Archives par mot-clé : nouveaux formats

Les médias n’ont pas besoin de plus de technologie, mais de plus d’empathie

J’ai une confi­dence à vous faire : je suis cen­sé être un spé­cia­liste de l’innovation dans les médias – c’est en tout cas comme ça que je gagne ma vie –, mais il y a des pans entiers de l’innovation dans les médias qui me laissent dans une pro­fonde indif­fé­rence.

Pre­nez les expé­riences de réa­li­té vir­tuelle ou de réa­li­té aug­men­tée, par exemple. Je vois pas­ser chaque matin dans ma veille un nombre consi­dé­rable d’expériences, de témoi­gnages ou de tri­bunes à ce sujet, et mal­gré mes efforts et mon pro­fes­sion­na­lisme, je ne par­viens pas à m’y inté­res­ser.

Je com­prends que beau­coup d’experts sur­veillent cette ten­dance de près, et j’ai bien sûr vu pas­ser quelques exemples réus­sis, comme cette vidéo à 360° tour­née par­mi les sol­dats ira­kiens lors de la recon­quête de Fal­lou­jah, et dif­fu­sée par le New York Times.

(Je vois aus­si de beaux ratages, comme l’application lan­cée par France Télé­vi­sions à l’occasion de la pré­si­den­tielle, bidule par­ti­cu­liè­re­ment creux et inutile.)

Mais plus pro­fon­dé­ment, je n’arrive pas à ima­gi­ner un futur où notre rap­port à l’information pas­se­rait, prin­ci­pa­le­ment ou acces­soi­re­ment, par des expé­riences d’immersion de ce genre.

L’info en ligne, un écosystème du moindre effort

Pre­nez la vidéo sur mobile. Ça ne paraît pas bien com­pli­qué de pen­cher son smart­phone sur le côté pour pro­fi­ter d’une vidéo au for­mat 16/9 en plein écran.

Pour­tant, les médias en ligne dif­fusent de plus en plus sou­vent des clips au for­mat car­ré ou ver­ti­cal – et ils réor­ga­nisent leur cir­cuit de pro­duc­tion en consé­quence – parce que nous pri­vi­lé­gions ceux qui nous épargnent ce simple geste du poi­gnet.

Dans un tel éco­sys­tème du moindre effort, où on se contente sou­vent de l’information « pous­sée » par ses amis sur un réseau social ou noti­fiée par une appli­ca­tion sur son mobile, je ne vois pas de place pour des for­mats qui imposent au lec­teur de mettre un casque sur la tête ou de bran­dir son télé­phone dans toutes les direc­tions pour accé­der à de l’information.

Je vois en revanche très bien com­ment ces dis­po­si­tifs peuvent s’imposer dans le monde du jeu vidéo, mais ce n’est pas du tout la même limo­nade.

Est-ce que j’ai vrai­ment envie de pas­ser mon temps à cher­cher autour de moi quel degré je suis cen­sé regar­der par­mi les 360 dis­po­nibles pour com­prendre ce qui est en train de se pas­ser dans le monde ? Est-ce que c’est vrai­ment ce que j’attends d’un média ou d’un jour­na­liste ?

Qu’apporte un direct sur Facebook Live par rapport à un direct sur BFM-TV ?

Au risque de pas­ser pour un vieux con, je pour­rais tenir le même type de rai­son­ne­ment pour plu­sieurs autres tech­no­lo­gies qui ont beau­coup occu­pé les esprits ces der­niers temps.

Ça inclut les robots conver­sa­tion­nels dans les mes­sa­ge­ries ins­tan­ta­nées. Les chat­bots que j’ai ins­tal­lés sur Mes­sen­ger m’ont presque tous don­né envie de jeter mon smart­phone par la fenêtre, tant s’informer par ce canal m’a paru un exer­cice aus­si labo­rieux que frus­trant. L’exception confir­mant la règle étant celui lan­cé par L’Obs pour la pré­si­den­tielle, et qui raconte au jour le jour les hési­ta­tions d’une série d’électeurs indé­cis.

L’engouement actuel pour la vidéo live me laisse tout aus­si scep­tique. Je trouve bien sym­pa­thiques les jeunes repor­ters des sites géné­ra­listes envoyés dans les cor­tèges se fil­mer en direct, inter­vie­wer des mani­fes­tants et répondre aux réac­tions en direct des gens sur Face­book.

Mais je peine à voir la valeur édi­to­riale qu’ils apportent, quand on com­pare ce qui est dif­fu­sé à ce que dif­fusent les chaines info – qui ont à dis­po­si­tion des jour­na­listes rom­pus à l’exercice, du maté­riel de qua­li­té et toute une culture don­nant « la prio­ri­té au direct ».

