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Les journalistes ne devraient plus se cacher pour pleurer

« C’est pas si grave, ça se passe comme ça sur Inter­net, il faut que tu t’endurcisses. » C’est une phrase que j’ai pu pro­non­cer quand j’étais rédac­teur en chef adjoint de Rue89 et qu’un jour­na­liste de l’équipe était pris pour cible par des mal­fai­sants dans les com­men­taires ou sur Twit­ter.

Et c’est une réac­tion tota­le­ment contre-pro­duc­tive. C’est en tout cas l’avis de Gavin Rees, direc­teur du Dart Cen­ter Europe, orga­ni­sa­tion venant en aide aux jour­na­listes confron­tées à des situa­tions vio­lentes, expri­mé pen­dant un débat sur ce sujet au fes­ti­val de jour­na­lisme de Pérouse, début avril :

« Il faut en par­ler entre col­lègues, il faut qu’on vous ras­sure sur votre tra­vail, sur ce que vous avez écrit, qu’on vous dise que ce n’est pas votre faute. Il ne faut pas que ce soit une ques­tion taboue, sinon ils ont gagné. »

Pra­ti­quer le « jour­na­lisme en empa­thie », thème d’une série de posts que je ter­mine avec ce texte, c’est aus­si se pré­oc­cu­per davan­tage de ses col­lègues, quand tous ceux qui prennent la parole en ligne sont plus expo­sés que jamais.

OK, les journalistes sont des durs à cuire, mais ils sont de plus en plus attaqués

L’idée que le jour­na­liste est un dur à cuire imprègne encore les ima­gi­naires, et on la retrouve dans plé­thore de films et de séries. Ce sont des repor­ters de guerre qui se pré­ci­pitent au plus près des bombes. Des enquê­teurs qui ne mangent que des sand­wichs et ne boivent que du whis­ky tant qu’ils n’ont pas sor­ti leur scoop. Des rédac­teurs en chef à bre­telles qui pestent en per­ma­nence mais ont l’instinct affû­té et le flair imbat­table.

Com­ment des types aus­si indes­truc­tibles pour­raient-ils se sen­tir meur­tris par de simples trolls ? Peut-être parce que les attaques de ces der­niers se mul­ti­plient et sont de mieux en mieux orga­ni­sées. Tou­jours à Pérouse, Michelle Fer­rier, fon­da­trice de Troll­Bus­ters, a rap­pe­lé des chiffres alar­mants :

« Aux Etats-Unis, 40% des femmes qui publient du conte­nu en ligne sont vic­times de har­cè­le­ment, prin­ci­pa­le­ment sur Twit­ter : des pro­pos hai­neux, racistes ou hai­neux ou encore la publi­ca­tion d’informations pri­vées. Plus de 80% des jour­na­listes estiment que leur tra­vail est plus dan­ge­reux qu’avant. »

Son orga­ni­sa­tion a mis au point trois armes pour lut­ter contre les trolls :

  • Une équipe de secours d’urgence : une com­mu­nau­té d’utilisateurs qui peut être mobi­li­sée quand un jour­na­liste est vic­time de ce genre d’attaques, notam­ment pour répondre et contre-atta­quer col­lec­ti­ve­ment.
  • Un tra­vail d’enquête sur leur orga­ni­sa­tion et leurs méthodes, en se ser­vant de tech­no­lo­gies d’étude de réseau.
  • Du sup­port spé­cia­li­sé, par exemple pour aider un ser­vice tech­nique confron­té à une attaque en déni de ser­vice, mais aus­si pour des conseils juri­diques ou un sou­tien psy­cho­lo­gique.

« Les rédactions doivent protéger leurs employés en utilisant tous les recours possibles »

S’il met tout en œuvre, au sein du Coral Pro­ject, pour ame­ner les jour­na­listes à dia­lo­guer davan­tage avec leur audience, Greg Bar­ber recon­naît que la conver­sa­tion est par­fois impos­sible, et que les médias en ligne doivent en tenir compte :

« On raconte quand des jour­na­listes sont mena­cés à l’étranger. mais il faut le faire aus­si quand ça arrive chez nous. Les médias doivent pro­té­ger leurs employés en uti­li­sant tous les recours pos­sibles. »

Le dia­gramme “Com­ment réagir au har­cè­le­ment en ligne” édi­té par Troll­bus­ters.

Troll­Bus­ters a publié un dia­gramme ins­truc­tif résu­mant les réac­tions pos­sibles quand on est vic­time de har­cè­le­ment en ligne.

A ma connais­sance il n’y a pas d’organisation équi­va­lente en France, mais si je me trompe, n’hésiter pas à le signa­ler dans les com­men­taires.

Par­mi les ini­tia­tives sur le sujet, je me dois cepen­dant de signa­ler le fas­ci­nant récit que fait Faï­za Zeroua­la, aujourd’hui jour­na­liste à Media­part, de sa ren­contre avec un de ses trolls.

Ne plus prendre le trolling à la légère

J’ai l’impression qu’entre jour­na­listes en ligne, la ten­dance natu­relle est de mini­mi­ser les effets du trol­ling, d’en faire une blague, un truc aga­çant mais au final insi­gni­fiant. Parce que recon­naître le contraire serait avouer une fai­blesse pas très pro­fes­sion­nelle.

Et le côté per­vers, c’est que ce sont jus­te­ment ceux qui se pré­oc­cupent le plus des lec­teurs et échangent davan­tage avec leur com­mu­nau­té qui souffrent le plus quand ça tourne au vinaigre, comme le rap­pe­lait Mar­tin Belam, un ex du Guar­dian, dans une ana­lyse des com­mu­nau­tés des sites d’actu.

