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L’urgence pour les rédactions ? Arrêter d’embaucher des journalistes !

Un “Frustrated Journalist Cat”
Un “Frus­tra­ted Jour­na­list Cat”

Sur Inter­net, le conte­nu est roi. C’est la pre­mière chose qu’on apprend pen­dant les for­ma­tions consa­crées au réfé­ren­ce­ment (SEO) ou à l’optimisation des réseaux sociaux (SMO).

Vous pou­vez user de toutes les trucs et ficelles pos­sibles pour amé­lio­rer votre visi­bi­li­té sur Google et sur Face­book, ce sera tou­jours plus effi­cace de publier un enquête fra­cas­sante ou un repor­tage émou­vant, qui s’imposeront d’eux-mêmes grâce aux liens entrants et aux par­tages géné­rés par les lec­teurs eux-mêmes.

La chance des jour­na­listes, c’est qu’ils sont de très effi­caces pro­duc­teurs de conte­nu : ils peuvent vous livrer du chic ou du popu­laire, de l’austère ou du clin­quant, four­nir en gros ou au détail, en res­pec­tant les délais et les quan­ti­tés pré­vus.

Le pro­blème des jour­na­listes, c’est qu’ils ne sont plus les seuls sur leur mar­ché. Le conte­nu est roi, certes, mais le conte­nu est par­tout, tant la concur­rence est vive pour obte­nir l’attention des inter­nautes entre blo­gueurs, com­men­ta­teurs, marques et autres réseau­teurs « influents ».

Une joyeuse mêlée, qui déborde du Web et inves­tit d’autres espaces numé­riques, les réseaux sociaux et les mes­sa­ge­ries ins­tan­ta­nées notam­ment, dans un mou­ve­ment de « pla­te­for­mi­sa­tion » de l’info qui s’accélère.

Les journalistes ne peuvent plus livrer bataille seuls dans leur coin

Et cette bataille-là, cru­ciale pour l’avenir d’une indus­trie autant que pour celui de la pro­fes­sion qui l’a fon­dée, les jour­na­listes ne peuvent plus la gagner en res­tant iso­lés.

Pour s’assurer que le public ait une chance de voir émer­ger leurs pro­duc­tions dans des flux d’information de plus en plus foi­son­nants et per­son­na­li­sés, il va leur fal­loir un sacré coup de main.

C’est le prin­ci­pal ensei­gne­ment que je retire des trois jour­nées que j’ai pas­sées au Fes­ti­val inter­na­tio­nal de Pérouse, dont la dixième édi­tion vient de s’achever.

D’ailleurs, s’agissant d’innovation, le conseil qui reve­nait le plus sou­vent dans la bouche des confé­ren­ciers était tout bête : il faut apprendre à se par­ler à nou­veau. A col­la­bo­rer sur des pro­jets, à inté­grer d’autres points de vue et res­pec­ter d’autres impé­ra­tifs.

Aux jour­na­listes donc de faire une place à ceux qui maî­trisent les pra­tiques mar­ke­ting, l’analyse de l’audience, le code, les sub­ti­li­tés de l’expérience uti­li­sa­teur (UX), les pos­si­bi­li­tés de moné­ti­sa­tion ou encore la ges­tion des pro­jets.

« Une vraie rupture avec la culture individualiste du métier »

Ça a l’air d’une évi­dence, ça n’a pas l’air simple, à en croire Sylke Grihn­wald, chef du data à la SRF :

« Quand vous pre­nez des jour­na­listes très talen­tueux mais qui ont tra­vaillé seul toute leur car­rière et que vous les met­tez dans une équipe avec des créa­tifs et des déve­lop­peurs, le résul­tat n’est pas garan­ti. Il faut leur faire com­prendre qu’il s’agit de par­ta­ger une vision com­mune.

C’est valable dans tous les sec­teurs, mais dans le cas de la presse, il y a une vraie rup­ture avec la culture indi­vi­dua­liste du métier. »

La façon dont est orga­ni­sée l’espace dans la rédac­tion compte aus­si. Plu­tôt que de pla­cer les jour­na­listes sur un pla­teau façon “Les Hommes du Pré­sident”, les chefs dans leur bocal et le reste du monde de l’autre côté de la cloi­son, les nou­veaux médias qui comptent bougent les murs pour mieux mélan­ger les com­pé­tences, les âges et les points de vue.

Alors qui faut-il embau­cher à la place des jour­na­listes ? Des déve­lop­peurs, d’abord. A en croire les expé­riences racon­tées à Pérouse, il est cru­cial de les pla­cer au cœur de la machine édi­to­riale, au lieu de les ins­tal­ler dans une pièce à part, sans lien opé­ra­tion­nel avec les jour­na­listes.

Les « dev’ », ce sont les nou­velles stars des rédac­tions, d’abord parce qu’ils rendent pos­sible la créa­tion de nou­veaux for­mats édi­to­riaux, qu’il s’agisse de récits au long, d’articles cou­pés en petits mor­ceaux pour mobile, de data­vi­sua­li­sa­tion ou de dia­po­ra­mas atti­rants.

« Il y a aujourd’hui des articles qu’on ne peut pas faire sans une dose de hacking »

Mais ils ont aus­si un rôle cru­cial à jouer pour trai­ter cor­rec­te­ment une série de thèmes qui ont pris de plus en plus d’importance dans nos vies : la sécu­ri­té infor­ma­tique, le res­pect de la vie pri­vée en ligne, le cyber-ter­ro­risme ou encore la régu­la­tion des réseaux.

« Les « hackers » sont natu­rel­le­ment doués pour le jour­na­lisme d’investigation : ils ont l’habitude de fouiller pour aller cher­cher des infor­ma­tions avec des lignes de code, expli­quait ain­si Clau­dio Guar­nie­ri, du Citi­zen Lab héber­gé par l’université de Toron­to. Il y a aujourd’hui des articles qu’on ne peut faire qu’avec une part de hacking. Et il y a beau­coup de don­nées sont là, en ligne, atten­dant juste que quelqu’un les explore. »

L’exemple récent des Pana­ma Papers montre le niveau de tech­ni­ci­té requis pour trou­ver les scoops cachés dans des mil­lions de docu­ments « tom­bés du camion ».  Un déve­lop­peur pas­sion­né d’actu et maî­tri­sant les nou­veaux outils d’exploration sera plus utile dans un effec­tif que la plus élé­gante des plumes encar­tées.

Les rédac­tions ont cepen­dant aus­si besoin d’autres assor­ti­ments de com­pé­tences pour avan­cer et trou­ver leur place dans notre nou­veau monde numé­rique.

Il faut aus­si être capable de lan­cer régu­liè­re­ment de nou­velles offres édi­to­riales et de réus­sir leur moné­ti­sa­tion, en uti­li­sant des méthodes Agile (qu’il s’agisse de Desi­gn Thin­king, de Scrum ou de Lean Star­tup) pour évi­ter des coûts et des délais échap­pant à tout contrôle.

Au-delà des développeurs, d’autres métiers à intégrer à la rédaction

Dans un monde où on publie de plus en plus sur des ser­vices exté­rieurs ayant cha­cun ses règles et ses for­mats, un chef de pro­duit effi­cace et capable de gui­der ses troupes a une valeur ines­ti­mable.

Plu­tôt que de déci­der seul dans votre coin de l’arrangement du desi­gn de vos articles, offrez-vous les ser­vices d’un spé­cia­liste de l’expérience uti­li­sa­teur (UX), qui s’assurera que les relances ou la navi­ga­tion pro­po­sées ont un sens pour le lec­teur.

Mais tout ça ne ser­vi­ra à rien si per­sonne dans votre média ne garde un œil sur les chiffres, dont l’analyse rythme désor­mais la vie des pro­jets, alors que les métriques à sur­veiller sont tou­jours plus nom­breuses et plus com­plexes à maî­tri­ser. Un ana­lyste de don­nées peut deve­nir un élé­ment-clé de l’effectif.

Au final, rele­ver tous ces défis implique de « sor­tir de sa zone de confort, relève Juliane Leo­pold, qui a lan­cé Buzz­feed en Alle­magne. Je sais que c’est un cli­ché qui revient sou­vent quand on parle de start-up, mais il y a quelque chose de très vrai, sur­tout quand ce sont des jour­na­listes aux com­mandes ».

Soyons lucides : on aura besoin de moins de journalistes qu’avant

Est-ce que ça veut dire que c’est la fin des jour­na­listes, comme on l’a déjà sou­vent pro­nos­ti­qué depuis qu’Internet est entré dans nos vies ? Non. Mais est-ce qu’on a besoin d’autant de jour­na­listes qu’avant ?

Je pense que non : les conte­nus de qua­li­té et de taille moyennes, ceux qu’on publiait parce qu’il fal­lait bien rem­plir les pages du maga­zine ou le conduc­teur d’un jour­nal télé­vi­sé, n’ont plus leur chance à une époque où des algo­rithmes bien rodés sélec­tionnent ce qui mérite votre atten­tion et excluent le reste de votre time­line ou dans les résul­tats de recherche

La « Quartz Curve » montre bien que les lec­teurs pri­vi­lé­gient les conte­nus plus courts, plus réac­tifs ou au contraire plus long, plus appro­fon­dis. Après avoir ana­ly­sé près de 400 000 articles en ligne, l’American Press Ins­ti­tute est par­ve­nu à une conclu­sion simi­laire.

Plus embê­tant pour beau­coup de médias : en ligne, the win­ner takes all ; le pre­mier sur un mar­ché devient vite le seul sur un mar­ché.

Si votre cré­neau, c’est faire de l’actu chaude, deman­dez-vous si vous avez les moyens et l’énergie de faire mieux que Le Monde dans ce domaine. Si vous misez sur l’info diver­tis­se­ment, il faut que vous soyez prêt à battre Buzz­feed comme ses mul­tiples ava­tars sur ce ter­rain (good luck with that).

« Bon sang, demandez-vous qui vous êtes !»

Ça ne veut pas dire qu’il ne faut plus faire de brea­king news ou du LOL. Ça veut dire qu’il faut pro­po­ser autre chose. C’est ce que dit Andy Car­vin, de First Look Media :

« Cher­cher à imi­ter le truc qui marche en ce moment, c’est une très mau­vaise idée et c’est la preuve que vous n’êtes pas du tout prêt à inno­ver.

Plu­tôt que de cou­rir après Buzz­feed, bon sang, deman­dez-vous qui vous êtes, ce que vous savez faire, et ce que vous pou­vez appor­ter à votre audience ! »

« En presse écrite, le seul pro­duit qui comp­tait, c’était le jour­nal », explique Aron Pil­ho­fer, direc­teur du numé­rique au Guar­dian. Pour lan­cer de nou­velles offres, il faut faire mar­cher des muscles que les entre­prises de média ont com­plè­te­ment per­du l’habitude de tra­vailler. »

Patrons de presse, posez-vous la ques­tion : si un jour­na­liste de votre équipe part en retraite demain, faut-il for­cé­ment le rem­pla­cer par un jour­na­liste ? La réponse sera sans doute non, sauf à trou­ver une licorne, un débrouillard prêt à enfi­ler d’autres cas­quettes, au moins une par­tie de son temps.