Evi­dem­ment, il est tout à fait pos­sible que dans cinq ou dix ans, nous ayons tous une paire de lunettes spé­ciales réa­li­té vir­tuelle sur la table du salon, afin de s’informer chaque soir avec des vidéos à 360° dif­fu­sées en direct et com­men­tées par des robots.

(Si vous vivez dans ce futur et que vous êtes en train de lire ces lignes, mer­ci de ne pas être trop méchant dans les com­men­taires.)

Un consultant en innovation a besoin d’innovations sur lesquelles être consulté

Au pas­sage, ça me pose un pro­blème pro­fes­sion­nel. Comme le tra­der fait ses pro­fits grâce aux évo­lu­tions des cours de bourse et ne gagne rien si rien ne change, le consul­tant en inno­va­tion a besoin d’innovations sur les­quelles être consul­té.

Et sauf à être tota­le­ment cynique, il a inté­rêt à croire en ces nou­velles ten­dances, au moins un mini­mum, s’il veut gagner sa croûte. J’ai la chance d’avoir des clients que ces nou­veau­tés laissent pour le moment indif­fé­rents ; si ce n’était pas le cas, je serais bien embê­té.

Atten­tion, je ne suis pas en train de dire que le jour­na­lisme n’a rien d’intéressant à prendre dans le grand panier des nou­veau­tés tech­no­lo­giques. Il y a quelques années, c’est autour du data­jour­na­lisme qu’il y avait un fort engoue­ment. Et encore aujourd’hui, je lis pas mal de big bull­shit sur le big data ou l’utilisation de l’intelligence arti­fi­cielle à des fins édi­to­riales.

La data est cepen­dant plus qu’une mode, et modi­fie de façon non négli­geable le tra­vail dans un nombre crois­sant de rédac­tions, et je suis très fier d’y avoir contri­bué par mes for­ma­tions, confé­rences ou expé­riences.

Le « journalisme en empathie », exercice profondément humain

Mais aujourd’hui, les vraies évo­lu­tions sont peut-être ailleurs. C’est le sen­ti­ment que me laisse la der­nière édi­tion du Fes­ti­val inter­na­tio­nal de jour­na­lisme de Pérouse qui se tenait début avril, dont les échanges ont sans doute cata­ly­sé en moi d’autres réflexions plus anciennes .

Si j’essaie de mettre toutes mes impres­sions dans un grand sac et de col­ler une éti­quette des­sus, j’appellerais cette ten­dance le « jour­na­lisme en empa­thie ».

Soit un jour­na­lisme vécu comme un exer­cice pro­fon­dé­ment humain. Qui prend réel­le­ment en compte les attentes du lec­teur. Et qui tente de connec­ter les gens au monde qui les entoure, au lieu de déver­ser sur leur tête un flux conti­nu d’informations sus­ci­tant, au mieux, de l’indifférence ou, au pire, de l’angoisse et de l’isolement.

Je sais, dit comme ça, ça fait « cul-cul la pral’ », mais c’est quand même plus embal­lant que « le jour­na­lisme de drones » ou le « jour­na­lisme de robots », non ?

L’empathie était d’ailleurs le thème de l’un des ren­dez-vous pro­po­sés à Pérouse, et au-delà, elle me semble bien résu­mer une série d’évolutions que tra­versent (ou devraient tra­ver­ser) les médias.

Comme ce thème m’inspire, je vais le décli­ner Dans mon labo en quatre épi­sodes dans les semaines qui viennent. En espé­rant vous convaincre de ran­ger votre casque de réa­li­té vir­tuelle au pla­card au moins quelques ins­tants !

Hé, ce texte fait par­tie d’une série de notes consa­crée au « jour­na­lisme en empa­thie » ! Voi­ci le menu com­plet :

5 exemples réussis de “journalisme à la petite cuillère”

Le gar­çon à la petite cuillère, image extraite du film “Matrix”

Par­fois, les lec­teurs sont un peu comme des bébés : si vous leur pré­sen­tez votre bouillie dans un bol, ils vont faire “pfff…» et peut-être même vous le balan­cer à la figure.

Mais si vous convoyez leur pitance par petites doses à l’aide d’une petite cuillère, vous ver­rez qu’ils fini­ront par la man­ger en entier sans regim­ber.

Le « jour­na­lisme à la petite cuillère », c’est une ten­dance que j’ai vu se des­si­ner récem­ment – je vois pas­ser beau­coup de nou­veaux for­mats édi­to­riaux, et j’en conçois moi-même à l’occasion.