Prendre en compte la souf­france de ses troupes, mettre en place des pro­cé­dures en interne, pré­voir des moments pour en par­ler… : les rédac­tions des médias en ligne, comme toutes les entre­prises confron­tées à un risque pro­fes­sion­nelle, ont désor­mais cette res­pon­sa­bi­li­té.

Hé, ce texte fait par­tie d’une série de notes consa­crée au « jour­na­lisme en empa­thie » ! Voi­ci le menu com­plet :

« Merci de supprimer l’article me concernant » : le journaliste face à la fragilité de ses sources

Des enfants dans un centre pour réfu­giés à Athènes (Mar­tin Leve­neur/­Fli­ckr/CC-BY-ND)

La scène se passe en juin 2016, à Les­bos, en Grèce. Le jour­na­liste Marc Her­man est en train d’interroger Zozan Qera­ni sur son par­cours jusqu’au camp de réfu­giés ins­tal­lé sur l’île, et toutes les épreuves qu’elle a du tra­ver­ser.

Sou­dain, la jeune Kurde yazi­di s’effondre, le corps pris de convul­sions. En dis­cu­tant avec les méde­cins pré­sents, Her­man com­prend que c’est le fait même de devoir racon­ter son his­toire une nou­velle fois qui a déclen­ché cette crise.

Le cofon­da­teur de l’agence Deca a racon­té dans un témoi­gnage les inter­ro­ga­tions éthiques que cet épi­sode a sus­ci­tées en lui. « Près de 50% des réfu­giés souffrent de troubles psy­cho­lo­giques, qu’il s’agisse d’anxiété, de dépres­sion, ou de stress post-trau­ma­tiques, détaillait-il dans un panel du fes­ti­val de jour­na­lisme de Pérouse, début avril. Est-ce qu’on doit les inter­vie­wer comme si de rien n’était ?»

Si ça saigne, ça doit faire la une !

Pour Marc Her­man, l’empathie avec son sujet est aus­si pas­sée par le choix des pho­tos accom­pa­gnant son texte. Le pho­to­graphe qui l’accompagnait n’a pas pris d’images de Zozan Qera­ni en train de convul­ser par terre, mais après la crise, debout dans les bras de son com­pa­gnon ou allon­gée sur un lit de camp.

On peut aus­si avoir cet impé­ra­tif en tête au moment de rédi­ger un article ou de choi­sir son titre. En refu­sant, par exemple, de com­men­cer un texte par la scène la plus vio­lente ou la plus dure, comme le veut la règle « if it bleeds, it leads » («si ça saigne, il faut le mettre en une»).

Déve­lop­per un rap­port plus res­pec­tueux et plus humain avec les femmes et les hommes qui font, sou­vent à leurs dépens, l’actualité : voi­là une autre piste de réflexion pour le « jour­na­lisme en empa­thie », une idée que je déve­loppe dans une série de notes sur ce site depuis quelques semaines.

Protéger ses sources, c’est aussi se soucier de leur état d’esprit une fois l’article paru

Je n’ai jamais été grand repor­ter et je n’ai jamais été confron­té per­son­nel­le­ment à des situa­tions humaines aus­si dif­fi­ciles.

Mais j’ai remar­qué qu’on abor­dait la ques­tion de la pro­tec­tion des sources davan­tage par un prisme juri­dique («la per­sonne que j’ai inter­ro­gée risque-t-elle des pour­suites judi­ciaires à cause de son témoi­gnage ?») ou pro­fes­sion­nel («va-t-elle perdre son emploi ?») que sur le plan de son bien-être émo­tion­nel ou psy­cho­lo­gique («com­ment vit-elle le fait de voir son his­toire mise sur la place publique ?»).

Pen­dant les sept années que j’ai pas­sées à Rue89, j’ai aus­si vu com­bien la situa­tion des témoins avait chan­gé avec la mon­tée en puis­sance des sites d’info.

C’était une chose de racon­ter sa vie à un jour­na­liste au début des années 90, et de voir son récit impri­mé à un nombre limi­té d’exemplaires, acces­sibles uni­que­ment au lec­to­rat du titre concer­né.

C’en est une autre, com­plè­te­ment dif­fé­rente, de se dévoi­ler aujourd’hui, sachant que ses confi­dences seront acces­sibles à tous, en quelques clics et pro­ba­ble­ment pour l’éternité.

« Je ne suis plus la personne qui vous a raconté ça il y a cinq ans »

Rue89 pra­tique le « jour­na­lisme par­ti­ci­pa­tif », et tente d’associer au maxi­mum les lec­teurs à la pro­duc­tion d’information. Sur ses bases, il était cou­rant qu’une per­sonne écrive à la rédac­tion pour racon­ter ce qui lui est arri­vé, sou­hai­tant prendre à témoin le reste du monde.

Un jour­na­liste entrait alors en contact avec elle pour pré­pa­rer un texte, sou­vent écrit à la pre­mière per­sonne, par­fois « ano­ny­mi­sé » et relu avant paru­tion si néces­saire. Tout se passe donc avec son com­plet accord et sa totale col­la­bo­ra­tion.

Mal­gré ces pré­cau­tions, il n’était pas rare que la même per­sonne contacte la rédac­tion pour récla­mer la sup­pres­sion du conte­nu concer­né. Ces demandes pou­vaient arri­ver en pleine panique, quelques heures  à peine après la publi­ca­tion. Ou bien des années plus tard et accom­pa­gnées de menaces judi­ciaires.

