L’info était bidon… mais elle est toujours en ligne sur ton site, coco

Pour aider les inter­nautes à dis­tin­guer le vrai du faux, les médias ont lan­cé des rubriques de fact che­cking et passent en revue toute la jour­née des décla­ra­tions poli­tiques, des légendes urbaines cro­qui­gno­lesques ou des repor­tages de la télé russe – un exer­cice aus­si sain que sans fin.

Mais que se passe-t-il quand les sites d’actu sont eux-mêmes à l’origine de la dif­fu­sion d’une info bidon ? Font-ils preuve de la même exi­gence envers leurs propres conte­nus ? Que deviennent les articles concer­nés quand ils sont démen­tis, par­fois bru­ta­le­ment, deux heures ou deux jours plus tard ?

Pour le savoir, j’ai mené une petite expé­rience.  Après une rapide consul­ta­tion sur Twit­ter et sur Face­book, j’ai sélec­tion­né cinq his­toires récentes.

Leur point com­mun ? Elles ont été lar­ge­ment reprises par les sites d’info géné­ra­listes fran­çais, avant d’être « démon­tées » peu après :

  • « L’araignée mor­telle décou­verte dans une caisse de bananes ». L’araignée était inof­fen­sive, et les diverses aber­ra­tions des articles sur le sujet ont été rele­vées par l’émission La Tête au car­ré sur France Inter.
  • « La pres­ti­gieuse pri­ma­to­logue fran­çaise qui ter­mine au Samu social ». L’enquête réa­li­sée par Cau­settebien que contes­tée par Sciences et Ave­nir, montre l’ampleur de l’emballement média­tique autour de Fran­cine Néa­go.
  • « La jeune mariée enceinte après avoir cou­ché avec le nain strip-tea­seur de son enter­re­ment de vie de jeune fille. » Sur L’Express et sur L’Obs, on lira com­ment démon­ter (en quelques minutes) cette his­toire un peu cra­cra mais crous­tillante.
  • « La snow­boar­deuse pour­sui­vie par un ours. » Tru­quée, la vidéo a été pro­duite par l’agence aus­tra­lienne The Wool­shed Com­pa­ny dans le cadre de l’opération The Viral Expe­riment.

J’ai ensuite mené des recherches sur 30 médias par­mi les plus fré­quen­tés. A chaque fois qu’une de ces « infos bidon » était détec­tée dans ses archives, j’ai regar­dé com­ment le site étu­dié avait réagi, avant de le clas­ser dans une des cinq caté­go­ries détaillées ci-des­sous – pour les curieux, les 150 résul­tats sont aus­si dis­pos dans une Google Sheet.



J’étais un peu scep­tique avant de me lan­cer dans ce tra­vail : je me disais qu’en 2016, les rédac­tions concer­nées devaient avoir toutes réflé­chi à des règles et des pro­cé­dures afin d’éviter de lais­ser des infor­ma­tions erro­nées sur­vivre dans leurs archives.

Mais en quelques clics, j’ai trou­vé 41 articles encore en ligne qui reprennent les cinq sujets ci-des­sus, sans prendre de recul ni aver­tir le lec­teur de ce qui a pu se pas­ser depuis la paru­tion.

Soit 41 liens qu’un lec­teur pour­ra publier sur Face­book en toute bonne foi, pour peu qu’il fasse confiance aux médias concer­nés, redon­nant à ces his­toires visi­bi­li­té et légi­ti­mi­té.

Un peu sur­pris, j’ai inter­ro­gé les res­pon­sables de trois sites où ce lais­ser-aller dans les archives était, au moins au vu des résul­tats de ma petite expé­rience, le plus fla­grant.

Jérome Béglé, direc­teur adjoint de la rédac­tion du Point, n’a pas sem­blé bou­le­ver­sé quand je lui ai appris que son média conti­nuait à col­por­ter la fable du strip-tea­seur nain :

« En cas d’erreur, on n’a pas de règle intan­gible, on fait au cas par cas. Pour la fausse mort de Mar­tin Bouygues j’ai écrit un article après coup afin d’expliquer ce fail col­lec­tif. Là, je vais regar­der.

Je dépu­blie très rare­ment, c’est un prin­cipe. Un papier de presse écrite ne se dépu­blie pas, donc un papier web ne se dépu­blie pas non plus : quand le coup est par­ti, il est par­ti.