Elle est en train d’enterrer la mode du long­form : c’est désor­mais décou­pée en petites bou­chées qu’on pro­pose l’information aux inter­nautes. J’ai choi­si cinq exemples réus­sis de ce phé­no­mène, mais vous en avez sûre­ment d’autres en tête, et aurez j’espère à cœur de les par­ta­ger dans les com­men­taires.

1. Le diaporama bad ass aux légendes ultracourtes

Cap­ture d’écran d’un dia­po­ra­ma Look At This de la NPR
  • Taille de la cuillère. 130 signes envi­ron pour chaque texte
  • Nombre de cuille­rées. 66 en tout
  • Taille du bol. A la louche, plus de 8 000 signes

Avec ses Look At This, la NPR pro­pose un for­mat visuel très effi­cace, que Le Temps a aus­si adop­té : des pho­tos plein écran, une navi­ga­tion ultra basique à la sou­ris ou au cla­vier, et sur­tout des textes très courts.

Par­ti­cu­la­ri­té : pour occu­per toute la lar­geur et toute la hau­teur d’un écran quelque soit sa taille, les pho­tos publiées sont for­cé­ment reca­drées. Sur un ordi­na­teur, on coupe un peu sur les bords ; sur un mobile, on n’affiche qu’une por­tion congrue de la pho­to.

Une photo du diaporama, telle qu'elle apparaît sur un écran d'iPhone 6 et sur un macBook.
Une pho­to du dia­po­ra­ma, telle qu’elle appa­raît sur un iPhone 6 et sur un Mac­Book 13 pouces.

On ima­gine que l’équipe Visuals Team du réseau amé­ri­cain de radios publiques s’est effor­cée de sélec­tion­ner des pho­tos adap­tées, avec le sujet prin­ci­pal de l’image bien calé au centre.

Cette pra­tique un peu acro­ba­tique a de quoi faire s’étrangler les puristes du pho­to­re­por­tage. Elle a l’intérêt de ren­for­cer l’impact visuel du conte­nu publié, sur­tout sur un smart­phone – sup­port sur lequel les médias en ligne publient le plus sou­vent des pho­tos au for­mat pay­sage, de ce fait affi­chées en taille réduite.

2. Le serious game dont vous êtes le héros

Cap­ture d’écran du jeu “Scénario(s)”
  • Taille de la cuillère. 290 signes en moyenne pour chaque écran
  • Nombre de cuille­rées. 757 (pour tous les choix)
  • Taille du bol. Plus de 215 000 signes

Avec Scénario(s), qui lui a valu le Prix de l’innovation en jour­na­lisme, Marie Tur­can  pro­pose de se plon­ger dans le monde des scé­na­ristes de télé­vi­sion et de ciné­ma, ses pro­duc­teurs libi­di­neux et ses écri­vains en galère de thune. Le lec­teur incarne un scé­na­riste débu­tant et doit faire, à chaque étape, le choix entre plu­sieurs options.

L’entrée en matière et la prise en main sont très simples, et c’est sans doute ce qui fait l’intérêt de ce type de for­mats : le lec­teur com­mence à les explo­rer sans prendre vrai­ment conscience de leur lon­gueur totale ; après une ou deux minutes, il va pour­suivre la lec­ture pour avoir la satis­fac­tion d’avoir accom­pli une tâche jusqu’au bout.

(J’imagine qu’il y a un phé­no­mène neu­ro­lo­gique à l’œuvre, une glande qui s’active quelque part entre le tha­la­mus et le cor­tex – si jamais vous êtes un spé­cia­liste de la chose, pen­sez à lais­ser un com­men­taire.)

3. Le réseau de personnes exposé maillon par maillon

Cap­ture d’écran de la data­viz “Un an de connexions ter­ro­sites”
  • Taille de la cuillère. 350 signes envi­ron pour chaque texte
  • Nombre de cuille­rées. 17 en tout
  • Taille du bol. Près de 6 000 signes

Pour mon­trer les liens entre les diverses équipes ter­ro­ristes qui ont sévi en France l’an der­nier, Libé­ra­tion a choi­si de dévoi­ler mor­ceau par mor­ceau le réseau de dji­ha­distes que ses jour­na­listes sont par­ve­nus à recons­ti­tuer.

C’est un choix malin, en par­tie contre-intui­tif : on aurait envie de mon­trer dès le char­ge­ment de la page le réseau entier, parce que c’est le résul­tat d’un tra­vail qu’on ima­gine long et minu­tieux. Mais le risque serait alors de décou­ra­ger le lec­teur avec une info­gra­phie trop dense et trop com­plexe.