L’info doit-elle primer sur l’humain ? Vous avez quatre heures…

Les rai­sons avan­cées ? Les com­men­taires, qu’on res­sent très vio­lem­ment quand on est leur sujet prin­ci­pal. Les réac­tions de l’entourage. Les résul­tats de recherches Google sur son nom, où se retrouve lis­té le conte­nu concer­né.

Cer­tains jus­ti­fiaient leur demande par le droit à l’oubli : « je vous ai racon­té ça quand j’avais 18 ans, mais j’en ai 22 et je ne suis plus la même per­sonne, pour­quoi devrais-je subir les consé­quence de ce choix jusqu’à ma mort ?»

Que doit faire le jour­na­liste quand ça arrive ? Accep­ter la demande, et sup­pri­mer un article qui a pu avoir un impact impor­tant, sacri­fiant au pas­sage un mor­ceau de ses propres archives et pre­nant le risque d’être accu­sé de cen­sure ou de mani­pu­la­tion ?

Ou refu­ser, pour pré­ser­ver l’intégrité du tra­vail jour­na­lis­tique réa­li­sé, quitte à lais­ser sa source seule avec sa souf­france ? C’était ma posi­tion dans le pas­sé : après tout, un jour­na­liste n’est pas un tra­vailleur social ou un psy, et c’est l’info qui prime avant tout, coco.

Je pense aujourd’hui qu’une telle intran­si­geance est impos­sible, sur­tout si on sou­haite réta­blir un lien de confiance entre les médias et leur public. D’autant que des com­pro­mis sont pos­sibles, comme l”»anonymisation » a pos­te­rio­ri d’un texte, le retrait de cer­tains détails, l’ajout d’une mise à jour ou d’un enca­dré – il est d’ailleurs arri­vé qu’on fasse ce choix à Rue89.

Mais je doute qu’il existe une réponse unique à cette ques­tion, et suis curieux de connaitre les vôtres dans les com­men­taires.

Des récits sur la crise des réfugiés qui ajoutent « du bruit au bruit »

Faire preuve d’une plus grande empa­thie avec ses sources n’a cepen­dant pas que des incon­vé­nients. C’est aus­si de se don­ner une chance d’obtenir un récit plus à même de tou­cher plus effi­ca­ce­ment le public.

C’est ce que l’expérience a appris à la jour­na­liste indé­pen­dante Marian­ge­la Paone, qui s’exprimait elle aus­si à Pérouse. Selon elle, la crise des réfu­giés a géné­ré un volume d’articles et de vidéos sans doute sans pré­cé­dent dans l’ensemble de l’Europe. Mais elle doute que ces récits aient, pour la plu­part, réus­si autre chose que « d’ajouter du bruit au bruit » :

« Les médias grand public ont ten­dance à pré­sen­ter les migrants comme une file inter­rom­pue et uni­forme de gens, un ensemble mena­çant pour les habi­tants des pays-hôtes.

Ça passe par une sim­pli­fi­ca­tion des gens pré­sen­tés. En ana­ly­sant une série de textes publiés, une étude a mon­tré que bien sou­vent, on ne donne que la natio­na­li­té de la per­sonne qu’on a ren­con­trée, mais pas son âge, sa pro­fes­sion, son pré­nom, voire son genre.

Au final, ce trai­te­ment n’a pas per­mis de créer un contact, une rela­tion entre les réfu­giés et l’audience, de sus­ci­ter  un sen­ti­ment de com­pas­sion dans ce qui était pour­tant la plus grand crise de ce type depuis 1945. »

Ega­le­ment pré­sente à Les­bos, Paone a cher­ché à créer de l’empathie pour mieux inté­res­ser les lec­teurs de ses longs repor­tages, s’intéressant par exemple aux pro­blèmes d’allaitement des jeunes mères for­cées de prendre la route et souf­frant de mal­nu­tri­tion ou de déshy­dra­ta­tion. Elle a noté que ce type de récits rece­vaient plus de visites et d’enga­ge­ment (par­tages, likes, com­men­taires… ) de la part des lec­teurs.

Evi­dem­ment, cher­cher à créer de l’empathie ne doit pas être un pré­texte pour se conten­ter de l’émotion, « tom­ber dans le pathos » en ne s’intéressant plus qu’aux larmes, aux déses­poir et aux colères. Mais je pense que c’est un fil conduc­teur inté­res­sant à tirer, si on veut pro­mou­voir un jour­na­lisme plus utile à la socié­té et à ceux qui y vivent.

Hé, ce texte fait par­tie d’une série de notes consa­crée au « jour­na­lisme en empa­thie » ! Voi­ci le menu com­plet :

Pourquoi il ne faut pas virer des amis Facebook à cause d’une élection (surtout si vous êtes journaliste)

Bataille au village d'Astérix
La France entre les deux tours de la pré­si­den­tielle (allé­go­rie)

« Cette cam­pagne aura au moins eu le mérite de me per­mettre de faire le ménage dans mes « amis » Face­book. J’en ai viré plu­sieurs, c’était plus pos­sible de débattre avec eux. » Depuis le pre­mier tour de la pré­si­den­tielle, j’ai croi­sé des sta­tuts de ce type plu­sieurs fois sur ma time­line.

