Le monde selon Bernard Guetta : la carte de ses 500 chroniques

Ça se passe au moment où la tar­tine beur­rée entre en contact avec le café brû­lant. Un ron­ron­ne­ment s’échappe du poste de radio. Une voix fami­lière qui che­vrote un peu, un phra­sé impec­cable qui fran­chit les « pre­miè­re­ment », les « deuxiè­me­ment » et les « mais éga­le­ment » sans jamais tré­bu­cher. Le texte, lui, glisse sans cahot d’une confé­rence gene­voise à une réunion du G7, en pas­sant par Bruxelles et ses som­mets de la der­nière chance.

Une chronique quotidienne depuis 1991

Ber­nard Guet­ta, 64 ans, est « un majes­tueux monu­ment à dômes et à cou­poles […] ins­tal­lé dans le pay­sage mati­nal », s’amusait Daniel Schnei­der­mann. S’il le taquine, le fon­da­teur d’Arrêt sur images voit aus­si en lui l’un des rares jour­na­listes qui « dans chaque évé­ne­ment micro­sco­pique cherchent par réflexe les racines pro­fondes, les loin­taines consé­quences, bref la pers­pec­tive ».

Le chro­ni­queur a rejoint France Inter en 1991 après une car­rière déjà longue et tient depuis la chro­nique Géo­po­li­tique chaque matin, du lun­di au ven­dre­di à 8h19. Ce pas­sage obli­gé de la mati­nale est ins­crit dans la rou­tine des audi­teurs, sur le mode « déjà Guet­ta, faut y aller, Mat­teo va être en retard à l’école ».

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Les pays les plus cités dans la chronique Géopolitique de France Inter

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Cli­quez ou tapo­tez sur un pays pour plus d’infos, double-cli­quez ou pin­cez pour zoo­mer.

Mais à quoi res­semble la carte du monde que Guet­ta raconte à près de 4 mil­lions de Fran­çais mal réveillés ?

C’est à cette ques­tion que j’ai ten­té de répondre en ana­ly­sant 520 chro­niques publiées sur le site de France Inter entre août 2012 et mai 2015 – pour ceux que ça inté­resse, je reviens sur les outils uti­li­sés dans un autre article de ce site.

Un tiers de plus que le Nouveau Testament

Près de trois sai­sons de chro­niques pour un impo­sant cor­pus de plus de 300 000 mots (pour vous don­ner une idée, ça fait un tiers de plus que le Nou­veau Tes­ta­ment), soit 1,6 mil­lion de signes ou encore plus de 1 000 feuillets.

La carte en haut de cette page montre le résul­tat de ses recherches (contac­tez-moi ou lais­sez un com­men­taire si vous avez remar­qué une erreur ou une bizar­re­rie). Je les ai éga­le­ment ras­sem­blées sous forme de clas­se­ments.

En se pro­me­nant sur la pla­nète de Ber­nard Guet­ta, on remarque bien sûr la domi­na­tion des Etats-Unis, cités dans un près d’une chro­nique sur deux. Mais la Rus­sie, le Proche-Orient et le Moyen-Orient sont aus­si bien ser­vis par le chro­ni­queur. Logique, vu l’actualité de ces trois der­nières années en Ukraine, en Syrie et dans le reste du monde arabe.

Les pays émer­gents sont moins bien lotis : la Chine n’a été citée que 61 fois, et l’Inde (21 ) comme le Bré­sil (6) ne semblent guère pas­sion­ner le chro­ni­queur.

Même rela­tif dés­in­té­rêt pour l’Afrique, sur­tout si on met de côté les pays où la France est inter­ve­nue mili­tai­re­ment (Libye, Mali, Cen­tra­frique) – le Nigé­ria, deve­nu pour­tant la pre­mière éco­no­mie d’Afrique n’est cité que sept fois. Ou pour l’ensemble Amé­rique latine, mal­gré les remuants diri­geants du Vene­zue­la, de la Boli­vie et de l’Equateur.

« Eclairer les événements, les hiérarchiser »

Loin des yeux, loin du cœur de Guet­ta ? L’Indonésie, mal­gré ses 250 mil­lions d’habitants, n’est men­tion­née qu’une seule fois, l’Australie et l’Afrique du Sud trois fois seule­ment.

A l’inverse, de petits pays sont l’objet d’une plus grande atten­tion, comme le Liban, pré­sent dans 35 chro­niques, l’Arménie (7) et bien sûr le Vati­can (7).

Devant ces chiffres par­fois éton­nants, Ber­nard Guet­ta m’explique qu’il n’est « pas un uni­ver­si­taire », qu’il n’a pas voca­tion « à pas­ser en revue les plus de 200 pays pré­sents l’ONU », mais qu’il entend, en bon jour­na­liste, « éclai­rer les évé­ne­ments les plus mar­quants et les hié­rar­chi­ser ».

Le chro­ni­queur explique ne pas cher­cher, au fil de ses inter­ven­tions, un équi­libre entre les dif­fé­rentes régions du monde. « C’est l’actualité qui com­mande », résume-t-il, ajou­tant :

« Je vous mets en garde contre la ten­ta­tion de tirer des conclu­sions basées seule­ment sur le nombre d’occurrences, pour moi ce n’est pas per­ti­nent. » 

Thaïlande, Maroc, Birmanie : rien

Mais ce qui m’a le plus sur­pris, ce sont les trous du gruyère : en effet, la liste des pays qui n’ont jamais cités en plus de 500 chro­niques com­prend quelques poids lourds.