Cet exemple montre aus­si qu’on n’est pas for­cé d’adopter un for­mat aus­tère quand le sujet l’est : on peut faire le choix du visuel et de l”« expé­rien­tiel » pour trai­ter la com­plexi­té.

4. Le décryptage d’un geste sportif mouvement par mouvement

Cap­ture d’écran d’un écran d’intro de la rubrique The Fine Line, du New York Times
  • Taille de la cuillère. 80 signes envi­ron pour chaque texte
  • Nombre de cuille­rées. 22, pour une qua­ran­taine d’étapes
  • Taille du bol.  Pas plus de 2 000 signes

Ce serait du foot, on par­le­rait de « foot­ball total ». La série d’infographies The Fine Line, pré­pa­rée par le New York Times pour les JO de Rio, pour­rait faire mou­rir d’envie tous ceux qui tra­vaillent sur ce type de nou­velles écri­tures.

Images, vidéos, sché­mas, inter­ac­tions, tran­si­tions, desi­gn, ergo­no­mie… : le résul­tat est beau, intel­li­gent et réglé comme du papier à musique,  le tout avec même pas 2 000 signes de texte !

Venant d’un jour­nal qu’on sur­nom­mait The Gray Lady («la dame en gris») pour l’austérité de ses pages, l’évolution est spec­ta­cu­laire. D’autant qu’en 2012, c’est au contraire un (très) long for­mat,  Snow Fall, qui avait fait remar­quer le New York Times sur le web.

5. Le quiz intelligent qui montre comment nous percevons mal notre réalité

Cap­ture d’écran du quiz “How well do you know your coun­try ?”, du Guar­dian
  • Taille de la cuillère. 300 à 350 signes par question/réponse
  • Nombre de cuille­rées. 11 en tout
  • Taille du bol.  3 700 signes à tout cas­ser

C’est un autre de mes coups de cœur : le quiz « How well do you know your coun­try ?» («Connais­sez-vous bien votre pays ?») pro­po­sé par le Guar­dian pose à l’internaute une série de ques­tions pièges, dont la réponse est tou­jours un pour­cen­tage.

Par exemple : quelle est la part des habi­tants de la France qui n’est pas née en France ? Le résul­tat sélec­tion­né par l’internaute est com­pa­ré à deux autres valeurs :

  • la réa­li­té,
  • les réponses recueillies par Ipsos dans un son­dage mené dans 33 pays.

A chaque étape, un court texte tire les leçons de  l’expérience. Le tout est très effi­cace pour mon­trer à quel point notre vision de la réa­li­té sta­tis­tique peut être défor­mée.

Pourquoi il faut des licornes dans les rédactions (et ce qu’on peut faire avec)

Une licorne sur un laptop (Yosuke Muroya/Flickr/CC-NC)
Une licorne sur un lap­top (Yosuke Muroya/­Fli­ckr/CC-NC)

A en croire le joli panel réuni à l’hôtel Bru­fa­ni lors de la pre­mière jour­née du Fes­ti­val inter­na­tio­nal de jour­na­lisme de Pérouse, les rédac­tions doivent d’urgence embau­cher des « licornes » afin de mieux inno­ver sur les sup­ports numé­riques et de réus­sir leur muta­tion.

Ces « licornes », ce sont les jour­na­listes ayant des com­pé­tences de déve­lop­pe­ment ou, inver­se­ment, des déve­lop­peurs aimant tra­vailler sur l’actualité. Comme l’animal mytho­lo­gique, ces pro­fils sont rares et donc pré­cieux au sein d’un effec­tif.

C’est le constat dres­sé par les inter­ve­nants de ce débat :

Voi­ci une retrans­crip­tion de ce qui s’est racon­té, modu­lo quelques ellipses et refor­mu­la­tions de mon fait – d’avance, mille excuses si j’ai défor­mé un pro­pos ou raté une idée impor­tante.

Jac­qui Maher. Je suis du Queens, à New York, et quand j’étais jeune je vou­lais être poé­tesse. Heu­reu­se­ment pour moi, avant d’entrer à la la fac, j’ai com­men­cé à traî­ner avec un groupe de hackers. J’avais 15 ans, et c’est un âge où on trouve ce type de per­sonnes plu­tôt cool, mais j’aimais aus­si leurs idées et leur façon de voir le monde.

Vers 1999, la Hearst Cor­po­ra­tion a lan­cé un « stu­dio inter­ac­tif » que j’ai rejoins. J’ai notam­ment fait un CMS [content mana­ging sys­tem, ser­vice qui per­met de gérer les conte­nus publiés par un site web, ndlr] pour Popu­lar Mecha­nics [une revue scien­ti­fique amé­ri­caine, ndlr] mais aus­si des quiz pour Cos­mo­po­li­tan.

