Fini le temps où on pou­vait faire signer un chèque ou un for­mu­laire de pré­lè­ve­ment auto­ma­tique à son lec­teur et puis par­tir en cou­rant, en espé­rant qu’il reste fidèle pour les dix ou vingt ans à venir. C’est ce qu’a rap­pe­lé Jeff Jar­vis dans sa key­note :

« Les gens veulent désor­mais qu’il y ait une vraie col­la­bo­ra­tion entre leurs médias et eux. Un sen­ti­ment d’appartenance, un enga­ge­ment à faire des choses ensemble. […]

Il faut trou­ver de nou­velles façons de contri­buer, pas seule­ment en envoyant de l’argent, mais en fai­sant un effort, en pro­po­sant du conte­nu, de l’aide pour le mar­ke­ting, des lignes de code, bref tout ce qui peut aider dans notre mis­sion d’informer.

Et en retour, il faut trou­ver com­ment récom­pen­ser cette par­ti­ci­pa­tion, et ça ne peut pas être seule­ment l’accès à un conte­nu. Ça peut être une invi­ta­tion à un évé­ne­ment, mais aus­si une forme de recon­nais­sance sociale. »

Alors que beau­coup de sites d’actualité peinent à défi­nir ou rendre attrac­tives leurs offres d’abonnement, c’est peut-être cher­chant des « membres actifs » ou des « sou­tiens » plu­tôt que de simples « abon­nés » qu’ils réus­si­ront. La méthode a en tout cas réus­si pour Media­part.

5. « Le nouveau datajournalisme, c’est le journalisme de capteurs »

On pour­rait pen­ser que les cigales sont tou­jours dans le coin, qu’il suf­fit de s’installer dehors pour l’apéro pour com­men­cer à les entendre. Mais il en existe un genre par­ti­cu­lier, la magi­ci­ca­da Brood IIqui ne débarque sur la côte est des Etats-Unis qu’une fois tous les dix-sept ans.

Pour pré­voir le moment exact de son arri­vée et ne pas la rater, l’émission Radio­lab a lan­cé début 2013 le pro­jet Cica­da Tra­cker, et pro­po­sé aux inter­nautes moti­vés d’assembler un boî­tier élec­tro­nique capable de mesu­rer la tem­pé­ra­ture à 20 cen­ti­mètres sous la sur­face du sol, grâce à un cap­teur de tem­pé­ra­ture.

Des diodes lumi­neuses indiquent quand la tem­pé­ra­ture atteint 17,8 °C, soit juste avant le réveil des cigales mâles, qui rejoignent la sur­face et com­mencent à faire du bou­can pour atti­rer les femelles. Les don­nées étaient ensuite cen­tra­li­sées pour dres­ser des cartes natio­nales.

Si vous avez envie de tes­ter ça dans votre garage afin de vous pré­pa­rer pour la vague de 2030, le fabri­cant Ardui­no pro­pose toute une gamme de sup­ports qu’on branche à son ordi­na­teur et sur les­quels se montent des cap­teurs de tem­pé­ra­ture, de son, de vent, d’humidité, d’accélération, de lumière, de proxi­mi­té, de rythme car­diaque, de ten­sion arté­rielle…

Tous ces pro­duits (pré­sen­tés par la crea­tive tech­no­lo­gist Lin­da Sand­vik à Pérouse) sont loins d’être nou­veaux mais, un peu comme les drones, ils ouvrent de nou­veaux hori­zons aux jour­na­listes et aux acti­vistes bidouilleurs. Comme ces étu­diants chi­nois qui ont fait voler des cerf-volants pour mesu­rer la pol­lu­tion dans  le ciel chi­nois.

6. « Aujourd’hui, tu peux plus te contenter d’être un observateur, il faut t’engager »

Le jour­na­liste est de moins en moins vu comme un pur esprit, obser­va­teur objec­tif de la marche du monde mais ne pre­nant jamais part aux évé­ne­ments qui le secouent.

Ce mythe-là a vécu, comme l’a prou­vé la récente ini­tia­tive du Guar­dian, qui veut faire pres­sion sur la fon­da­tion Bill et Melin­da Gates et d’autres fonds d’investissement afin qu’ils n’investissent plus dans les entre­prises exploi­tant les éner­gies fos­siles, afin de lut­ter contre le réchauf­fe­ment cli­ma­tique.

Une vraie libé­ra­tion pour Aron Pil­ho­fer :

« Après vingt ans de jour­na­lisme, je m’étais tou­jours arrê­té devant cette porte-là. On est là pour racon­ter ce qui se passe, ce qui ne va pas, ce qu’il fau­drait faire, mais on ne s’empare pas d’un com­bat. Et ça, c’est vrai­ment frus­trant à force.

Ce serait impos­sible de faire ça au New York Times, ils ne veulent vrai­ment pas aller vers un « jour­na­lisme de solu­tions. »

Beau­coup de pro­jets reposent aus­si sur la col­la­bo­ra­tion avec des orga­ni­sa­tions non gou­ver­ne­men­tales (ONG) ou des groupes d’activistes, comme le lan­ce­ment de la revue Alter-mondes, en France.