C’est une mau­vaise nou­velle pour une pro­fes­sion qui compte de plus en plus de chô­meurs et de pré­caires. Mais c’est peut-être la seule façon de sau­ver le bou­lot de ceux qui res­tent.

Journalisme et nombre de clics : 4 mauvais réflexes dont il faut se débarrasser

“La Nuit étoilée”, de Van Gogh, revisitée façon camembert (Mario Klingemann/Flickr/CC-BY).
“La Nuit étoi­lée”, de Van Gogh, revi­si­tée façon camem­bert (Mario Klin­ge­mann/­Fli­ckr/CC-BY).

C’est une de mes marottes : ouvrir le tableau de bord Google Ana­ly­tics d’un site, par­cou­rir les courbes et tableaux qui s’affichent puis ten­ter d’en tirer les leçons et les actions à entre­prendre.

Coup de chance pour les fadas de data comme moi, le thème était au cœur de la confé­rence annuelle « Nou­velles pra­tiques du jour­na­lisme » orga­ni­sée début décembre par l’Ecole de jour­na­lisme de Sciences Po. Un choix logique, vu l’importance que prennent ces don­nées dans un uni­vers média­tique tou­jours plus numé­rique.

J’ai man­qué de temps à cette période pour en faire un compte-ren­du, je pro­fite donc de ce dimanche plu­vieux pour rat­tra­per mon retard –  comme tou­jours,  n’hésitez pas à me signa­ler erreurs ou approxi­ma­tions en m’écrivant un mes­sage ou en lais­sant un com­men­taire.

1. Les chiffres ne font pas des journalistes web des robots, mais plutôt des accros

Cher­cheuse au Tow Cen­ter, Cait­lin Petre s’est ren­du compte en visi­tant des rédac­tions que les jour­na­listes pas­saient beau­coup de temps devant les tableaux de bord mon­trant le tra­fic de leur site.

Elle a aus­si décou­vert que si le rôle de ces der­niers sus­ci­tait des débats pas­sion­nés dans la pro­fes­sion, il n’y avait pas for­cé­ment beau­coup de tra­vaux de recherche sur ce sujet.

Son étude The Traf­fic Fac­to­ries («les usines à tra­fic») repose notam­ment sur des entre­tiens avec des employés de Chart­beat – un ser­vice de sta­tis­tiques en temps réel très uti­li­sé dans les médias –, du New York Times et de Gaw­ker.

Elle en a tiré plu­sieurs ensei­gne­ments :

  • Les chiffres sus­citent des émo­tions fortes chez les jour­na­listes parce qu’ils montrent en temps réel l’impact de leur tra­vail, et peuvent sus­ci­ter des explo­sions de joie comme des moments de pro­fond abat­te­ment.  Une rédac­trice lui a ain­si expli­qué qu’elle était inquiète des effets qu’ils pou­vaient avoir sur sa vie per­son­nelle et qu’elle en par­lait à son psy.
  • Les ser­vices comme Chart­beat sont très addic­tifs parce qu’ils sont conçus pour l’être, avec des inter­faces sim­pli­fiées mon­trant des jauges et des comp­teurs qui bougent en per­ma­nence. En face, ceux qui publient et orga­nisent le conte­nu jouent à un jeu auquel ils ont envie de gagner, mais qui n’a pas vrai­ment de fin,  un peu comme avec une machine à sous. Ou plu­tôt comme au poker : même si on est bon, il y a une part d’aléatoire impor­tante dans le résul­tat final.
  • L’accès aux ana­ly­tics ren­force la concur­rence entre les jour­na­listes. A Gaw­ker, il existe un clas­se­ment indi­vi­duel des employés selon le tra­fic que leurs articles apportent. Il est détes­té en interne, notam­ment parce qu’une part impor­tante du tra­vail est col­lec­tive et ne se mesure pas avec un tel outil. Et du coup, deux jour­na­listes vont se mettre à com­pa­rer leurs chiffres alors qu’ils traitent cha­cun d’un sec­teur très dif­fé­rent, ce qui n’a pas de sens.
  • « Visi­teurs uniques », « pages vues » et autres « taux de rebond » servent par­fois davan­tage comme un outil de mana­ge­ment que comme un outil édi­to­rial. La direc­tion va s’en ser­vir pour « faire pas­ser la pilule » lorsque des déci­sions sont prises. « Si je dois trou­ver un argu­ment pour convaincre mes troupes, je vais voir les stats », explique ain­si un chef du New York Times.

2. Facebook est important, mais ce n’est pas une raison pour faire n’importe quoi

« Les médias se com­portent avec les géants du Web comme des ados de 13 ans se com­portent avec One Direc­tion », déplore Chris Moran, res­pon­sable de l’analyse du tra­fic au Guar­dian, qui recom­mande aux direc­tions de gar­der la tête froide quand les « Gafa » leur pro­posent une nou­veau­té.

Der­nier exemple en date : le ser­vice Ins­tant Articles de Face­book, qui per­met, quand on est sur son mobile, de lire un article sans quit­ter Face­book et après un temps de char­ge­ment très réduit – en France, Le Pari­sien et Libé­ra­tion l’ont notam­ment adop­té.

Les pre­miers titres à l’utiliser se sont aper­çu qu’en échange de leurs pro­duc­tions, le réseau social ne leur don­nait accès qu’à peu de sta­tis­tiques. Or, « quand on donne ain­si du conte­nu à une pla­te­forme exté­rieure, on crée de la dis­tance avec le média d’origine, explique Renée Kaplan, qui étu­die ces chiffres au Finan­cial Times. Le risque est que le gain d’audience ne soit pas à la hau­teur de ce sacri­fice ». D’où l’importance d’y avoir accès, si pos­sible en détail.

Et les conte­nus eux-mêmes ? « Un bon réflexe est de se dire qu’on n’écrit pas pour Face­book, mais pour son lec­teur sur Face­book », décrit Cécile Dehes­din, la boss de Buzz­feed France. Chris Moran ne dit pas autre chose :

« L’intérêt des sta­tis­tiques, c’est qu’elles aident à déter­mi­ner quel est le type de jour­na­lisme que les gens ont envie d’avoir.

Si on prend en compte celles de Face­book, ça ne veut pas for­cé­ment dire qu’il faut publier des papiers sur Jus­tin Bie­ber, mais peut-être qu’il faut pri­vi­lé­gier des sujets plus simples, par exemple. […]

Pour moi, la mon­tée en puis­sance de Face­book est une bonne nou­velle parce que ça donne plus de visi­bi­li­té aux conte­nus longs et fouillés, qu’on ne peut pas gar­der éter­nel­le­ment en haut de la page d’accueil ».

3. Ce n’est pas parce que les chiffres sont trompeurs qu’il faut s’en désintéresser

C’est l’histoire d’un article publié sur le site du Guar­dian qui sem­blait pas­sion­ner les inter­nautes : le temps médian qu’ils pas­saient sur la page attei­gnait 54 secondes, une éter­ni­té ! Un peu plus tard, pata­tras : ce chiffre tombe à 5 secondes seule­ment.

Entre­temps, l’article avait été repé­ré par un contri­bu­teur de Red­dit, site de par­tage de liens très popu­laire mais dont les visi­teurs « zappent » faci­le­ment d’un sujet à l’autre. « Le deuxième chiffre n’est donc pas un indi­ca­teur du com­por­te­ment des lec­teurs de l’article, mais tout sim­ple­ment de celui des inter­nautes  de Red­dit », ana­lyse Chris Moran.

Les biais de ce type sont nom­breux dès qu’on com­mence à mettre son nez dans les tableaux de Google Ana­ly­tics ou dans ceux d’AT Inter­net. Sur­tout si on y ajoute une dose de mau­vaise foi, comme le raconte Chris Moran :

 « Quand un article fait peu de pages vues, on se dit que c’est la faute aux inter­nautes qui sont stu­pides. Dans le cas inverse, on se dit que c’est la preuve que le jour­na­lisme de qua­li­té marche »

Mais ça ne veut pas dire qu’il faut lais­ser cet exer­cice aux ser­vices mar­ke­ting ou abon­ne­ment. « Si vous ne regar­dez pas vos “datas”, vous ne regar­dez pas vos lec­teurs, assène Cécile Dehes­din. Et si vous ne regar­dez pas vos lec­teurs, pour­quoi faites-vous ce métier ? Nous écri­vons parce que nous vou­lons être lus. » 

4. OK, les stats, c’est compliqué, mais il ne faut pas les laisser aux seuls spécialistes

Pour Chris Moran, il faut « com­mu­ni­quer beau­coup de don­nées aux jour­na­listes, mais en les choi­sis­sant avec pré­cau­tion », et en pre­nant le temps de les expli­quer :

« Je suis nul en maths, et je pense que ça m’aide dans mon tra­vail, parce que je suis mieux à même d’expliquer ces sujets à des jour­na­listes qui sont aus­si nuls que moi. »

Et pour que ça fonc­tionne, il faut qu”«une conver­sa­tion hon­nête et trans­pa­rente à pro­pos de la qua­li­té des don­nées se tienne au sein de la rédac­tion », conclut-il.  Trop sou­vent, « les gens ne savent pas très bien ce que le mana­ge­ment ou le ser­vice tech­nique fait de ces don­nées », ajoute Cait­lin Petre.

C’est vrai qu’en matière de jour­na­lisme , il est plus dif­fi­cile de tirer les leçons des sta­tis­tiques que pour un site de e-com­merce ou un moteur de recherche. Mais « le jour­na­lisme n’existe que dans le contexte de son public, c’est pour ça qu’on cherche à aug­men­ter la taille de der­nier », estime Chris Moran.

Les médias sur abon­ne­ment ont un avan­tage : leur lec­teur ont tapé un iden­ti­fiant et un mot de passe pour entrer, et on sait beau­coup mieux qui ils sont en termes d’âge, de reve­nus ou de situa­tion fami­liale. Renée Kaplan :

« Pour cha­cun d’entre eux, on s’intéresse à ce qu’on appelle le RFV, comme recen­cy, fre­quen­cy, volume. Des chiffres comme le temps écou­lé depuis sa der­nière connexion, la fré­quence de ses visites, le nombres d’articles qu’il a lu.

C’est une com­bi­nai­son qui est au cœur de la mesure d’audience web, et pas seule­ment dans le payant. »

Pour aller plus loin, le Finan­cial Times et en train de revoir son outil à des­ti­na­tion des jour­na­listes, pour répondre à deux grandes familles de ques­tion :

  • Est-ce que mon article a mar­ché ?
  • Quel type d’action a-t-il pro­vo­qué ?

L’ambition com­mune, c’est d’être infor­mé par les don­nées (data-infor­med) et pas gui­dé par elles (data-led).