C’est le cas de la Thaï­lande, qui a pour­tant connu, sur la période étu­diée, une crise poli­tique majeure débou­chant sur une reprise en main du pays par l’armée. Mais aus­si de la Bir­ma­nie, dont le régime donne des signes d’ouverture depuis la libé­ra­tion d’Aung San Suu Kyi en 2010.

Plus frap­pant encore, le cas du Maroc, où Guet­ta a pour­tant pas­sé une par­tie de sa jeu­nesse – l’Algérie voi­sine est elle men­tion­née 22 fois. Ces absences ne per­turbent cepen­dant pas l’intéressé :

« Tout dépend de la période que vous étu­diez. Il n’était pas illo­gique que je n’aie pas par­lé du Maroc ces der­niers temps, il n’y avait pas d’actualité impor­tante dans ce pays.

La brouille avec la France [après que le chef du contre-espion­nage maro­cain Abdel­la­tif Ham­mou­chi a été convo­qué par un juge fran­çais lors d’un voyage à Paris, ndlr] n’a pas duré très long­temps.

J’en aurais peut-être par­lé si per­sonne ne l’avait fait, mais j’ai consi­dé­ré que ça ne fai­sait pas le poids, à ce moment-là, face à d’autres évé­ne­ments. »

C’est la limite de mon petit tra­vail : comme tous les jour­na­listes, Guet­ta parle d’abord des pays dont on parle, ceux qui sont « dans l’actualité », aus­si mou­vante soit la défi­ni­tion qu’on donne à ce mot. Mais je reste convain­cu que sur une si longue période et un si grand nombre de textes, mon explo­ra­tion du « monde de Ber­nard Guet­ta » a mal­gré tout du sens.

Plus un pays est riche, plus il est cité

Si on met de côté l’actu, quel cri­tère peut expli­quer qu’un pays s’impose ou non sur cette drôle de map­pe­monde ? En croi­sant ces rele­vés avec les don­nées de la Banque mon­diale, j’ai cher­ché des cor­ré­la­tions. J’ai fait chou blanc avec la super­fi­cie, la popu­la­tion, le PIB par habi­tant ou le nombre de décès dans des conflits armés.

En revanche, plus un pays est glo­ba­le­ment riche, et plus il a de chances d’être cité dans les chro­niques de Guet­ta – pour les matheux, le coef­fi­cient de cor­ré­la­tion est de 0,64.  Ce n’est pas illo­gique : une éco­no­mie impor­tante va sou­vent de pair avec des dépenses mili­taires signi­fi­ca­tives et une diplo­ma­tie plus active.

La liste des per­son­na­li­tés les plus citées réserve elle peu de sur­prises, même si on note­ra que Jacques Delors et Charles de Gaulle font de fré­quentes appa­ri­tions – le pre­mier est plus sou­vent cité qu’Hugo Cha­vez.

Enfin, je me suis aus­si inté­res­sé au contexte dans lequel ces pays et ces per­son­na­li­tés étaient citées, grâce à un logi­ciel de « lexi­co­mé­trie ». J’ai cher­ché par exemple les adjec­tifs les qua­li­fiant, notam­ment ceux qui peuvent déno­ter un juge­ment de valeur voire un par­ti-pris (par exemple, « popu­liste » pour Cha­vez ou « intran­si­geant » pour Pou­tine).

L’Europe et le « divorce » des Européens

On peut voir ain­si que Guet­ta asso­cie très sou­vent le mot « Europe » (et ses déri­vés) au mot « divorce », dans des phrases comme : « Le divorce crois­sant entre les Euro­péens et l’Europe menace jusqu’à l’idée même d’unité euro­péenne. » Euro­péiste convain­cu, il a fait acti­ve­ment (outra­geu­se­ment pensent cer­tains, comme Acri­med) cam­pagne pour le oui au réfé­ren­dum sur le trai­té consti­tu­tion­nel de 2005.

Mais ces quelques coup de sonde n’ont pas don­né grand chose : les « cooc­cur­rences » (soit les mots qu’on relève sou­vent au voi­si­nage d’un autre dans le texte) détec­tées m’ont sem­blé assez neutres – en y pas­sant plus de temps, un spé­cia­liste ferait peut-être davan­tage de trou­vailles.

La preuve d’une pru­dence très diplo­ma­tique dans le choix des for­mu­la­tions ? Ber­nard Guet­ta explique en tout cas « sa très grande méfiance à l’égard de mots qui ne veulent plus rien dire, comme isla­miste » : « Je pré­fère uti­li­ser un lan­gage plus pré­cis, un mot qui décrit ce qui se passe. »

Mis à jour le 8 mai à 8h20. Erreur d’unité dans le clas­se­ment et la carte cor­ri­gée, mer­ci à @florenchev de l’avoir signa­lée.

Mis à jour le 11 mai à 8h30. Erreur dans le nombre de cita­tions d’Erdogan, mer­ci à Sibel Fuchs de l’avoir signa­lée sur Face­book.

Illus­tra­tion uti­li­sée sur la page Face­book Dans mon labo d’après pho­to David Mon­niaux (CC BY-SA)

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