Je com­prends tout à fait ceux qui sou­haitent se pré­ser­ver du cli­mat de ten­sion et d’agressivité régnant sur les réseaux sociaux, mais je pense que c’est une très mau­vaise idée, par­ti­cu­liè­re­ment si vous êtes jour­na­liste. Et dans ce deuxième épi­sode de ma série consa­crée au « jour­na­lisme en empa­thie », je vais ten­ter de vous expli­quer pour­quoi.

La pré­sence de Marine Le Pen au second tour, même si elle semble avoir peu de chances de l’emporter, résonne comme un écho étouf­fé de la vic­toire des par­ti­sans du Brexit au Royaume-Uni et de celle des sup­por­teurs de Trump aux Etats-Unis.

Dans tous les cas, il est ten­tant pour les médias de reje­ter la faute sur les autres : les algo­rithmes de Face­book et leur appé­tit pour les fake news ; les poli­ti­ciens inef­fi­caces, cou­pés de la socié­té, men­teurs voire cor­rom­pus ; la cyber­pro­pa­gande et les hackers du Krem­lin…

« Les journalistes britanniques n’ont pas assez parlé aux gens »

Mais c’est aus­si dans leur miroir que les jour­na­listes doivent cher­cher les res­pon­sables de ces résul­tats qui font vaciller nos démo­cra­ties repré­sen­ta­tives sur leur base.

C’est en tout cas l’avis d’Ali­son Gow, qui se confiait lors d’un panel du Fes­ti­val inter­na­tio­nal de jour­na­lisme de Pérouse, début avril.

« La bataille pour le Brexit, nous l’avons per­due il y a vingt ans, quand nous avons com­men­cé à ne plus faire notre tra­vail sur les sujets euro­péens », a com­men­cé par expli­quer la res­pon­sable de l’innovation au groupe Tri­ni­ty Mir­ror,  dont les tabloïds ont sou­te­nu le camp du « Remain » :

« Comme ce sont des ques­tions com­pli­quées, nous nous sommes réfu­giées dans une atti­tude très bri­tan­nique qui consiste à se moquer de ce qu’on ne com­prend pas. »

Au-delà de cette foca­li­sa­tion sur des his­toires tri­viales comme la régu­la­tion de la cour­bure des bananes, Gow estime sur­tout que les jour­na­listes « n’ont pas suf­fi­sam­ment par­lé aux gens » :

« Nous n’avons pas assez cher­ché à savoir ce qu’ils pen­saient et ce qu’ils avaient sur le cœur.  Si on s’était davan­tage empa­rés du débat, on aurait pu faire une dif­fé­rence. On est trop res­tés enfer­més dans nos rédac­tions et dans nos réseaux sociaux. »

« J’aurais dû davantage suivre mon instinct »

Autre panel, même conclu­sion pour Maria Rami­rez, qui a cou­vert la cam­pagne de Trump pour le groupe Uni­vi­sion :

« Il faut faire davan­tage confiance à ce que remarquent les repor­ters sur le ter­rain et moins à ce que disent les son­dages.

J’avais déjà cou­vert d’autres cam­pagnes, mais en me ren­dant dans les mee­tings de Donald Trump, j’ai décou­vert quelque chose de nou­veau : des gens qui ne se seraient jamais dépla­cés pour un homme poli­tique avant, une atmo­sphère dif­fé­rente, plus agres­sive. J’aurais dû davan­tage suivre mon ins­tinct. »

Ce besoin se recon­nec­ter avec l’audience, Man­dy Jen­kins, res­pon­sable édi­to­riale de l’agence Sto­ry­ful, est bien pla­cée pour le res­sen­tir. Native de l’Ohio, elle voit en effet tous les grands médias amé­ri­cains se ruer dans sa région une fois tous les quatre ans – l’Etat est l’un des swing states, ceux dont le vote peut faire bas­cu­ler l’élection pré­si­den­tielle :

« Les jour­na­listes mangent les spé­cia­li­tés locales, parlent des gens qui ont des pro­blèmes comme les agri­cul­teurs ou les métal­los, se moquent des ploucs.

Mais ils ignorent les sec­teurs éco­no­miques dyna­miques et échouent glo­ba­le­ment à racon­ter ce qui s’y passe vrai­ment. Ils tombent dans la cari­ca­ture parce qu’ils ne sont pas  d’ici. »

« C’est peut-être mieux d’embaucher quelqu’un qui vit dans l’Ohio pour parler d’Ohio »

Pour­tant, pour Jen­kins, cet éloi­gne­ment entre les médias et leur public n’a pas tou­jours été la règle :

« Au niveau local, les gens avaient l’habitude de connaître ou au moins de ren­con­trer de temps en temps les jour­na­listes qui par­laient d’eux. Ils étaient allés dans la même école, vivaient dans la même ville, fré­quen­taient les mêmes lieux de vie.

Ce n’est plus le cas aujourd’hui.  les jour­na­listes se retrouvent para­chu­tés là où se passe l’actu, et une fois l’actu pas­sée, il n’y a pas de rai­sons pour eux de res­ter. »

La concen­tra­tion s’est en effet accé­lé­rée ces der­nières années : 13% des jour­na­listes amé­ri­cains tra­vaillent dans le seul quar­tier de Man­hat­tan, à New York. Trop sou­vent, les rédac­teurs en chef ont peur de ne pas pou­voir contrô­ler un jour­na­liste s’il tra­vaille à dis­tance, ajoute Jen­kins :

« Il aura fal­lu le plan­tage de Trump pour qu’enfin, ils se disent, c’est peut-être mieux d’embaucher quelqu’un qui vit dans l’Ohio pour par­ler de l’Ohio [ou au moins dans un Etat proche, ndlr]. En plus, ça nous revien­dra moins cher. »

25 pro-Trump et 25 pro-Clinton dans un même groupe Facebook

Et en France ? Si Marine Le Pen rem­porte fina­le­ment la pré­si­den­tielle, le défi prin­ci­pal pour les médias géné­ra­listes ne sera pas de se prendre pour L’Huma clan­des­tine en entrant en résis­tance contre le fas­cisme, mais bien de renouer le lien avec une popu­la­tion qu’ils ont trop sou­vent exclue de leur radar.