Commentaires sur les sites d’actu : bientôt le retour en grâce ?

Une figurine Lego au visage de troll (clement127/Flickr/CC-BY-NC-ND)
Une figu­rine Lego au visage de troll (cle­ment127/­Fli­ckr/CC-BY-NC-ND)

Il y a un peu moins d’un an, j’avais racon­té le coup de blues qui avait sai­si les jour­na­listes les plus impli­qués dans la conver­sa­tion avec les inter­nautes et la mise en valeur de leur par­ti­ci­pa­tion. C’était peu de temps avant de quit­ter Rue89, site répu­té pour la qua­li­té de ses com­men­taires et où j’ai long­temps offi­cié comme com­mu­ni­ty mana­ger.

A l’époque, toute une série de sites d’information venaient d’annoncer la fer­me­ture de l’espace dévo­lu aux com­men­taires : Popu­lar Science, Reu­ters, le Natio­nal Jour­nal... C’est une cer­taine concep­tion du jour­na­lisme web, pla­çant l’internaute au centre du tra­vail quo­ti­dien des rédac­tions, qui me sem­blait avoir per­du du ter­rain.

Mais au Fes­ti­val de jour­na­lisme de Pérouse cette année, j’ai sen­ti que le com­men­ta­teur, si sou­vent réduit à sa dimen­sion de troll mal­fai­sant, pour­rait bien connaître un retour en grâce au sein des rédac­tions web.

Le Coral Project : des « coms » taillés sur mesure pour les sites d’info

Les échanges lors du « panel » qui lui était consa­cré étaient en tout cas pas­sion­nants – il est dis­po­nible en inté­gra­li­té sur You­Tube. Je n’ai pas pu tout prendre en note comme je l’ai fait pour d’autres confé­rences, mais voi­ci quelques extraits com­men­tés qui peuvent vous inté­res­ser.

« Aucun jour­na­liste ou presque n’est content des com­men­taires publiés sur son site » : Greg Bar­ber est bien conscient du malaise qui règne dans les rédac­tions à ce sujet. Mais le direc­teur des pro­jets digi­taux du Washing­ton Post croit assez aux « coms » pour avoir lan­cé le Coral Pro­ject, qui asso­cie son jour­nal, le New York Times et la Knight Mozilla Open­News.

Leur ambi­tion ? Pro­po­ser un outil de publi­ca­tion et de ges­tion des com­men­taires open source que chaque média pour­ra uti­li­ser sur son site – une sorte de Dis­qus, que j’utilise pour les com­men­taires de ce site, mais taillé sur mesure pour les besoins des sites d’information et modu­lable à sou­hait.

Plu­tôt que de « délo­ca­li­ser » le débat et sa modé­ra­tion sur les réseaux sociaux, par exemple en inté­grant le plu­gin Face­book Com­ments dans leurs pages ou en répon­dant aux ques­tions et inter­pel­la­tions uni­que­ment sur Twit­ter, les sites pour­raient ain­si reprendre la main sur ces espaces.

Encore faut-il y croire, explique Bar­ber :  

« Les médias passent par­fois énor­mé­ment de temps à tra­vailler sur le conte­nu qui se trouve juste avant les com­men­taires, sans consa­crer la moindre seconde aux com­men­taires eux-mêmes. Il fau­drait que, par magie, il s’y passe des trucs super. Et après, ils sont très déçus quand ce n’est pas le cas. »

« Des commentaire hors sujet mais drôles ou brillants »

Pour Luca Sofri, fon­da­teur et rédac­teur en chef de Il Post, ceux qui vantent de façon déma­go­gique l’intérêt du com­men­taire comme expres­sion du peuple se trompent autant que ceux qui n’en ont qu’une vision apo­ca­lyp­tique.

C’est vrai, il y a par­fois des pépites enfouies dans les fils de dis­cus­sions : ain­si, les men­songes de Brian Williams, pré­sen­ta­teur du JT de la chaîne amé­ri­caine NBC, ont été mis au jour à par­tir d’un com­men­taire publié par un vété­ran sur Face­book. « Il y a aus­si ces com­men­taires hors sujet mais brillants, drôles ou bien écrits », plaide Sofri.

Mais ces contri­bu­tions sont trop rares pour qu’on puisse espé­rer dis­po­ser d’un conte­nu de qua­li­té de façon régu­lière, tan­dis que les coûts de ges­tion (modé­ra­tion, sélec­tion, édi­tion…) peuvent être éle­vés.

L’intérêt des com­men­taires réside davan­tage dans la rela­tion qu’ils per­mettent d’entretenir avec le lec­teur –  c’est même ce qu’il l’intéresse le plus : « C’est un endroit où ma marque peut se déve­lop­per. »

Une bonne façon de valoriser une offre d’abonnement en ligne

Bar­ber, lui, s’est inté­res­sé aux nom­breux lec­teurs qui lisent régu­liè­re­ment les com­men­taires sans en rédi­ger (les lur­kers) : « On s’est aper­çus que ce sont aus­si les aux lec­teurs les plus fidèles, ceux dont il faut s’occuper, ceux qui forment la véri­table audience », celle qui ne vient pas juste pour voir un conte­nu viral avant de repar­tir à jamais.

Selon moi, c’est peut-être le meilleur argu­ment pour réha­bi­li­ter les com­men­taires et y consa­crer de nou­veau des moyens finan­ciers, du temps et de l’énergie. Beau­coup de sites d’actu misent en effet sur des offres sur abon­ne­ment, ce qui les oblige à se dif­fé­ren­cier davan­tage de la concur­rence – plu­tôt que de publier la même chose au même moment. Impli­quer davan­tage le lec­teur en accep­tant de conver­ser avec lui est un bon moyen d’y arri­ver.

Plus lar­ge­ment, c’est en chan­geant de pers­pec­tive qu’on réha­bi­li­te­ra (peut-être) cet espace de par­ti­ci­pa­tion. « Il faut le voir comme un uni­vers en soi, et pas juste un bonus à l’article qui se trouve au-des­sus », décrit Sofri.

En arrê­tant de « réagir comme des snobs » et en se met­tant à la place du com­men­ta­teur, on com­prend mieux ses réac­tions par­fois bru­tales, plaide-t-il. « Quand un délin­quant va en pri­son, on l’aide bien à se réin­sé­rer. En revanche, un troll, on le ban­nit à jamais, on ne cherche jamais à le réédu­quer. »

Même chose quand on sup­prime un com­men­taire jugé débile ou sans inté­rêt : de l’autre côté de l’écran, « il y a une per­sonne qui a fait un effort de rédi­ger quelque chose, peut-être qu’il faut davan­tage res­pec­ter cet effort ».   

En faire un espace autogéré par les commentateurs eux-mêmes ?

Se livrant à un petit exa­men de conscience, il s’est ren­du compte que « les articles sur les sujets plus polé­miques, ceux ou on peut être ten­té de fer­mer les com­men­taires, sont aus­si ceux ou j’aurais le plus envie de lire des com­men­taires, là où ils sont les plus utiles ».

Il va même plus loin :

« Per­sonne ne s’est ris­qué à faire des com­men­taires un espace auto­gé­ré par les uti­li­sa­teurs eux-mêmes. Pour­tant, ce serait une expé­rience inté­res­sante. Je pense qu’on peut choi­sir des res­pon­sables pour orga­ni­ser la com­mu­nau­té. Bon, c’est vrai qu’au bout d’un mois à ce poste, ils seraient peut être décou­ra­gés… »

Pour Chris Hamil­ton, social media edi­tor à la BBC, les jour­na­listes n’échapperont de toute façon pas à la conver­sa­tion avec les lec­teurs :

« Ça fait par­tie du tra­vail, désor­mais, même si ça ne se résume pas aux com­men­taires, ça peut pas­ser par d’autres formes d’“engagement”. Mais c’est ce qui per­met de bâtir une com­mu­nau­té. »

« D’accord, il y a les déra­pages et les trolls, mais les édi­teurs de presse font preuve d’une forme de rési­lience », estime enfin Greg Bar­ber, qui a remar­qué que le Sacra­men­to Bee, le Las Vegas Review-Jour­nal et le Kyiv Post ont tout trois déci­dé de rou­vrir leur sec­tion com­men­taires après l’avoir fer­mée.

(Mer­ci à Cédric Rou­quette, de Crea­feed, pour ces com­men­taires pen­dant la rédac­tion de ce texte.)

6 phrases sur l’avenir du journalisme pour briller dans les dîners

Je ne parles pas forcément du futur du journalisme, mais quand je le fais, c'est avec des citations trouvées Dans mon labo.
Je ne parle pas sou­vent du futur du jour­na­lisme, mais quand je le fais, c’est avec des cita­tions trou­vées Dans mon labo.

Vous n’étiez pas au Fes­ti­val inter­na­tio­nal de jour­na­lisme de Pérouse la semaine der­nière, et vous avez bien fait. Il y avait beau­coup trop de confé­rences inté­res­santes en même temps, ça rend le choix impos­sible et on finit la jour­née avec un super mal de crâne, après avoir subi un tel flot de bonnes idées, de conseils utiles et d’expériences pas­sion­nantes.

Et puis c’est tota­le­ment gra­tuit, alors les salles sont bon­dées, rem­plies d’étudiants en jour­na­lisme et d’activistes sans le sou, mer­ci bien. Quant aux inter­ve­nants, c’est bien simple : ils répondent aux  ques­tions, débattent avec le public, sont ouverts aux cri­tiques et acces­sibles même le soir, au res­tau­rant. Tant de déma­go­gie, c’est fati­guant.

Enfin, j’ai pen­sé à vous et j’ai fait une petite com­pi­la­tion de phrases que vous pou­vez res­sor­tir dans les dîners entre jour­na­listes, pour faire croire que vous y étiez.

1. « Tu sais, si tu chasses les clics, tu finis par publier des chatons »

Comme le blo­gueur Jeff Jar­vis, auteur de cette for­mule pen­dant sa key­note, beau­coup d’intervenants ont rap­pe­lé que les médias devaient mieux choi­sir les sta­tis­tiques à suivre pour bien déve­lop­per leur site :

« Les métriques doivent être repen­sées. Les pages vues, les visi­teurs uniques, le nombre de likes… tout ça, c’est du pas­sé.

Avec Chart­beat, on peut mesu­rer le temps pas­sé sur le site, et vendre aux annon­ceurs du temps d’affichage de leurs publi­ci­tés [et non un nombre d’affichages, ndlr]. Ça va dans la bonne direc­tion, mais ça aus­si, je pense qu’on pour­ra le tru­quer.

Il faut aller vers des mesures plus qua­li­ta­tives, pour savoir si ce que les jour­na­listes font a vrai­ment de la valeur, com­prendre ce qu’ils apportent à la vie des gens. Je ne sais pas com­ment on peut mesu­rer ça, mais il faut trou­ver. »

Même constat pour Sti­jn Debrou­were, spé­cia­liste des sta­tis­tiques des sites de médias, dont la confé­rence était pleine de bons conseils – je l’ai d’ailleurs retrans­crite.