« Je suis passée par Friendster en Californie et un hôpital au Malawi »

Il était un peu trop tôt pour tout ça, et le stu­dio a fini par fer­mer. J’ai tra­vaillé un temps en Cali­for­nie, pour des start-ups comme Friend­ster, un réseau social que les plus jeunes d’entre vous ne connaissent sans doute pas. J’ai trou­vé inté­res­sant de voir com­ment on pou­vait mettre au point une tech­no­lo­gie pour résoudre un pro­blème, en l’occurence per­mettre aux gens de retrou­ver leurs amis.

J’ai ensuite voya­gé en Afrique, j’ai tra­vaillé pour une ONG de lutte contre le sida au Mala­wi. J’ai fini par ren­trer à New York. Un ami avait trou­vé un job dans une nou­velle équipe que le New York Times consti­tuait. J’ai pas­sé un entre­tien et j’ai fini pas être embau­chée un an plus tard.

J’y ai notam­ment tra­vaillé sur un outil mis en ligne après le trem­ble­ment de terre à Haï­ti pour aider les gens qui cher­chaient des nou­velles de leur proches, en col­la­bo­ra­tion avec Google et la Croix Rouge.

J’ai glo­ba­le­ment trou­vé le tra­vail au sein d’une rédac­tion très gra­ti­fiant, com­pa­ré à ce qu’on fait dans une start-up ou une ONG.

Mais j’ai fini par démé­na­ger à Londres pour rejoindre mon com­pa­gnon et tra­vailler pour la BBC. Je tra­vaille notam­ment sur la cou­ver­ture des élec­tions et sur des outils de nar­ra­tion inter­ac­tive.

Aron Pil­ho­fer. J’ai un par­cours très clas­sique, avant de com­men­cer à m’intéresser aux don­nées, au data­jour­na­lisme. C’est une spé­cia­li­té qui peut se décli­ner de beau­coup de façons, et ce n’est pas for­cé­ment quelque chose de si nou­veau.

Ce qui est de nou­veau en revanche, c’est la capa­ci­té qu’on a désor­mais d’utiliser les don­nées pour créer des récits qui ont une forme non tra­di­tion­nelle. On est en train de voir appa­raître de nou­veaux for­mats.

Pre­nez la mode pour l’expla­na­to­ry jour­na­lism [le jour­na­lisme péda­go­gique, que pra­tiquent aus­si les Déco­deurs du Monde, ndlr] : pour moi, les meilleurs dans ce domaine, c’est la rubrique Upshot du New York Times, parce qu’ils ne se contentent pas du texte mais tra­vaillent aus­si beau­coup sur le visuel.

« Ce n’est pas compliqué, mais sans licorne vous ne pourrez pas le faire »

Mais pour faire ça, il faut des jour­na­listes ayant des com­pé­tences en déve­lop­pe­ment, sinon, vous serez inca­pables de pro­duire ce genre de conte­nu.

Pre­nez le pro­jet Immi­grants in Their Own Words, du Guar­dian. On a vou­lu que les immi­grants prennent eux-mêmes la parole, alors que leur his­toire est tou­jours racon­tée par d’autres.

Le résul­tat est plu­tôt basique : des textes et des images, le tout créé entiè­re­ment par les lec­teurs du Guar­dian eux-mêmes.

Ça a l’air simple, mais ça met en œuvre pas mal de choses en cou­lisses. Il vous faut un CMS qui va gérer le cas où il y a une image avec le texte et celui où il n’y en a pas, mais aus­si gérer le cas où l’image est au for­mat por­trait et celui où elle au for­mat pay­sage.

Et tant qu’à faire, vous vou­lez que tout ça soit dans un gaba­rit qu’on puisse réuti­li­ser plus tard.

Au final, rien de très com­pli­qué, mais si vous n’avez pas une licorne dans votre rédac­tion, vous ne pour­rez pas le faire.

La page qu’on a mise en ligne pour suivre tous les son­dages publiés avant les élec­tions en Grande-Bre­tagne vise à aider nos lec­teurs à abor­der une pro­blé­ma­tique qui peut sem­bler simple, mais qui est infi­ni­ment com­plexe si on va dans le détail.

On pro­duit des syn­thèses gra­phiques de toutes les études d’opinion et de leur évo­lu­tion dans le temps, et on montre les bas­cu­le­ments qui sont en train de s’opérer cir­cons­crip­tion par cir­cons­crip­tion.

C’est un pro­blème tech­no­lo­gique, c’est un pro­blème de desi­gn, et c’est un pro­blème de jour­na­lisme.