Et l’on aura, nous aus­si, le genre de débats qui agitent aujourd’hui les médias bri­tan­niques et amé­ri­cains. Une fois (un peu) remis du choc ini­tial, ils ont mul­ti­plié les expé­riences jour­na­lis­tiques sur ce sujet :

Fin 2016, l’ONG Spa­ce­ship Media a par exemple ras­sem­blé pen­dant un moins dans un même groupe Face­book 25 sup­por­trices de Trump vivant en Ala­ba­ma (consi­dé­ré comme un des Etats les plus conser­va­teurs) et 25 sup­por­trices de Clin­ton vivant en Cali­for­nie (Etat pro­gres­siste par excel­lence).

Non seule­ment la conver­sa­tion n’a pas viré au pugi­lat, mais les par­ti­ci­pantes se sont peu à peu empa­rées de cet outil pour faire vivre elles-mêmes un débat dif­fi­cile sur les ques­tions de race, d’immigration ou de foi.

Pour le journalisme, une raison évidente d’exister

Cette opé­ra­tion m’est reve­nue en tête en voyant une brève séquence d’un repor­tage dif­fu­sé jeu­di dans Quo­ti­dien (et que je n’ai pas retrou­vé en ligne). Après avoir repé­ré un couple d’électeurs de Le Pen venue assis­ter à un mee­ting de Macron («pour se faire [leur] propre idée»), le jour­na­liste enjoint les autres per­sonnes pré­sentes dans la file d’attente à dia­lo­guer avec eux.

Quand j’étais étu­diant, c’était le genre d’intervention qu’on nous recom­man­dait de ne pas faire :  le jour­na­liste ne sau­rait inter­ve­nir sur les évé­ne­ments se dérou­lant devant lui, pour ne pas sacri­fier sa neu­tra­li­té.

Aujourd’hui, je suis peu à peu convain­cu du contraire. Confron­té dou­lou­reu­se­ment à la ques­tion de sa propre uti­li­té dans des socié­tés hyper­con­nec­tées et sur­in­for­mées, le jour­na­lisme tient là une rai­son évi­dente d’exister.

Ser­vir de faci­li­ta­teur pour créer du lien entre l’actualité et sa com­mu­nau­té.  Faire preuve de suf­fi­sam­ment d’empathie et de diplo­ma­tie pour ne plus se mettre l’opinion à dos. Main­te­nir à tout prix le dia­logue, comme on pro­tège la flamme d’une bou­gie mena­cée par un mau­vais cou­rant d’air.

« Ils ont compris comment gagner avec des mensonges et ne vont pas s’arrêter là »

Si vous trou­vez ça un peu concon comme conclu­sion, il y a aus­si la ver­sion coup-de-pied-dans-le-cul de cette thèse. Elle est ser­vie par Jona­than Pie, repor­ter fic­tif incar­né par le comé­dien bri­tan­nique Tom Wal­ker dans une vidéo éner­vée :

« La seule chose qui marche, putain, c’est d’en avoir quelque chose à foutre, de faire quelque chose, et tout ce que vous avez à faire c’est entrer dans le débat, par­ler à quelqu’un qui pense dif­fé­rem­ment et par­ve­nir à le convaincre.

C’est tel­le­ment simple, mais pour­tant la gauche est deve­nue inca­pable de le faire. Arrê­tez de pen­ser que ceux qui ne sont pas d’accord avec vous sont des mal­fai­sants, des racistes, des sexistes ou des idiots. Et par­lez-leur, per­sua­dez-le de pen­ser autre­ment, parce que si vous ne le faites pas, le résul­tat c’est Trump à la Mai­son-Blanche. »

Parce qu’en face, ils com­mencent à avoir de l’entraînement, expli­quait en sub­stance Rupert Myers, jour­na­liste poli­tique pour le GQ Maga­zine bri­tan­nique, tou­jours à Pérouse :

« Le camp du Leave a beau­coup appris. Ils ont com­pris com­ment gagner avec des men­songes, et ils ne vont pas s’arrêter là.

Par exemple, ils vont pro­po­ser de faire un réfé­ren­dum sur la pri­va­ti­sa­tion de la BBC. Ensuite, ils vont vous deman­der pour­quoi vous déniez au peuple bri­tan­nique la pos­si­bi­li­té de se pro­non­cer sur ce sujet.  Avant que vous ayez eu le temps de réagir, ils vont expli­quer qu’on pour­rait finan­cer des hôpi­taux avec le bud­get de la BBC

Tant que les jour­na­listes n’auront pas trou­ver un moyen effi­cace de lut­ter contre leurs men­songes, ils ne s’arrêteront pas. »

Pen­sez-y avant de vous lan­cer dans un « ménage » de votre liste d’amis Face­book !