Mais on est assez peu accros au buzz venant des réseaux sociaux, ça limite le type de risques. »

Au Dau­phi­né libé­ré, le rédac­teur en chef n’hésite pas, lui, à appuyer sur le gros bou­ton rouge. Après que le lui ai signa­lé des articles pro­blé­ma­tiques sur le site du quo­ti­dien régio­nal (les trois cases rouges dans le tableau plus haut), Jean-Pierre Sou­chon a fait sup­pri­mer deux conte­nus par son équipe :

« Il y a sur le site des infos pré­pa­rées par des équipes à Paris pour plu­sieurs titres du groupe. S’ils ne rec­ti­fient pas le tir, ça peut res­ter en ligne.

Mais non, on ne laisse pas en ligne une erreur qu’on nous aurait signa­lée, je trouve insul­tant que vous le sous-enten­diez. Dans cer­tains cas, on va modi­fier le texte ; si le sujet lui-même n’existe plus, autant le sup­pri­mer plu­tôt que de pla­cer un aver­tis­se­ment. »

« Des molosses affamés de “clics”»

En plon­geant dans les pla­cards, j’ai fait quelques décou­vertes savou­reuses. Sur Le Point, on apprend ain­si que l’oncle de Kim Jong-un se serait fait dévo­rer par 120 chiens affa­més, dans un article publié le 4 jan­vier 2014.

Info bidon, apprend-on dans un billet daté du len­de­main, publié sur le même site et titré « Kim et les chiens : la Toile rase gra­tis ». Son auteur regrette, non sans lyrisme, que « les por­tails du monde entier se jettent sur la bête, tels des molosses affa­més de “clics” […] sans appli­quer l’un des prin­cipes fon­da­men­taux du jour­na­lisme : la véri­fi­ca­tion des infor­ma­tions ».

Soyons juste, l’hebdo n’est pas le seul à avoir ses archives un peu schi­zo­phrènes.

Ain­si Libé­ra­tion fait-il encore aujourd’hui mine de s’interroger sur la décou­verte pos­sible d’une cité maya par un ado­les­cent cana­dien qui a regar­dé les étoiles. Pour­tant, un clic plus loin, le même site et le même auteur sont beau­coup plus défi­ni­tifs : « Non, non et non, il est abso­lu­ment impen­sable que les Mayas aient pu […] repro­duire la carte des constel­la­tions avec leurs cités ». 

Un Démotivateur motivé pour changer

Dans mes four­nis­seurs d’infos bidon en gros, je n’ai pas été très éton­né de retrou­ver sou­vent Démo­ti­va­teur, média d’info­tain­ment rare­ment cité pour la qua­li­té de son tra­vail jour­na­lis­tique. Le site m’a répon­du qu’il était déci­dé à chan­ger cette répu­ta­tion :

« L’équipe de Démo­ti­va­teur ne comp­tait que quatre per­sonnes jusqu’en sep­tembre 2015. Il était dif­fi­cile d’approfondir scru­pu­leu­se­ment cha­cun des articles.

Depuis, nous avons créé une équipe dédiée à la rédac­tion, com­po­sée de six jour­na­listes et dun rédac­teur en chef.  Notre poli­tique édi­to­riale s’inscrit dans la volon­té de trans­mettre des infor­ma­tions réelles dont les sources sont véri­fiées.

Les articles aux­quels vous faites réfé­rence sont anté­rieurs à cette nou­velle orga­ni­sa­tion, et sont par­ti­cu­liè­re­ment iso­lés. […] Par manque de temps, nous n’avons pas encore repris un à un chaque sujet pour les re-véri­fier. »

Publier moins mais publier mieux : c’est peut-être le meilleur remède aux infos bidon. La pre­mière vic­time de la guerre du clic, c’est la véri­té, c’est sûre­ment ce qu’aurait dit l’écrivain anglais Rudyard Kipling, selon Le Figa­ro. A moins que ce soit le poli­ti­cien amé­ri­cain Hiram War­ren John­son, comme l’affirme Le Monde ? A vous de tran­cher !

Mis à jour le 19/8 à 17h55. Signi­fi­ca­tion des car­rés gris ajou­tée en légende du tableau.

Pré­ci­sion le 23/8 à 9h25. France Bleu a dépu­blié les deux articles trou­vés sur son site.

Puisque vous passez par là…

J’ai besoin de votre aide : je m’intéresse à la mesure d’audience des médias en ligne (dans Google Analytics, sur Facebook, sur Twitter…) et à ce que les journalistes en font. En participant à ma petite enquête sur le sujet, vous m’aiderez à concevoir de nouveaux services intéressants.

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