Jac­qui Maher. J’ai tra­vaillé pour un jour­nal papier et je tra­vaille désor­mais pour une radio. Dans les deux cas, le fait d’avoir à s’occuper d’un autre mode de dif­fu­sion que le numé­rique est un han­di­cap, bien sûr.

Mais à la BBC je trouve les gens glo­ba­le­ment plus à l’aise avec la tech­no­lo­gie, notam­ment parce que c’est une struc­ture où les ingé­nieurs ont tou­jours joué un rôle impor­tant, au fil des inno­va­tions de la radio et de la télé­vi­sion.

John Crow­ley.  Il y a un vrai chan­ge­ment en cours, on est en train de pas­ser d’un trai­te­ment de l’information prin­ci­pa­le­ment cen­tré sur le texte à quelque chose davan­tage fon­dé sur le visuel et les inter­ac­tions.

La BBC a publié Syrian Jour­ney, une sorte de jeu pla­çant l’internaute dans la peau d’un réfu­gié syrien ten­tant de rejoindre l’Europe – dans beau­coup de cas, le voyage se ter­mine par la mort.

Elle a été cri­ti­quée, cer­tains ont trou­vé mal­sain le fait de prendre une actua­li­té tra­gique pour en faire quelque chose de ludique. L’idée que dans l’avenir, l’actualité sera jouée plu­tôt qu’elle sera lue peut être dif­fi­cile à accep­ter pour beau­coup d’entre nous.

Pour­tant, le jeu vidéo est pra­ti­qué par une part gran­dis­sante de la popu­la­tion. Et désor­mais, c’est le prin­ci­pal concur­rent des médias, puisqu’on peut consa­crer son temps pas­sé dans le métro le matin à l’un ou à l’autre, sur son smart­phone.

« Hé, mon article est prêt, tu peux ajouter une illustration ?» Ben non.

Pour pro­duire ce type de conte­nus, là encore, il fau­dra des licornes.

Mais il faut savoir tra­vailler avec elles. Par exemple, ce qui ne marche pas, c’est de pro­duire un article et ensuite de leur deman­der : « Hé, tu peux pas ajou­ter une illus­tra­tion ?» Il faut les asso­cier dès le départ au tra­vail sur l’article.

Il faut aus­si que les licornes apprennent à mieux com­mu­ni­quer sur leur tra­vail. Par exemple, j’ai deman­dé à nos employés qui tra­vaillent sur le visuel par­tout dans le monde d’envoyer un e-mail à l’équipe à chaque fois qu’elles met­taient quelque chose en ligne, pour expli­quer ce qui a été fait et com­ment ça a été fait.

Le Wall Street Jour­nal embauche des déve­lop­peurs, mais il y a encore par­fois un sen­ti­ment que ce sont des per­sonnes exté­rieures à la rédac­tion, qu’il y a « eux » et qu’il y a « nous ».

Ça me rap­pelle ce que j’ai vécu il y a quelques années, au Dai­ly Tele­graph, quand la direc­tion avait fait venir « quelqu’un d’Internet » au sein de la rédac­tion papier. Cer­tains de ses membres avaient dit : « Mais qu’est-ce que “quelqu’un d’Internet” peut bien nous apprendre ?»

Encore aujourd’hui, la pro­duc­tion de data­vi­sua­li­sa­tions ne colle pas tou­jours au mode de fonc­tion­ne­ment d’une rédac­tion, notam­ment au niveau des cri­tères d’évaluation : pour un rédac­teur clas­sique, être un bon jour­na­liste c’est écrire bien, sor­tir des scoops. C’est aus­si cette culture qui est en train de chan­ger.

J’ai tra­vaillé pen­dant six mois sur 100 Years Lega­cies, col­lec­tion de cent his­toires sur la Pre­mière Guerre mon­diale. Il y a assez de textes pour un petit livre, mais on ne peut pas le devi­ner sur la page d’accueil, c’est très frag­men­té. On uti­lise dedans plein de petits modules inter­ac­tifs, et chaque his­toire peut être par­ta­gée sépa­ré­ment sur les réseaux sociaux.

On y a pas­sé six mois et on a vou­lu capi­ta­li­ser sur ce tra­vail, du coup on a repris ce for­mat après la mort de Robin Williams, pour mul­ti­plier les angles sur cet acteur.

« Des outils pour l’équipe, pas seulement des contenus pour les lecteurs »

Enfin, nos licornes ne pro­duisent pas que des choses des­ti­nées au lec­teur, mais aus­si des outils pour l’équipe, par exemple un petit module qui per­met de géné­rer une carte de situa­tion en quelques secondes.