Hé, ce texte fait par­tie d’une série de notes consa­crée au « jour­na­lisme en empa­thie » ! Voi­ci le menu com­plet :

« Vos lecteurs ne vous demanderont pas des vidéos de chat ou de bébé »

« Les gens ne seront prêts à faire confiance dans les médias que s’ils se sentent écou­tés par eux. » Cette phrase de Jen­ni­fer Bran­del, qui a fon­dé l’agence Hear­ken pour aider les médias à recréer du lien avec leur audience, résume bien l’un des débats qui m’ont le plus mar­qué du der­nier Fes­ti­val de jour­na­lisme de Pérouse, début avril.

Il faut dire que le sujet est cher à mon cœur, je l’ai d’ailleurs déve­lop­pé dans un talk don­né à TEDx Cler­mont.

Pour Aron Pil­ho­fer, ancien du Guar­dian et du New York Times – l’un des experts les plus plai­sants à suivre sur ces sujets –, dis­po­ser d’une carte de presse ne suf­fit plus à obte­nir la confiance de son public. Le jour­na­liste n’a pas l’équivalent d’une étoile de shé­rif qu’il lui suf­fi­rait de bran­dir pour asseoir son auto­ri­té.

Et quand une socié­té perd confiance dans ses jour­na­listes, la place est libre pour toute la pro­pa­gande et la dés­in­for­ma­tion du monde.

« Ressembler à une personne normale »

La bonne nou­velle,  c’est que ça marche aus­si dans l’autre sens : un pro­jet édi­to­rial qui cherche avant tout à tis­ser ce lien si fra­gile entre un média et son public a de bonnes chances de réus­sir, quelque soit son modèle éco­no­mique.

Pour Bran­del, le jour­na­liste doit accep­ter de des­cendre de son pié­des­tal, et ne plus intro­duire une dis­tance jour­na­lis­tique arti­fi­cielle avec son lec­teur, mais « res­sem­bler à une per­sonne nor­male ».

(A ce sujet, j’ai tou­jours un petit rica­ne­ment inté­rieur quand je lis de jeunes jour­na­listes se dra­per dans le mal-nom­mé « nous de modes­tie » quand ils s’adressent à leur lec­teur au sein d’un article, avec des for­mules pom­peuses du type » à l’heure où nous écri­vons ces lignes » ou « l’intéressé n’a pas don­né suite à nos demandes d’interview ».

On est en 2017, mec, je te vois publier des pho­tos de cha­tons toute la jour­née sur Twit­ter, je penses que tu peux par­ler nor­mal, Beuve-Méry s’en remet­tra.)

Pil­ho­fer a aus­si pris l’exemple de John Tem­plon, jour­na­liste à Buzz­feed UK. L’homme est à l’origine de l’un des plus belles enquêtes de l’histoire du data­jour­na­lisme, The Ten­nis Racket,  qui révèle com­ment des matchs de ten­nis étaient tru­qués au béné­fice de parieurs en ligne. Mais il n’hésite pas à se mettre en scène dans un making of dro­la­tique.

Ver­ra-t-on bien­tôt Fabrice Arfi en short et un bal­lon au pied pour racon­ter les cou­lisses des Foot­ball Leaks sur Media­part ? Le défi est lan­cé !

Un très bon « retour sur investissement »

Tou­jours selon Bran­del, c’est ain­si un autre jour­na­lisme qui est en train de s’inventer, notam­ment en presse locale. Il place le lec­teur au cœur de la machine à fabri­quer de l’info, et pas seule­ment au bout de la chaîne.

En France, on pense aux expé­riences de Nice-Matin en matière de « jour­na­lisme de solu­tions” – dont les résul­tats semblent très encou­ra­geants.

Ce n’est pas une démarche de doux rêveur, déta­chée des réa­li­tés éco­no­miques du sec­teur ; selon elle, ces méthodes ont « un très bon retour sur inves­tis­se­ment » :

« Si vous deman­dez à vos lec­teurs quels sont les sujets qui les inté­ressent, je vous assure qu’ils ne vous deman­de­ront pas des vidéos de chats ou de bébés, mais qu’ils vous pose­ront de bonnes ques­tions. Et vous sau­rez que le conte­nu qui y répon­dra sera lu. »

Pour Pil­ho­fer, l’enjeu est aus­si de construire des indi­ca­teurs de per­for­mance inté­grant cette nou­velle prio­ri­té,  plu­tôt que de gar­der le nez col­lé au comp­teur à pages vues.

Ain­si, Vox demande à son lec­teur, en bas de chaque article, s’il a trou­vé ce der­nier « utile » – un peu comme un site de e-com­merce vous demande après un achat si vous êtes satis­fait du ser­vice ren­du.

(Pour ceux que cette piste inté­resse, je recom­mande le tra­vail de recherche de Fré­dé­ric Filloux, actuel­le­ment en rési­dence à Stan­ford, sur les façons de mesu­rer la qua­li­té de l’info – il revient régu­liè­re­ment sur ses décou­vertes dans sa Mon­day Note.)