2. « Il faut casser les services et travailler en équipe »

D’accord, il y aura tou­jours des rédac­teurs de génie et des enquê­teurs hors pair qui bossent en solo, se conten­tant d’envoyer un fichier Word par e-mail une fois leur tâche ter­mi­née.

Mais pour tous les autres, être capable de bien tra­vailler dans des équipes mêlant des métiers de plus en plus variés devient un impé­ra­tif.

Aron Pil­ho­fer a ain­si racon­té qu’à son arri­vée à la tête du numé­rique au Guar­dian, il s’est ain­si empres­sé de créer un pôle « Visuals », regrou­pant des com­pé­tences en pho­to, en illus­tra­tion, en desi­gn, en mul­ti­me­dia… Une idée emprun­tée à la NPR, le réseau amé­ri­cain de radios publiques :

« Avant ça, ces métiers étaient plus ou moins dans des ser­vices sépa­rés. Ça n’a pas de sens : quand vous mon­tez un pro­jet numé­rique, ça implique for­cé­ment du texte, des images, de la vidéo, des gra­phiques, des ani­ma­tions…

Vous ne devriez pas avoir à négo­cier entre les dif­fé­rents ser­vices pour for­mer votre équipe. C’est quelque chose qui était vrai­ment dif­fi­cile pour moi quand j’étais au New York Times et dans d’autres rédac­tions.

Ça oblige à mener des négo­cia­tions dignes de pour­par­lers à ONU, en allant voir chaque res­pon­sable pour le convaincre de l’intérêt de votre idée. Ça prend un temps fou, ça se ter­mine avec une réunion avec qua­rante per­sonnes dans la pièce, et ce n’est pas comme ça qu’on fait du bon jour­na­lisme. »

Qu’ils le veuillent ou non, les médias ne sont plus seule­ment des four­nis­seurs de conte­nu, mais aus­si des créa­teurs de tech­no­lo­gie. Et seuls ceux qui peuvent mon­ter rapi­de­ment des équipes plu­ri­dis­ci­pli­naires seront à même de mener des pro­jets rédac­tion­nels ambi­tieux sans les voir s’enliser.

3. « L’Afrique mérite mieux que le journalisme-hélicoptère »

Trou­ver des solu­tions afri­caines aux pro­blèmes afri­cains : l’adage vaut aus­si pour les médias, à en croire le jour­na­liste et poète Tolu Ogun­le­si. Basé à Lagos, au Nigé­ria, il en a assez de voir des repor­ters de télés occi­den­tales débar­quer dans un pays pour cou­vrir une crise pen­dant quelques heures, avant de repar­tir pour tou­jours :

« J’appelle ça le “jour­na­lisme-héli­co­ptère”. Les médias locaux, eux, sont là sur la durée. Depuis quelques années, les jour­na­listes afri­cains ont gagné en confiance, assez pour racon­ter leur propre expé­rience. Les réseaux sociaux ont per­mis à leur voix de por­ter davan­tage.

Avant, CNN ou la BBC étaient les seuls à avoir les moyens de domi­ner la conver­sa­tion mon­diale, main­te­nant on a des chaines comme Chan­nels au Nige­ria qui a très bien trai­té les récentes élec­tions.

Quand vous par­lez de l’endroit dans lequel vous vivez, où se trouve votre mai­son, vous pou­vez vous per­mettre d’aller plus loin, d’être plus nuan­cé. »

4. « Recruter un abonné pour son journal, ce n’est pas seulement lui prendre son argent »

Fini le temps où on pou­vait faire signer un chèque ou un for­mu­laire de pré­lè­ve­ment auto­ma­tique à son lec­teur et puis par­tir en cou­rant, en espé­rant qu’il reste fidèle pour les dix ou vingt ans à venir. C’est ce qu’a rap­pe­lé Jeff Jar­vis dans sa key­note :

« Les gens veulent désor­mais qu’il y ait une vraie col­la­bo­ra­tion entre leurs médias et eux. Un sen­ti­ment d’appartenance, un enga­ge­ment à faire des choses ensemble. […]

Il faut trou­ver de nou­velles façons de contri­buer, pas seule­ment en envoyant de l’argent, mais en fai­sant un effort, en pro­po­sant du conte­nu, de l’aide pour le mar­ke­ting, des lignes de code, bref tout ce qui peut aider dans notre mis­sion d’informer.

Et en retour, il faut trou­ver com­ment récom­pen­ser cette par­ti­ci­pa­tion, et ça ne peut pas être seule­ment l’accès à un conte­nu. Ça peut être une invi­ta­tion à un évé­ne­ment, mais aus­si une forme de recon­nais­sance sociale. »

Alors que beau­coup de sites d’actualité peinent à défi­nir ou rendre attrac­tives leurs offres d’abonnement, c’est peut-être cher­chant des « membres actifs » ou des « sou­tiens » plu­tôt que de simples « abon­nés » qu’ils réus­si­ront. La méthode a en tout cas réus­si pour Media­part.

5. « Le nouveau datajournalisme, c’est le journalisme de capteurs »

On pour­rait pen­ser que les cigales sont tou­jours dans le coin, qu’il suf­fit de s’installer dehors pour l’apéro pour com­men­cer à les entendre. Mais il en existe un genre par­ti­cu­lier, la magi­ci­ca­da Brood IIqui ne débarque sur la côte est des Etats-Unis qu’une fois tous les dix-sept ans.

Pour pré­voir le moment exact de son arri­vée et ne pas la rater, l’émission Radio­lab a lan­cé début 2013 le pro­jet Cica­da Tra­cker, et pro­po­sé aux inter­nautes moti­vés d’assembler un boî­tier élec­tro­nique capable de mesu­rer la tem­pé­ra­ture à 20 cen­ti­mètres sous la sur­face du sol, grâce à un cap­teur de tem­pé­ra­ture.

Des diodes lumi­neuses indiquent quand la tem­pé­ra­ture atteint 17,8 °C, soit juste avant le réveil des cigales mâles, qui rejoignent la sur­face et com­mencent à faire du bou­can pour atti­rer les femelles. Les don­nées étaient ensuite cen­tra­li­sées pour dres­ser des cartes natio­nales.

Si vous avez envie de tes­ter ça dans votre garage afin de vous pré­pa­rer pour la vague de 2030, le fabri­cant Ardui­no pro­pose toute une gamme de sup­ports qu’on branche à son ordi­na­teur et sur les­quels se montent des cap­teurs de tem­pé­ra­ture, de son, de vent, d’humidité, d’accélération, de lumière, de proxi­mi­té, de rythme car­diaque, de ten­sion arté­rielle…

Tous ces pro­duits (pré­sen­tés par la crea­tive tech­no­lo­gist Lin­da Sand­vik à Pérouse) sont loins d’être nou­veaux mais, un peu comme les drones, ils ouvrent de nou­veaux hori­zons aux jour­na­listes et aux acti­vistes bidouilleurs. Comme ces étu­diants chi­nois qui ont fait voler des cerf-volants pour mesu­rer la pol­lu­tion dans  le ciel chi­nois.

6. « Aujourd’hui, tu peux plus te contenter d’être un observateur, il faut t’engager »

Le jour­na­liste est de moins en moins vu comme un pur esprit, obser­va­teur objec­tif de la marche du monde mais ne pre­nant jamais part aux évé­ne­ments qui le secouent.

Ce mythe-là a vécu, comme l’a prou­vé la récente ini­tia­tive du Guar­dian, qui veut faire pres­sion sur la fon­da­tion Bill et Melin­da Gates et d’autres fonds d’investissement afin qu’ils n’investissent plus dans les entre­prises exploi­tant les éner­gies fos­siles, afin de lut­ter contre le réchauf­fe­ment cli­ma­tique.

Une vraie libé­ra­tion pour Aron Pil­ho­fer :

« Après vingt ans de jour­na­lisme, je m’étais tou­jours arrê­té devant cette porte-là. On est là pour racon­ter ce qui se passe, ce qui ne va pas, ce qu’il fau­drait faire, mais on ne s’empare pas d’un com­bat. Et ça, c’est vrai­ment frus­trant à force.

Ce serait impos­sible de faire ça au New York Times, ils ne veulent vrai­ment pas aller vers un « jour­na­lisme de solu­tions. »

Beau­coup de pro­jets reposent aus­si sur la col­la­bo­ra­tion avec des orga­ni­sa­tions non gou­ver­ne­men­tales (ONG) ou des groupes d’activistes, comme le lan­ce­ment de la revue Alter-mondes, en France.

Pourquoi les sites d’actu se servent mal de leurs stats, et comment ça peut changer

La salle de contrôle des vols spatiaux de la Nasa en 2005 (Nasa).
La salle de contrôle des vols spa­tiaux de la Nasa en 2005 (Nasa).

Ça fait par­tie de ces confé­rences où l’on se sur­prend à applau­dir et à encou­ra­ger men­ta­le­ment l’intervenant pen­dant son expo­sé, tant ce qu’il dit paraît per­ti­nent.

Sti­jn Debrou­were, spé­cia­liste des sta­tis­tiques des sites de médias, par­lait jeu­di au Fes­ti­val inter­na­tio­nal de jour­na­lisme de Pérouse. Voi­ci une retrans­crip­tion que j’espère fidèle, mille excuses d’avance si j’ai défor­mé un pro­pos ou raté une idée impor­tante

Sti­jn Debou­were. Je tra­vaille sur les sta­tis­tiques des sites d’information depuis quatre à cinq ans, j’ai com­men­cé dans des médias locaux (télé­vi­sions et quo­ti­dien), ensuite j’ai rejoint le ser­vice d’analyse des don­nées du Guar­dian. Récem­ment, j’ai réa­li­sé une mis­sion pour le Tow Cen­ter  sur ces sujets.

J’ai pu voir des sta­tis­tiques de beau­coup d’entreprises dif­fé­rentes, et je me suis aper­çu que les mêmes pro­blèmes appa­raissent un peu par­tout.

Quand on parle des sta­tis­tiques d’un site, bien sou­vent l’image men­tale qui se forme est celle d’une salle de contrôle sophis­ti­quée, comme celle de la Nasa à Hous­ton, où chaque employé a plein de moni­teurs dif­fé­rents.

Tra­vailler de cette façon a bien mar­ché pour la Nasa : dans le cas d’Apol­lo 13, c’est même ce qui a per­mis de rame­ner les astro­nautes sur Terre mal­gré les défaillances, grâce à toutes les don­nées à dis­po­si­tion que les ingé­nieurs ont pu ana­ly­ser pour déter­mi­ner la marche à suivre.

Ça peut aus­si mar­cher dans des start-ups ou des entre­prises cen­trées sur les nou­velles tech­no­lo­gies, on voit qu’elles réus­sissent à lever des fonds ou réa­li­ser un bon chiffre d’affaires en uti­li­sant cor­rec­te­ment les indi­ca­teurs dont elles dis­posent.