Jac­qui Maher.  C’est variable mais c’est une grosse par­tie de mon tra­vail en ce moment. Par exemple, je trouve ça moti­vant de tra­vailler sur des outils des­ti­nés aux jour­na­listes d’investigation, il y a beau­coup à faire dans ce domaine.

J’aime ce qu’on peut faire avec le code, mais je n’aime pas l’utiliser sans avoir un but concret, juste pour opti­mi­ser un algo­rithme par exemple. Pour nos besoins, pas besoin d’être dans la pro­gram­ma­tion hard­core.

John Crow­ley. Pour filer la méta­phore avec la licorne, je dirais qu’il ne faut pas essayer d’attraper un pro­fil de ce type, plu­tôt le lais­ser venir.

Ce ne sont pas des gens qui veulent un bou­lot clas­sique, chaque jour de 9 heures à 18 heures. Ils veulent chan­ger les choses. Il faut aus­si qu’ils tiennent bien la pres­sion, par­fois un déve­lop­pe­ment doit être fait dans la jour­née, il faut avoir une dose de réflexes jour­na­lis­tiques.

Jac­qui Maher.  C’est vrai que les dead­line sont plus dures à gérer dans les rédac­tions que dans les entre­prises tech­no­lo­giques comme Google, même si là-bas aus­si il y a des délais à tenir.

[…]

Aron Pil­ho­fer.  Le New York Times ne met pas sou­vent ses pro­duc­tions en open source parce que la plu­part du temps, ce qui est pro­duit n’a pas les carac­té­ris­tiques d’un pro­jet open source, ce n’est pas quelque chose que d’autres peuvent faci­le­ment décli­ner.

« L’open source, la règle au Guardian, l’exception au New York Times »

Le Guar­dian a une approche dif­fé­rente, à cause de la volon­té affi­chée pra­ti­quer l’open jour­na­lism : on peut dire qu’il pra­tique l’ouverture par défaut, alors que pour le New York Times ce sera l’exception.

Ce n’est pas une cri­tique, d’ailleurs cer­tains pro­jets que le Guar­dian met sur Github [pla­te­forme per­met­tant de publier un pro­gramme et de le faire évo­luer, ndlr] ne sont jamais uti­li­sés par quelqu’un d’extérieur au Guar­dian.

Cela dit, je me rends compte grâce à cette confé­rence qu’on tra­vaille sur un outil de car­to­gra­phie sim­pli­fié, en même temps que le Wall Street Jour­nal et se concer­ter, c’est un peu idiot.

[…]

John Crow­ley. C’est vrai que notre façon de tra­vailler peut sem­bler dif­fi­ci­le­ment durable d’un point de vue éco­no­mique, d’autant que cer­tains pro­jets, comme celui qu’on a fait sur les archives de la Pre­miere League [le cham­pion­nat de foot anglais, ndlr], n’ont pas mar­ché.

Le jour où on a lan­cé 100 Years Lega­cies, je peux vous dire que j’ai ser­ré les fesses, mais heu­reu­se­ment on a fait 3 mil­lions de pages vues avec…

Aron Pil­ho­fer.  C’est un vrai pro­blème. A la base, il faut qu’il y ait une envie per­son­nelle, et un sou­tien de la hié­rar­chie. Et après, il faut des gens pour le faire.

La bonne nou­velle, c’est qu’il y a aujourd’hui un nombre incroyable d’endroits où se for­mer ou apprendre des outils. D’ailleurs, ces der­niers se moder­nisent et sont plus faciles à prendre en main.

Je me sou­viens de l’époque où je rece­vais un coup de fil à minuit : « Hé, le truc qu’on a publié est plan­té, on fait quoi ?» Ce n’est plus comme ça aujourd’hui.

Nous, on tra­vaille beau­coup avec Google Sheets [des feuilles de cal­cul qui contiennent les textes et nombres uti­li­sés dans une info­gra­phie ou un mini-site, ndlr] pour gérer le conte­nu de nos pro­duc­tions, ça évite une com­plexi­té sup­plé­men­taire à gérer.

Beau­coup de gens avec qui je bosse viennent du ser­vice infor­ma­tique, ils aiment tra­vailler avec la rédac­tion sur des pro­jets qui ont plus de sens pour eux que cher­cher à opti­mi­ser le char­ge­ment d’une par­tie du site.

Allez voir des gens avec des auto­col­lants sur leur lap­top qui parlent de trucs comme l’Open Know­ledge Foun­da­tion [asso­cia­tion mili­tant pour la culture libre et l’open data, ndlr]. Je suis sérieux ! Allez dans les conven­tions, par­tez à la ren­contre de ces uni­vers.