Des réflexes du métier à remettre en cause

Mais adop­ter ce nou­veaux para­digme implique aus­si de remettre en cause des réflexes du métier trop bien ancrés, que Pil­ho­fer énu­mère :

  • Ne plus cher­cher à tout prix à sor­tir une info à avec trois minutes d’avance sur ses concur­rents, au risque de négli­ger la véri­fi­ca­tion ou l’analyse. A l’ère de Twit­ter, votre brea­king news sera dis­po­nible un peu par­tout au bout de quelques secondes, et le lec­teur 1) sera bien inca­pable de savoir que vous en êtes à l’origine 2) n’en a de toute manière pas grand chose à faire.
  • Pré­sen­ter les infor­ma­tions avec le même soin qu’on les pré­pare, au lieu de bar­der ses pages de publi­ci­tés intru­sives ou conte­nus spon­so­ri­sés indi­gents – comme ces pou­belles de l’info que sont les modules Liga­tus ou Out­brain, qu’on croise pour­tant un peu par­tout sur les sites d’actu.
  • Pré­sen­ter chaque auteur en expli­quant en quoi il est digne de confiance. Ain­si The Wire­Cut­ter ajoute à cha­cun de ces tests conso un enca­dré « Pour­quoi nous faire confiance » – même s’il s’agit de simples para­pluies.
  • Etre plus trans­pa­rent sur le tra­vail en cou­lisses : le New York Times a ain­si choi­si de publier la retrans­crip­tion inté­grale de son entre­tien avec Donald Trump, pour ne pas pas être accu­sé d’avoir mani­pu­lé ou tra­hi ses pro­pos. Même sou­ci chez Media­part, avec les « boîtes noires » pro­po­sées en fin d’article.

On voit bien le fil conduc­teur : à chaque fois, il s’agit de se mettre dans la peau du lec­teur pour com­prendre ce qu’il va appré­cier et ce qui va le faire fuir.

L’empathie au cœur des nouvelles méthodologies

Même déno­mi­na­teur com­mun quand il s’agit de s’engager dans un nou­veau pro­jet enfin : l’empathie est au cœur des métho­do­lo­gies modernes – en Desi­gn Thin­king, c’est la pre­mière étape du pro­ces­sus d’innovation, avant de com­men­cer à phos­pho­rer quoi que ce soit.

L’empathie se construit grâce à des ques­tion­naires uti­li­sa­teurs (Libé­ra­tion inter­roge en ce moment les uti­li­sa­teurs, mais Arrêt sur images ou Cour­rier inter­na­tio­nal sont aus­si pas­sés par là), des entre­tiens avec des lec­teurs et bien sûr le test répé­té des nou­veaux pro­duits ou fonc­tion­na­li­tés

La prio­ri­té à l”»expérience uti­li­sa­teur » (UX), prin­cipe qui a si bien réus­si aux géants du Web, fait ain­si len­te­ment son che­min dans les médias.

Je suis pre­neur d’autres expé­riences et avis sur ce sujet, n’hésitez pas à réagir dans les com­men­taires.

Hé, ce texte fait par­tie d’une série de notes consa­crée au « jour­na­lisme en empa­thie » ! Voi­ci le menu com­plet :

Les médias n’ont pas besoin de plus de technologie, mais de plus d’empathie

J’ai une confi­dence à vous faire : je suis cen­sé être un spé­cia­liste de l’innovation dans les médias – c’est en tout cas comme ça que je gagne ma vie –, mais il y a des pans entiers de l’innovation dans les médias qui me laissent dans une pro­fonde indif­fé­rence.

Pre­nez les expé­riences de réa­li­té vir­tuelle ou de réa­li­té aug­men­tée, par exemple. Je vois pas­ser chaque matin dans ma veille un nombre consi­dé­rable d’expériences, de témoi­gnages ou de tri­bunes à ce sujet, et mal­gré mes efforts et mon pro­fes­sion­na­lisme, je ne par­viens pas à m’y inté­res­ser.

Je com­prends que beau­coup d’experts sur­veillent cette ten­dance de près, et j’ai bien sûr vu pas­ser quelques exemples réus­sis, comme cette vidéo à 360° tour­née par­mi les sol­dats ira­kiens lors de la recon­quête de Fal­lou­jah, et dif­fu­sée par le New York Times.

(Je vois aus­si de beaux ratages, comme l’application lan­cée par France Télé­vi­sions à l’occasion de la pré­si­den­tielle, bidule par­ti­cu­liè­re­ment creux et inutile.)

Mais plus pro­fon­dé­ment, je n’arrive pas à ima­gi­ner un futur où notre rap­port à l’information pas­se­rait, prin­ci­pa­le­ment ou acces­soi­re­ment, par des expé­riences d’immersion de ce genre.

L’info en ligne, un écosystème du moindre effort

Pre­nez la vidéo sur mobile. Ça ne paraît pas bien com­pli­qué de pen­cher son smart­phone sur le côté pour pro­fi­ter d’une vidéo au for­mat 16/9 en plein écran.

Pour­tant, les médias en ligne dif­fusent de plus en plus sou­vent des clips au for­mat car­ré ou ver­ti­cal – et ils réor­ga­nisent leur cir­cuit de pro­duc­tion en consé­quence – parce que nous pri­vi­lé­gions ceux qui nous épargnent ce simple geste du poi­gnet.

Dans un tel éco­sys­tème du moindre effort, où on se contente sou­vent de l’information « pous­sée » par ses amis sur un réseau social ou noti­fiée par une appli­ca­tion sur son mobile, je ne vois pas de place pour des for­mats qui imposent au lec­teur de mettre un casque sur la tête ou de bran­dir son télé­phone dans toutes les direc­tions pour accé­der à de l’information.

Je vois en revanche très bien com­ment ces dis­po­si­tifs peuvent s’imposer dans le monde du jeu vidéo, mais ce n’est pas du tout la même limo­nade.