Mais ça ne marche pas aus­si bien pour les médias. On vou­drait des outils simples, objec­tifs et qui aident à la déci­sion, et ce qu’on a bien sou­vent, c’est du « bruit », des fausses pistes et un miroir aux vani­tés.

Et quand on uti­lise mal les sta­tis­tiques, ça peut avoir des consé­quences néfastes, comme ces posts sur Face­book où on « opti­mise » les titres pour chas­ser les clics, avec des for­mules du type « vous n’allez pas croire ce qui arrive à ce chat après ça ».

Selon le consul­tant amé­ri­cain Peter Dru­cker, la meilleure façon de sup­pri­mer toute per­cep­tion est d’inonder les sens avec des sti­mu­li. Ça veut dire que les ser­vices que vous uti­li­sez doivent être confi­gu­rés pour vous don­ner uni­que­ment l’information que vous sou­hai­tez avoir. Sinon, vous ne pour­rez rien faire.

Dans les rédac­tions aujourd’hui, les métriques se sont peu à peu accu­mu­lées : Google Ana­ly­tics, Face­book Insights, Twit­ter Ana­ly­tics… Ce sont de bons outils, mais on se retrouve avec des dizaines de tableaux de bord dif­fé­rents, tous mis à jour constam­ment.

Il faut se poser des ques­tions de base. Pour­quoi est-ce qu’on regarde des stats ? Parce qu’on veut pou­voir en tirer des conclu­sions. Mais en réa­li­té, peu de rédac­tions sont capables de réagir immé­dia­te­ment à une don­née, par exemple faire un article quand un sujet est en train de buz­zer.

Je croise des jour­na­listes très accros à Chart­beat [ser­vice de sta­tis­tiques sur la fré­quen­ta­tion de son site mesu­rées en temps réel, ndlr], il fau­drait leur pas­ser sur le corps pour leur enle­ver ça. Mais quand je leur demande à quoi ça leur sert vrai­ment, ils ne savent pas trop quoi répondre.

Et vous avez sûre­ment déjà assis­té à une réunion où quelqu’un débarque avec une grande idée, un chan­ge­ment à faire sur le site, en ayant au préa­lable sélec­tion­né pré­ci­sé­ment LA don­née qui va dans son sens, en igno­rant tout le reste.

Sans par­ler des biais qui peuvent se glis­ser. Il y a quelques années, You­Tube a fait un gros effort pour opti­mi­ser les pages, et accé­lé­rer le char­ge­ment des vidéos. Quand ils ont mis ces chan­ge­ments en pro­duc­tion, ils se sont ren­dus comptes que les métriques allaient dans le mau­vais sens, qu’en fait le temps de char­ge­ment des vidéos avait ten­dance à aug­men­ter.

C’est une don­née cru­ciale pour eux, donc ils avaient un vrai pro­blème. En ana­ly­sant davan­tage, ils se sont aper­çus qu’ils avaient tel­le­ment bien tra­vaillé que des inter­nautes avec des connexions lentes ou de vieux ordi­na­teurs s’étaient mis à regar­der des vidéos, alors qu’avant ils ne pou­vaient pas du tout le faire.

Et ce sont ces nou­veaux uti­li­sa­teurs qui fai­saient plon­ger les sta­tis­tiques, parce que les vidéos met­taient beau­coup de temps à se char­ger pour eux – mais au moins, ils pou­vaient les voir. Les mêmes don­nées qui les ont induits en erreur leur ont per­mis de com­prendre vrai­ment ce qui se pas­sait, en les exa­mi­nant de plus près.

Sachant tout ça, qu’est-ce qu’on peut faire pour mieux tra­vailler les sta­tis­tiques ?

1. Avant de regarder vos statistiques, regardez votre site

D’abord, il faut gar­der en tête qu’il y a plein de chan­ge­ments pos­sibles sans même avoir à les consul­ter, il suf­fit d’ouvrir les yeux.

On sait par exemple que les news­let­ters sont une façon de gagner du tra­fic et d’avoir des lec­teurs plus fidèles. Regar­der votre site : com­bien de temps vous faut-il pour vous ins­crire à la news­let­ter ?

Même remarque pour le pla­ce­ment des bou­tons de par­tage des réseaux sociaux : est-ce qu’ils sont acces­sibles, est-ce qu’ils sont assez visibles ? Ce sont des choses très simples à cor­ri­ger.

Un autre conseil que je donne, c’est d’avoir une check-list à rem­plir avant toute publi­ca­tion d’un conte­nu.

Je m’aperçois que dans beau­coup de sites, il y a toute une par­tie du conte­nu qui n’est jamais mis en avant nulle part, ni sur la page d’accueil, ni sur les réseaux sociaux. Il faut pas­ser par une sous-sous-rubrique pour y accé­der. Même leur auteur ne tweete pas un lien vers son article une fois publié !

Il faut avoir une stra­té­gie interne pour chaque publi­ca­tion, par exemple pro­gram­mer des tweets avec outils comme Buf­fer pour cou­vrir les dif­fé­rents fuseaux horaires. Véri­fier que l’article com­porte bien des liens externes et internes, c’est aus­si impor­tant, et c’est le genre de choses qu’on peut mettre dans une check-list. Vous voyez, il y a zéro tech­no­lo­gie en jeu ici, juste du bon sens.

2. Ne vous contentez pas des valeurs proposées par défaut

Ensuite, il faut mesu­rer les bonnes choses. Trop sou­vent, on se contente des métriques qui sont pro­po­sées par défaut. Si Google Ana­ly­tics vous pro­pose trois mesures quand on charge la page (par exemple « ses­sions », « uti­li­sa­teurs » et « pages vue»), ça ne veut pas for­cé­ment dire que ce sont ces trois métriques-là que vous devez sur­veiller.

Au début, il était beau­coup ques­tion de pages vues, ensuite de « reach », après d’engagement. Je me sou­viens qu’un type a publié une tri­bune un jour sur Medium pour expli­quer qu’il fal­lait vrai­ment regar­der le temps pas­sé sur le site, que c’était ça l’important.

Des clients ont com­men­cé à m’appeler et à me dire qu’ils vou­laient faire pareil, et je leur ai dit : « Vous allez vrai­ment chan­ger com­plè­te­ment de stra­té­gie, juste parce qu’un type a écrit ça sur Medium ?»

3. Regardez les ratios plutôt que les totaux

Il faut s’intéresser davan­tage aux ratios qu’aux valeurs abso­lues. Le nombre de pages vues, par exemple, ça ne m’intéresse pas for­cé­ment si je le prends iso­lé­ment. En revanche, si je com­pare avec le nombre d’articles publiés dans la jour­née, ça peut deve­nir inté­res­sant.

Si le nombre de pages vues aujourd’hui est le double de celui d’hier et que le nombre d’articles publiés a dou­blé aus­si, ce n’est pas une bonne nou­velle, ça veut dire qu’on n’a pas amé­lio­ré la visi­bi­li­té de chaque conte­nu. Regar­der le nombre de pages vues par auteur, ça peut être bien aus­si.

Des rédac­teurs en chef me disent : « On ne publie pas beau­coup le week-end parce qu’on n’a pas beau­coup de visi­teurs le week-end. » Mais en fait, c’est parce qu’ils publient peu le week-end qu’ils n’ont pas beau­coup de tra­fic le week-end – en tout cas, c’est une hypo­thèse que je ferais…

Si on regarde le nombre de pages vues par article, à chaque heure du jour ou bien pour chaque jour de la semaine, on peut sor­tir de ce type de pro­blème d’œuf et de poule.

4. Suivez moins d’indicateurs mais suivez-les mieux

Il faut aus­si réduire le nombre de métriques sur­veillées. Se concen­trer sur la fidé­li­té des lec­teurs par exemple, c’est un bon réflexe, mais ça peut vous mettre dans des situa­tions sur­pre­nantes. Met­tons qu’un de vos articles devienne viral : ça va faire chu­ter vos indi­ca­teurs de  fidé­li­té, parce que vous allez atti­rer sou­dain des gens qui ne vien­dront qu’une fois chez vous, pour un seul conte­nu.

Ce que je pré­fère obser­ver, c’est l’évolution des frequent users, les lec­teurs régu­liers, une notion uti­li­sée par les entre­prises tech­no­lo­giques : par exemple, on regarde l’évolution de ceux qui ont pas­sé au moins dix ses­sions dans les trois der­niers jours. Et là, on se rend compte que c’est une courbe beau­coup plus stable, les pics de tra­fic sont gom­més.

Quand Face­book s’est lan­cé, on ne pou­vait s’y enre­gis­trer qu’avec e-mail héber­gé par une série d’universités amé­ri­caines. Ça fai­sait donc très peu d’utilisateurs en valeur abso­lue. Mais les fon­da­teurs ont sen­ti qu’ils tenaient un ser­vice inté­res­sant quand ils se sont aper­çus que les gens res­taient très long­temps quand ils venaient.

Dans les rédac­tions, on ne mesure pas assez la qua­li­té des conte­nus. Une expé­rience simple à réa­li­ser, c’est de deman­der aux jour­na­listes de don­ner une note de 1 à 10 au conte­nu qu’il vient de publier. On peut deman­der aux lec­teurs de le faire aus­si. Au final, cette sta­tis­tique obte­nue de façon arti­sa­nale est aus­si impor­tante que les chiffres de Google Ana­ly­tics.

5. Cherchez un bon compromis plutôt qu’un objectif isolé

Plu­tôt que des cibles ou des objec­tifs, il faut cher­cher des sweet spots, de bons com­pro­mis. « Sur­per­for­mer » peut être aus­si mau­vais pour un site que « sous-per­for­mer ».

Met­tons que vous vou­liez abso­lu­ment mul­ti­plier le nombre de conte­nus en ligne. Vous allez vous orga­ni­ser pour que vos auteurs publient 50 articles chaque semaine. Votre tra­fic va aug­men­ter, OK, ça peut sem­bler super. Mais la qua­li­té de ce qui est pro­duit va plon­ger, et si vous ne la mesu­rez pas, vous ne le sau­rez jamais.

Du coup on va plu­tôt se dire : peut-être qu’on peut réduire un peu la lon­gueur des articles, ce qui nous per­met­trait d’en publier un peu plus, sans que le lec­teur ne se sente lésé.

J’entends dire : « Notre objec­tif est d’attirer un mil­lion de visi­teurs en plus en pro­ve­nance des réseaux sociaux. » OK, mais quel effet ça va avoir sur les autres métriques ?

Sur le Web, on s’est vite aper­çu qu’il n’y avait pas de cor­ré­la­tion entre la lon­gueur d’un article et le nombre de visites qu’il reçoit. Ce n’est pas parce que le texte est plus long qu’il sera plus vu.