« Si votre rédacteur en chef est enthousiaste, il trouvera un peu d’argent »

Si vous arri­vez à enthou­sias­mer votre rédac­teur en chef, ça mar­che­ra, il trou­ve­ra un peu d’argent coin­cé au fond d’un fau­teuil pour prendre un free­lance. Ensuite, cet enthou­siasme se dif­fu­se­ra à l’ensemble de la rédac­tion, et puis vous avan­ce­rez pas à pas.

La chance que vous avez, c’est qu’il y a énor­mé­ment de choses dis­po­nibles en open source : chaque ligne de code pro­duite par Pro Publi­ca [fon­da­tion amé­ri­cain finan­çant des inves­ti­ga­tions d’intérêt public, ndlr] ou encore les outils du Knight­lab [labo­ra­toire de la Knight Foun­da­tion, basée dans l’université Nor­th­wes­tern, ndlr].

[…]

Aron Pil­ho­fer. Je ne connais pas la taille du mar­ché du tra­vail pour les licornes… Mais on ne leur demande pas que de faire des petits gra­phiques, l’idée c’est d’innover avec eux, d’affronter les évo­lu­tions en cours, y com­pris du point de vue du busi­ness model.

Je sais cepen­dant que ce mar­ché est infi­ni­ment plus grand qu’il y a dix ans,et qu’il va conti­nuer à gran­dir très vite. Aujourd’hui, je serais inca­pable nom­mer toutes les équipes qui tra­vaillent comme nous aux Etats-Unis, alors qu’à l’époque, on les comp­tait sur les doigts d’une seule main.

[…]

Aron Pil­ho­fer. Mon obses­sion du moment, c’est de don­ner une meilleure visi­bi­li­té aux conte­nus que nous pro­dui­sons

Quand on tra­vaille long­temps sur un pro­jet, on est déçus si l’équipe char­gée de com­po­ser la page d’accueil ne l’aime pas trop et le vire rapi­de­ment. Dès le début du pro­jet, il faut se poser la ques­tion : « Est-ce que nos lec­teurs vont aimer ? Est-ce que les édi­teurs de la page d’accueil vont le mettre en valeur ?» Si la réponse est « peut-être », alors il y a un pro­blème.

Il faut aus­si se foca­li­ser sur les autres accès pos­sibles au conte­nu. Par exemple, notre équipe char­gée des réseaux sociaux nous a fait refaire entiè­re­ment le son­dage qu’on publie chaque année avant les Oscars. D’un année sur l’autre, l’audience s’est retrou­vée décu­plée ! Même chose quand on l’a ren­du acces­sible sur les mobiles.

« Même un journaliste old school peut s’enthousiasmer pour une datavisualisation »

Il faut que tout le monde monte à bord, que ça fasse par­tie du trai­te­ment glo­bal de l’actualité pro­po­sé par le média, et que ce ne soit pas la der­nière roue du car­rosse. Sinon, c’est mort.

Mais on se rend compte que même un jour­na­liste plu­tôt old school peut s’enthousiasmer pour ces nou­velles façons de racon­ter des his­toires.

[…]

John Crow­ley. On s’est don­né le prin­cipe de deman­der aus­si sou­vent que pos­sible à nos lec­teurs si nous avons raté quelque chose sur un sujet don­né. C’est deve­nu un réflexe.

[…]

Aron Pil­ho­fer. On fait énor­mé­ment de tests, on tra­vaille sur l’expérience uti­li­sa­teur, on orga­nise des focus groupes, on lance des enquêtes.

Trai­ter une élec­tion, on pour­rait croire que les jour­na­listes savent déjà faire. Pour­tant, nos tests montrent que ce n’est pas le cas.

Mais le jour­na­lisme reste peu adap­té à un tra­vail par ité­ra­tions, on peut le faire à la marge seule­ment. Ce qu’on fait est trop péris­sable, ce n’est pas comme un pro­duit qu’on fait évo­luer peu à peu dans le temps.

[…]

Jac­qui Maher.  C’est vrai que c’est impor­tant de mesu­rer la réponse des uti­li­sa­teurs, c’est une habi­tude que j’ai prise dans les start ups. Mais est-ce que ça veut dire qu’il faut aban­don­ner un sujet s’il est peu lu ? C’est une ques­tion com­pli­quée.

Aron Pil­ho­fer.  Il faut tes­ter, tes­ter et encore tes­ter, même si ça ne vous garan­tit pas le suc­cès : vous allez vous plan­ter au moins aus­si sou­vent que vous allez réus­sir. L’idée c’est que votre boss ne le remarque pas trop.