Est-ce que j’ai vrai­ment envie de pas­ser mon temps à cher­cher autour de moi quel degré je suis cen­sé regar­der par­mi les 360 dis­po­nibles pour com­prendre ce qui est en train de se pas­ser dans le monde ? Est-ce que c’est vrai­ment ce que j’attends d’un média ou d’un jour­na­liste ?

Qu’apporte un direct sur Facebook Live par rapport à un direct sur BFM-TV ?

Au risque de pas­ser pour un vieux con, je pour­rais tenir le même type de rai­son­ne­ment pour plu­sieurs autres tech­no­lo­gies qui ont beau­coup occu­pé les esprits ces der­niers temps.

Ça inclut les robots conver­sa­tion­nels dans les mes­sa­ge­ries ins­tan­ta­nées. Les chat­bots que j’ai ins­tal­lés sur Mes­sen­ger m’ont presque tous don­né envie de jeter mon smart­phone par la fenêtre, tant s’informer par ce canal m’a paru un exer­cice aus­si labo­rieux que frus­trant. L’exception confir­mant la règle étant celui lan­cé par L’Obs pour la pré­si­den­tielle, et qui raconte au jour le jour les hési­ta­tions d’une série d’électeurs indé­cis.

L’engouement actuel pour la vidéo live me laisse tout aus­si scep­tique. Je trouve bien sym­pa­thiques les jeunes repor­ters des sites géné­ra­listes envoyés dans les cor­tèges se fil­mer en direct, inter­vie­wer des mani­fes­tants et répondre aux réac­tions en direct des gens sur Face­book.

Mais je peine à voir la valeur édi­to­riale qu’ils apportent, quand on com­pare ce qui est dif­fu­sé à ce que dif­fusent les chaines info – qui ont à dis­po­si­tion des jour­na­listes rom­pus à l’exercice, du maté­riel de qua­li­té et toute une culture don­nant « la prio­ri­té au direct ».

Evi­dem­ment, il est tout à fait pos­sible que dans cinq ou dix ans, nous ayons tous une paire de lunettes spé­ciales réa­li­té vir­tuelle sur la table du salon, afin de s’informer chaque soir avec des vidéos à 360° dif­fu­sées en direct et com­men­tées par des robots.

(Si vous vivez dans ce futur et que vous êtes en train de lire ces lignes, mer­ci de ne pas être trop méchant dans les com­men­taires.)

Un consultant en innovation a besoin d’innovations sur lesquelles être consulté

Au pas­sage, ça me pose un pro­blème pro­fes­sion­nel. Comme le tra­der fait ses pro­fits grâce aux évo­lu­tions des cours de bourse et ne gagne rien si rien ne change, le consul­tant en inno­va­tion a besoin d’innovations sur les­quelles être consul­té.

Et sauf à être tota­le­ment cynique, il a inté­rêt à croire en ces nou­velles ten­dances, au moins un mini­mum, s’il veut gagner sa croûte. J’ai la chance d’avoir des clients que ces nou­veau­tés laissent pour le moment indif­fé­rents ; si ce n’était pas le cas, je serais bien embê­té.

Atten­tion, je ne suis pas en train de dire que le jour­na­lisme n’a rien d’intéressant à prendre dans le grand panier des nou­veau­tés tech­no­lo­giques. Il y a quelques années, c’est autour du data­jour­na­lisme qu’il y avait un fort engoue­ment. Et encore aujourd’hui, je lis pas mal de big bull­shit sur le big data ou l’utilisation de l’intelligence arti­fi­cielle à des fins édi­to­riales.

La data est cepen­dant plus qu’une mode, et modi­fie de façon non négli­geable le tra­vail dans un nombre crois­sant de rédac­tions, et je suis très fier d’y avoir contri­bué par mes for­ma­tions, confé­rences ou expé­riences.

Le « journalisme en empathie », exercice profondément humain

Mais aujourd’hui, les vraies évo­lu­tions sont peut-être ailleurs. C’est le sen­ti­ment que me laisse la der­nière édi­tion du Fes­ti­val inter­na­tio­nal de jour­na­lisme de Pérouse qui se tenait début avril, dont les échanges ont sans doute cata­ly­sé en moi d’autres réflexions plus anciennes .

Si j’essaie de mettre toutes mes impres­sions dans un grand sac et de col­ler une éti­quette des­sus, j’appellerais cette ten­dance le « jour­na­lisme en empa­thie ».

Soit un jour­na­lisme vécu comme un exer­cice pro­fon­dé­ment humain. Qui prend réel­le­ment en compte les attentes du lec­teur. Et qui tente de connec­ter les gens au monde qui les entoure, au lieu de déver­ser sur leur tête un flux conti­nu d’informations sus­ci­tant, au mieux, de l’indifférence ou, au pire, de l’angoisse et de l’isolement.

Je sais, dit comme ça, ça fait « cul-cul la pral’ », mais c’est quand même plus embal­lant que « le jour­na­lisme de drones » ou le « jour­na­lisme de robots », non ?

L’empathie était d’ailleurs le thème de l’un des ren­dez-vous pro­po­sés à Pérouse, et au-delà, elle me semble bien résu­mer une série d’évolutions que tra­versent (ou devraient tra­ver­ser) les médias.

Comme ce thème m’inspire, je vais le décli­ner Dans mon labo en quatre épi­sodes dans les semaines qui viennent. En espé­rant vous convaincre de ran­ger votre casque de réa­li­té vir­tuelle au pla­card au moins quelques ins­tants !

Hé, ce texte fait par­tie d’une série de notes consa­crée au « jour­na­lisme en empa­thie » ! Voi­ci le menu com­plet :