Du coup, cer­tains ont dit : il faut faire court, pour faire plus de pages vues. D’accord, mais on en fait quoi ? La plu­part des sites ont déjà trop d’inventaire, les cam­pagnes publi­ci­taires ne sont pas assez nom­breuses pour rem­plir tous les empla­ce­ments.

Si vous ne le moné­ti­sez pas, ce tra­fic sup­plé­men­taire, c’est un tra­fic-pou­belle : en véri­té, vous n’en vou­lez pas ; ce que vous vou­lez, ce sont des lec­teurs qui reviennent sou­vent.

Les sta­tis­tiques doivent être au ser­vice d’un pro­jet, ce ne sont pas des buts en soit.

Quand je parle à des gens des entre­prises de tech­no­lo­gie, ils se demandent com­ment uti­li­ser leurs sta­tis­tiques pour amé­lio­rer le ser­vice qu’ils rendent aux inter­nautes ? Mais côté médias, la ques­tion qu’on me pose c’est : quelle est la sta­tis­tique que je dois cibler ? Ils ne veulent pas faire gran­dir le site, le rendre meilleur. Juste faire mon­ter des chiffres.

6. Faites des tests sur la durée avant de décider

Il ne faut pas hési­ter à faire des expé­riences, comme celle des articles ever­green de Vox : ils ont pris des conte­nus forts publiés plu­sieurs mois avant, ils les ont mis à jour et repu­blié. Et ils ont gagné beau­coup de pages vues, pour des conte­nus qui étaient enter­rés dans les archives. Cer­tains lec­teurs les avaient ratés, d’autres les avaient oubliés, dans tous les cas ils étaient contents de les lire.

Slate aus­si tente des choses : par exemple, ils demandent à leur rédac­teur de faire du  tra­fic who­ring pen­dant toute une jour­née ; chas­ser les clics avec un maxi­mum de conte­nus très attrac­tifs. En échange, ils vont avoir deux ou trois jours sans contraintes, pour creu­ser un sujet.

Même chose avec Quartz, et leur théo­rie sur les conte­nus de lon­gueur moyenne, qu’il faut évi­ter de publier, pour pri­vi­lé­gier les articles soit plus courts, soit plus longs [la Quartz curve, ndlr].

Il faut cepen­dant lais­ser ces expé­riences vivre assez long­temps. Un seul article sur une nou­velle thé­ma­tique ne suf­fit pas à savoir s’il faut lan­cer une nou­velle rubrique, pour­tant je l’ai vu faire aus­si.

D’abord parce que Google Ana­ly­tics pra­tique l’échantillonnage : les cal­culs ne sont pas for­cé­ment fait sur l’ensemble des stats, mais sur un échan­tillon, pour que ça aille plus vite. Du coup un chan­ge­ment ponc­tuel aura moins d’impact.

Mais sur­tout parce qu’il y a un tas de fac­teurs exté­rieurs qui peuvent influer énor­mé­ment, comme l’auteur de l’article ou l’heure de publi­ca­tion.

7. Montrez à vos journalistes des mesures qui ont du sens pour eux

Une bonne pra­tique, c’est aus­si de pro­po­ser la bonne métrique à la bonne per­sonne. Sou­vent, la frus­tra­tion res­sen­tie face aux sta­tis­tiques vient du fait qu’on n’a pas vrai­ment de prise sur les chiffres qu’on vous donne.

Par exemple, amé­lio­rer la visi­bi­li­té de l’abonnement à la news­let­ter, c’est un objec­tif inté­res­sant pour desi­gner, mais pas pour le jour­na­liste, qui ne peut rien faire pour chan­ger ça.

Pour un jour­na­liste, savoir le nombre de visites que son article a fait, ça n’est pas très utile fina­le­ment, puisqu’il a déjà ter­mi­né son tra­vail.

Même chose si vous met­tez un grand pan­neau lumi­neux dans la rédac­tion avec des infor­ma­tions du type : « les pages vues ont bais­sé de 5% par rap­port à hier ». Le jour­na­liste va se dire : « OK, mais qu’est-ce que je peux y faire ‚à mon niveau ?» Au final, ça aura des effets néfastes sur sa moti­va­tion.

8. Analysez vous-même vos données

Quand vous regar­dez vos sta­tis­tiques, sachez que le bou­ton « Expor­ter » est votre meilleur ami. Récu­pé­rer les don­nées brutes et les ana­lyse vous-mêmes dans un tableur de type Excel, ça va vous per­mettre de creu­ser davan­tage et de gar­der le plus per­ti­nent.

Au final, les stats en temps réel ont leur inté­rêt, c’est cool à regar­der, ça donne l’impression que vous êtes dans la salle de contrôle de la Nasa. Mais régler des petits pro­blèmes sur le site, cocher des cases sur une check-list, c’est peut-être moins pres­ti­gieux, cepen­dant c’est ça  qui fait la dif­fé­rence. Et pour les médias il y a de gros gains à faire avec un mini­mum d’efforts, dans cer­tains cas il suf­fit de se bais­ser pour les ramas­ser.

L’économiste Robert Solow a décrit dans les années 70 un para­doxe : les entre­prises dis­po­saient d’ordinateurs, de tableurs (c’était nou­veau à l’époque), mais pour­tant la pro­duc­ti­vi­té ne s’est pas vrai­ment amé­lio­rée à cette période.

C’est un peu pareil pour les médias : les sta­tis­tiques ont le poten­tiel de vrai­ment amé­lio­rer les choses, mais ce n’est pas le cas pour le moment. D’où l’intérêt d’écouter Peter Dru­cker, et d’arrêter de se lais­ser sub­mer­ger par elles.

Mis à jour le 17/4 à 21h30. Quelques pré­ci­sions et menus chan­ge­ments grâce aux retours du confé­ren­cier que j’ai reçus par e-mail. Une erreur cor­ri­gée : c’est You­Tube et non Face­book qui a eu des stats sur­pre­nantes après avoir opti­mi­sé le char­ge­ment des vidéos.

Sti­jn Debrou­were a eu la gen­tillesse d’y ajou­ter une série de liens pour ceux qui sou­haitent pro­lon­ger leur réflexion sur le sujet :

Pourquoi il faut des licornes dans les rédactions (et ce qu’on peut faire avec)

Une licorne sur un laptop (Yosuke Muroya/Flickr/CC-NC)
Une licorne sur un lap­top (Yosuke Muroya/­Fli­ckr/CC-NC)

A en croire le joli panel réuni à l’hôtel Bru­fa­ni lors de la pre­mière jour­née du Fes­ti­val inter­na­tio­nal de jour­na­lisme de Pérouse, les rédac­tions doivent d’urgence embau­cher des « licornes » afin de mieux inno­ver sur les sup­ports numé­riques et de réus­sir leur muta­tion.

Ces « licornes », ce sont les jour­na­listes ayant des com­pé­tences de déve­lop­pe­ment ou, inver­se­ment, des déve­lop­peurs aimant tra­vailler sur l’actualité. Comme l’animal mytho­lo­gique, ces pro­fils sont rares et donc pré­cieux au sein d’un effec­tif.

C’est le constat dres­sé par les inter­ve­nants de ce débat :

Voi­ci une retrans­crip­tion de ce qui s’est racon­té, modu­lo quelques ellipses et refor­mu­la­tions de mon fait – d’avance, mille excuses si j’ai défor­mé un pro­pos ou raté une idée impor­tante.

Jac­qui Maher. Je suis du Queens, à New York, et quand j’étais jeune je vou­lais être poé­tesse. Heu­reu­se­ment pour moi, avant d’entrer à la la fac, j’ai com­men­cé à traî­ner avec un groupe de hackers. J’avais 15 ans, et c’est un âge où on trouve ce type de per­sonnes plu­tôt cool, mais j’aimais aus­si leurs idées et leur façon de voir le monde.

Vers 1999, la Hearst Cor­po­ra­tion a lan­cé un « stu­dio inter­ac­tif » que j’ai rejoins. J’ai notam­ment fait un CMS [content mana­ging sys­tem, ser­vice qui per­met de gérer les conte­nus publiés par un site web, ndlr] pour Popu­lar Mecha­nics [une revue scien­ti­fique amé­ri­caine, ndlr] mais aus­si des quiz pour Cos­mo­po­li­tan.

« Je suis passée par Friendster en Californie et un hôpital au Malawi »

Il était un peu trop tôt pour tout ça, et le stu­dio a fini par fer­mer. J’ai tra­vaillé un temps en Cali­for­nie, pour des start-ups comme Friend­ster, un réseau social que les plus jeunes d’entre vous ne connaissent sans doute pas. J’ai trou­vé inté­res­sant de voir com­ment on pou­vait mettre au point une tech­no­lo­gie pour résoudre un pro­blème, en l’occurence per­mettre aux gens de retrou­ver leurs amis.

J’ai ensuite voya­gé en Afrique, j’ai tra­vaillé pour une ONG de lutte contre le sida au Mala­wi. J’ai fini par ren­trer à New York. Un ami avait trou­vé un job dans une nou­velle équipe que le New York Times consti­tuait. J’ai pas­sé un entre­tien et j’ai fini pas être embau­chée un an plus tard.

J’y ai notam­ment tra­vaillé sur un outil mis en ligne après le trem­ble­ment de terre à Haï­ti pour aider les gens qui cher­chaient des nou­velles de leur proches, en col­la­bo­ra­tion avec Google et la Croix Rouge.

J’ai glo­ba­le­ment trou­vé le tra­vail au sein d’une rédac­tion très gra­ti­fiant, com­pa­ré à ce qu’on fait dans une start-up ou une ONG.

Mais j’ai fini par démé­na­ger à Londres pour rejoindre mon com­pa­gnon et tra­vailler pour la BBC. Je tra­vaille notam­ment sur la cou­ver­ture des élec­tions et sur des outils de nar­ra­tion inter­ac­tive.

Aron Pil­ho­fer. J’ai un par­cours très clas­sique, avant de com­men­cer à m’intéresser aux don­nées, au data­jour­na­lisme. C’est une spé­cia­li­té qui peut se décli­ner de beau­coup de façons, et ce n’est pas for­cé­ment quelque chose de si nou­veau.

Ce qui est de nou­veau en revanche, c’est la capa­ci­té qu’on a désor­mais d’utiliser les don­nées pour créer des récits qui ont une forme non tra­di­tion­nelle. On est en train de voir appa­raître de nou­veaux for­mats.

Pre­nez la mode pour l’expla­na­to­ry jour­na­lism [le jour­na­lisme péda­go­gique, que pra­tiquent aus­si les Déco­deurs du Monde, ndlr] : pour moi, les meilleurs dans ce domaine, c’est la rubrique Upshot du New York Times, parce qu’ils ne se contentent pas du texte mais tra­vaillent aus­si beau­coup sur le visuel.

« Ce n’est pas compliqué, mais sans licorne vous ne pourrez pas le faire »

Mais pour faire ça, il faut des jour­na­listes ayant des com­pé­tences en déve­lop­pe­ment, sinon, vous serez inca­pables de pro­duire ce genre de conte­nu.

Pre­nez le pro­jet Immi­grants in Their Own Words, du Guar­dian. On a vou­lu que les immi­grants prennent eux-mêmes la parole, alors que leur his­toire est tou­jours racon­tée par d’autres.

Le résul­tat est plu­tôt basique : des textes et des images, le tout créé entiè­re­ment par les lec­teurs du Guar­dian eux-mêmes.

Ça a l’air simple, mais ça met en œuvre pas mal de choses en cou­lisses. Il vous faut un CMS qui va gérer le cas où il y a une image avec le texte et celui où il n’y en a pas, mais aus­si gérer le cas où l’image est au for­mat por­trait et celui où elle au for­mat pay­sage.

Et tant qu’à faire, vous vou­lez que tout ça soit dans un gaba­rit qu’on puisse réuti­li­ser plus tard.

Au final, rien de très com­pli­qué, mais si vous n’avez pas une licorne dans votre rédac­tion, vous ne pour­rez pas le faire.

La page qu’on a mise en ligne pour suivre tous les son­dages publiés avant les élec­tions en Grande-Bre­tagne vise à aider nos lec­teurs à abor­der une pro­blé­ma­tique qui peut sem­bler simple, mais qui est infi­ni­ment com­plexe si on va dans le détail.

On pro­duit des syn­thèses gra­phiques de toutes les études d’opinion et de leur évo­lu­tion dans le temps, et on montre les bas­cu­le­ments qui sont en train de s’opérer cir­cons­crip­tion par cir­cons­crip­tion.

C’est un pro­blème tech­no­lo­gique, c’est un pro­blème de desi­gn, et c’est un pro­blème de jour­na­lisme.

Jac­qui Maher. J’ai tra­vaillé pour un jour­nal papier et je tra­vaille désor­mais pour une radio. Dans les deux cas, le fait d’avoir à s’occuper d’un autre mode de dif­fu­sion que le numé­rique est un han­di­cap, bien sûr.

Mais à la BBC je trouve les gens glo­ba­le­ment plus à l’aise avec la tech­no­lo­gie, notam­ment parce que c’est une struc­ture où les ingé­nieurs ont tou­jours joué un rôle impor­tant, au fil des inno­va­tions de la radio et de la télé­vi­sion.

John Crow­ley.  Il y a un vrai chan­ge­ment en cours, on est en train de pas­ser d’un trai­te­ment de l’information prin­ci­pa­le­ment cen­tré sur le texte à quelque chose davan­tage fon­dé sur le visuel et les inter­ac­tions.

La BBC a publié Syrian Jour­ney, une sorte de jeu pla­çant l’internaute dans la peau d’un réfu­gié syrien ten­tant de rejoindre l’Europe – dans beau­coup de cas, le voyage se ter­mine par la mort.

Elle a été cri­ti­quée, cer­tains ont trou­vé mal­sain le fait de prendre une actua­li­té tra­gique pour en faire quelque chose de ludique. L’idée que dans l’avenir, l’actualité sera jouée plu­tôt qu’elle sera lue peut être dif­fi­cile à accep­ter pour beau­coup d’entre nous.

Pour­tant, le jeu vidéo est pra­ti­qué par une part gran­dis­sante de la popu­la­tion. Et désor­mais, c’est le prin­ci­pal concur­rent des médias, puisqu’on peut consa­crer son temps pas­sé dans le métro le matin à l’un ou à l’autre, sur son smart­phone.

« Hé, mon article est prêt, tu peux ajouter une illustration ?» Ben non.

Pour pro­duire ce type de conte­nus, là encore, il fau­dra des licornes.

Mais il faut savoir tra­vailler avec elles. Par exemple, ce qui ne marche pas, c’est de pro­duire un article et ensuite de leur deman­der : « Hé, tu peux pas ajou­ter une illus­tra­tion ?» Il faut les asso­cier dès le départ au tra­vail sur l’article.

Il faut aus­si que les licornes apprennent à mieux com­mu­ni­quer sur leur tra­vail. Par exemple, j’ai deman­dé à nos employés qui tra­vaillent sur le visuel par­tout dans le monde d’envoyer un e-mail à l’équipe à chaque fois qu’elles met­taient quelque chose en ligne, pour expli­quer ce qui a été fait et com­ment ça a été fait.

Le Wall Street Jour­nal embauche des déve­lop­peurs, mais il y a encore par­fois un sen­ti­ment que ce sont des per­sonnes exté­rieures à la rédac­tion, qu’il y a « eux » et qu’il y a « nous ».

Ça me rap­pelle ce que j’ai vécu il y a quelques années, au Dai­ly Tele­graph, quand la direc­tion avait fait venir « quelqu’un d’Internet » au sein de la rédac­tion papier. Cer­tains de ses membres avaient dit : « Mais qu’est-ce que “quelqu’un d’Internet” peut bien nous apprendre ?»

Encore aujourd’hui, la pro­duc­tion de data­vi­sua­li­sa­tions ne colle pas tou­jours au mode de fonc­tion­ne­ment d’une rédac­tion, notam­ment au niveau des cri­tères d’évaluation : pour un rédac­teur clas­sique, être un bon jour­na­liste c’est écrire bien, sor­tir des scoops. C’est aus­si cette culture qui est en train de chan­ger.

J’ai tra­vaillé pen­dant six mois sur 100 Years Lega­cies, col­lec­tion de cent his­toires sur la Pre­mière Guerre mon­diale. Il y a assez de textes pour un petit livre, mais on ne peut pas le devi­ner sur la page d’accueil, c’est très frag­men­té. On uti­lise dedans plein de petits modules inter­ac­tifs, et chaque his­toire peut être par­ta­gée sépa­ré­ment sur les réseaux sociaux.

On y a pas­sé six mois et on a vou­lu capi­ta­li­ser sur ce tra­vail, du coup on a repris ce for­mat après la mort de Robin Williams, pour mul­ti­plier les angles sur cet acteur.

« Des outils pour l’équipe, pas seulement des contenus pour les lecteurs »

Enfin, nos licornes ne pro­duisent pas que des choses des­ti­nées au lec­teur, mais aus­si des outils pour l’équipe, par exemple un petit module qui per­met de géné­rer une carte de situa­tion en quelques secondes.

Jac­qui Maher.  C’est variable mais c’est une grosse par­tie de mon tra­vail en ce moment. Par exemple, je trouve ça moti­vant de tra­vailler sur des outils des­ti­nés aux jour­na­listes d’investigation, il y a beau­coup à faire dans ce domaine.

J’aime ce qu’on peut faire avec le code, mais je n’aime pas l’utiliser sans avoir un but concret, juste pour opti­mi­ser un algo­rithme par exemple. Pour nos besoins, pas besoin d’être dans la pro­gram­ma­tion hard­core.

John Crow­ley. Pour filer la méta­phore avec la licorne, je dirais qu’il ne faut pas essayer d’attraper un pro­fil de ce type, plu­tôt le lais­ser venir.

Ce ne sont pas des gens qui veulent un bou­lot clas­sique, chaque jour de 9 heures à 18 heures. Ils veulent chan­ger les choses. Il faut aus­si qu’ils tiennent bien la pres­sion, par­fois un déve­lop­pe­ment doit être fait dans la jour­née, il faut avoir une dose de réflexes jour­na­lis­tiques.

Jac­qui Maher.  C’est vrai que les dead­line sont plus dures à gérer dans les rédac­tions que dans les entre­prises tech­no­lo­giques comme Google, même si là-bas aus­si il y a des délais à tenir.

[…]

Aron Pil­ho­fer.  Le New York Times ne met pas sou­vent ses pro­duc­tions en open source parce que la plu­part du temps, ce qui est pro­duit n’a pas les carac­té­ris­tiques d’un pro­jet open source, ce n’est pas quelque chose que d’autres peuvent faci­le­ment décli­ner.

« L’open source, la règle au Guardian, l’exception au New York Times »

Le Guar­dian a une approche dif­fé­rente, à cause de la volon­té affi­chée pra­ti­quer l’open jour­na­lism : on peut dire qu’il pra­tique l’ouverture par défaut, alors que pour le New York Times ce sera l’exception.

Ce n’est pas une cri­tique, d’ailleurs cer­tains pro­jets que le Guar­dian met sur Github [pla­te­forme per­met­tant de publier un pro­gramme et de le faire évo­luer, ndlr] ne sont jamais uti­li­sés par quelqu’un d’extérieur au Guar­dian.

Cela dit, je me rends compte grâce à cette confé­rence qu’on tra­vaille sur un outil de car­to­gra­phie sim­pli­fié, en même temps que le Wall Street Jour­nal et se concer­ter, c’est un peu idiot.

[…]

John Crow­ley. C’est vrai que notre façon de tra­vailler peut sem­bler dif­fi­ci­le­ment durable d’un point de vue éco­no­mique, d’autant que cer­tains pro­jets, comme celui qu’on a fait sur les archives de la Pre­miere League [le cham­pion­nat de foot anglais, ndlr], n’ont pas mar­ché.

Le jour où on a lan­cé 100 Years Lega­cies, je peux vous dire que j’ai ser­ré les fesses, mais heu­reu­se­ment on a fait 3 mil­lions de pages vues avec…

Aron Pil­ho­fer.  C’est un vrai pro­blème. A la base, il faut qu’il y ait une envie per­son­nelle, et un sou­tien de la hié­rar­chie. Et après, il faut des gens pour le faire.

La bonne nou­velle, c’est qu’il y a aujourd’hui un nombre incroyable d’endroits où se for­mer ou apprendre des outils. D’ailleurs, ces der­niers se moder­nisent et sont plus faciles à prendre en main.

Je me sou­viens de l’époque où je rece­vais un coup de fil à minuit : « Hé, le truc qu’on a publié est plan­té, on fait quoi ?» Ce n’est plus comme ça aujourd’hui.

Nous, on tra­vaille beau­coup avec Google Sheets [des feuilles de cal­cul qui contiennent les textes et nombres uti­li­sés dans une info­gra­phie ou un mini-site, ndlr] pour gérer le conte­nu de nos pro­duc­tions, ça évite une com­plexi­té sup­plé­men­taire à gérer.

Beau­coup de gens avec qui je bosse viennent du ser­vice infor­ma­tique, ils aiment tra­vailler avec la rédac­tion sur des pro­jets qui ont plus de sens pour eux que cher­cher à opti­mi­ser le char­ge­ment d’une par­tie du site.

Allez voir des gens avec des auto­col­lants sur leur lap­top qui parlent de trucs comme l’Open Know­ledge Foun­da­tion [asso­cia­tion mili­tant pour la culture libre et l’open data, ndlr]. Je suis sérieux ! Allez dans les conven­tions, par­tez à la ren­contre de ces uni­vers.

« Si votre rédacteur en chef est enthousiaste, il trouvera un peu d’argent »

Si vous arri­vez à enthou­sias­mer votre rédac­teur en chef, ça mar­che­ra, il trou­ve­ra un peu d’argent coin­cé au fond d’un fau­teuil pour prendre un free­lance. Ensuite, cet enthou­siasme se dif­fu­se­ra à l’ensemble de la rédac­tion, et puis vous avan­ce­rez pas à pas.

La chance que vous avez, c’est qu’il y a énor­mé­ment de choses dis­po­nibles en open source : chaque ligne de code pro­duite par Pro Publi­ca [fon­da­tion amé­ri­cain finan­çant des inves­ti­ga­tions d’intérêt public, ndlr] ou encore les outils du Knight­lab [labo­ra­toire de la Knight Foun­da­tion, basée dans l’université Nor­th­wes­tern, ndlr].

[…]

Aron Pil­ho­fer. Je ne connais pas la taille du mar­ché du tra­vail pour les licornes… Mais on ne leur demande pas que de faire des petits gra­phiques, l’idée c’est d’innover avec eux, d’affronter les évo­lu­tions en cours, y com­pris du point de vue du busi­ness model.

Je sais cepen­dant que ce mar­ché est infi­ni­ment plus grand qu’il y a dix ans,et qu’il va conti­nuer à gran­dir très vite. Aujourd’hui, je serais inca­pable nom­mer toutes les équipes qui tra­vaillent comme nous aux Etats-Unis, alors qu’à l’époque, on les comp­tait sur les doigts d’une seule main.

[…]

Aron Pil­ho­fer. Mon obses­sion du moment, c’est de don­ner une meilleure visi­bi­li­té aux conte­nus que nous pro­dui­sons

Quand on tra­vaille long­temps sur un pro­jet, on est déçus si l’équipe char­gée de com­po­ser la page d’accueil ne l’aime pas trop et le vire rapi­de­ment. Dès le début du pro­jet, il faut se poser la ques­tion : « Est-ce que nos lec­teurs vont aimer ? Est-ce que les édi­teurs de la page d’accueil vont le mettre en valeur ?» Si la réponse est « peut-être », alors il y a un pro­blème.

Il faut aus­si se foca­li­ser sur les autres accès pos­sibles au conte­nu. Par exemple, notre équipe char­gée des réseaux sociaux nous a fait refaire entiè­re­ment le son­dage qu’on publie chaque année avant les Oscars. D’un année sur l’autre, l’audience s’est retrou­vée décu­plée ! Même chose quand on l’a ren­du acces­sible sur les mobiles.

« Même un journaliste old school peut s’enthousiasmer pour une datavisualisation »

Il faut que tout le monde monte à bord, que ça fasse par­tie du trai­te­ment glo­bal de l’actualité pro­po­sé par le média, et que ce ne soit pas la der­nière roue du car­rosse. Sinon, c’est mort.

Mais on se rend compte que même un jour­na­liste plu­tôt old school peut s’enthousiasmer pour ces nou­velles façons de racon­ter des his­toires.

[…]

John Crow­ley. On s’est don­né le prin­cipe de deman­der aus­si sou­vent que pos­sible à nos lec­teurs si nous avons raté quelque chose sur un sujet don­né. C’est deve­nu un réflexe.

[…]

Aron Pil­ho­fer. On fait énor­mé­ment de tests, on tra­vaille sur l’expérience uti­li­sa­teur, on orga­nise des focus groupes, on lance des enquêtes.

Trai­ter une élec­tion, on pour­rait croire que les jour­na­listes savent déjà faire. Pour­tant, nos tests montrent que ce n’est pas le cas.

Mais le jour­na­lisme reste peu adap­té à un tra­vail par ité­ra­tions, on peut le faire à la marge seule­ment. Ce qu’on fait est trop péris­sable, ce n’est pas comme un pro­duit qu’on fait évo­luer peu à peu dans le temps.

[…]

Jac­qui Maher.  C’est vrai que c’est impor­tant de mesu­rer la réponse des uti­li­sa­teurs, c’est une habi­tude que j’ai prise dans les start ups. Mais est-ce que ça veut dire qu’il faut aban­don­ner un sujet s’il est peu lu ? C’est une ques­tion com­pli­quée.

Aron Pil­ho­fer.  Il faut tes­ter, tes­ter et encore tes­ter, même si ça ne vous garan­tit pas le suc­cès : vous allez vous plan­ter au moins aus­si sou­vent que vous allez réus­sir. L’idée c’est que votre boss ne le remarque pas trop.

Je veux plus d’expertes en plateau, mais je ne les trouve pas assez bonnes”

Montage de captures d'écran de présentatrices de journal télévisé.
Mon­tage de cap­tures d’écran de pré­sen­ta­trices de jour­nal télé­vi­sé.

50% de femmes der­rière la camé­ra, et 20% seule­ment devant : ces chiffres, qu’on retrouve d’une étude à l’autre, voire d’un pays à l’autre, montrent l’ampleur de la sous-repré­sen­ta­tion des femmes à la télé­vi­sion.

Sur ce thème se tenait un débat pas­sion­nant same­di aux Assises du jour­na­lisme, à Metz. Voi­ci une syn­thèse des échanges.

Domi­nique Fack­ler (Ina Stats). A la demande du CSA, nous avons tra­vaillé sur la repré­sen­ta­tion des femmes dans les jour­naux télé­vi­sés, à la télé­vi­sion (grandes chaînes et chaînes info) et à la radio.

Nous l’avons fait une pre­mière fois en 2013, et une nou­velle fois début 2014. Près de 11 000 sujets télé et plus de 2 000 sujets radio ont été ana­ly­sés.

On s’est inté­res­sé d’abord aux jour­na­listes qui signent les sujets, ce qui per­met de mesu­rer la place des femmes dans les rédac­tions. Sur un an, elles sont un peu moins pré­sentes à la télé, et un peu plus à la radio. Les plus fortes baisses sont pour Arte et France 2. Dans ce clas­se­ment, France 3 est en tête, M6 est der­nière.

Côté chaînes info, i-Télé est en forte baisse, de 15 points. Côté radios, la plus forte hausse est pour RMC, la plus forte baisse pour France Inter.

On a cher­ché à savoir si les femmes jour­na­listes étaient plus pré­sentes sur cer­taines thé­ma­tiques. Selon nos chiffres, ce n’est pas le cas mais les angles peuvent être dif­fé­rents, par exemple avec davan­tage de sources fémi­nines inter­ro­gées.

La deuxième par­tie de notre étude concerne les inter­ve­nants, les per­sonnes qui sont inter­viewées lors de ces jour­naux télé­vi­sé. Pour l’ensemble des médias, il y a moins de 20% de femmes par­mi eux, soit une femme pour quatre hommes.

France 3 est en tête avec 23%, Canal+ der­nière avec 16%. Côté chaînes infos, le bon élève est I-Télé : côté radios, c’est France inter.

Quand on regarde qui sont les per­son­na­li­tés fémi­nines les plus inter­viewées à la télé­vi­sion, ce sont à 95% des femmes poli­tiques. L’étude a eu lieu au pre­mier tri­mestre 2014, pen­dant la cam­pagne muni­ci­pale, Anne Hidal­go et Natha­lie Kos­cius­ko-Mori­zet sont donc très pré­sentes.

On s’aperçoit que la radio inter­viewe très peu les femmes. Une seule radio a inter­viewé plus de trois la même femme sur la période étu­diée, c’était France Inter.

Mar­lène Coul­lomb-Gul­ly (pro­fes­seur à l’université Tou­louse II). On retrouve ce chiffre de 20% dans d’autres études. C’est une sous-repré­sen­ta­tion mani­feste par rap­port aux hommes, puisque les femmes repré­sentent 52% de la popu­la­tion.

Fina­le­ment, le média le plus gen­der friend­ly, c’est la télé­vi­sion. Les femmes ont de grosses dif­fi­cul­tés à la radio, notam­ment à cause de la voix. Il y a même eu une période où les jour­na­listes femmes étaient sys­té­ma­ti­que­ment reto­quées : on consi­dé­rait qu’une voix fémi­nine n’avait pas assez de légi­ti­mi­té pour pré­sen­ter les infos à la radio.

Si vous pre­nez les trois mati­nales les plus écou­tées (France Inter, Europe 1 et RTL), il n’y a jamais eu de femmes à leur tête.

Ruth Elkrief (BFM-TV). France Info a eu Raphaëlle Duche­min et a aujourd’hui Fabienne Sintes…

M. C.-G. C’est vrai, mais pour les autres, c’est plus des mati­nales, mais des « mati­mâles ». Mais c’est encore pire en presse écrite, qui est plus foca­li­sée sur la poli­tique et l’économie, thèmes où les hommes sont en posi­tion de force.

Il y a une double ségré­ga­tion : d’abord ver­ti­cale, c’est le « pla­fond de verre » ou « plan­cher col­lant » qui empêche les femmes de mon­ter dans la hié­rar­chie ; ensuite hori­zon­tale, ce sont les domaines dans les­quels les femmes se retrouvent assi­gnées.

R .E. Ça change, quand même : la cam­pagne muni­ci­pale à Paris en est la preuve, avec trois femmes qui s’affrontaient.

Quand on parle des médias, on parle aus­si de la capa­ci­té à être audible, à pas­ser à l’antenne.

Par prin­cipe, je ne fais pas de la dis­cri­mi­na­tion posi­tive. Et quand on trouve des femmes douées, qui connaissent les codes de la com­mu­ni­ca­tion, qui prennent des risques et ne se limitent pas à  langue… alors on va les cher­cher autant que les hommes.

La ques­tion, c’est : est-ce qu’elles osent par­ler, prendre des risques ? Je me sou­viens qu’au début, les femmes poli­tiques qu’on invi­tait ne venaient que si elles consi­dé­raient qu’elles avaient quelque chose à dire…

Quand elles venaient, elles étaient très langue de bois, très dis­ci­pli­nées. Ce n’est pas un hasard si la pre­mière à avoir explo­sé média­ti­que­ment, c’est Ségo­lène Royal, qui accepte de prendre des risques.

Ça va avec la pari­té au gou­ver­ne­ment : si les femmes ministres osent assu­mer leur posi­tion de pou­voir, alors elles seront plus visibles.

Mais ça change, je m’aperçois par­fois qu’en une semaine, j’ai eu à deux ou trois reprises des femmes sur mes pla­teaux.

M. C.-G. Même quand les femmes ne sou­haitent pas mettre en avant le fait qu’elles sont des femmes, les médias les ramènent à leur condi­tion de femmes.

Ça passe par des choses ano­dines, par­fois. On les inter­roge en tant qu’épouse et mère, alors que les hommes ne sont jamais inter­ro­gés en tant qu’époux et père.

On men­tionne leur appa­rence phy­sique, leur robe, leur coupe de che­veux. On uti­lise le pré­nom : on parle de « Ségo­lène », du débat « Ségo/Sarko ». C’est sym­bo­lique : le pré­nom relève de l’espace per­son­nel, pri­vé ; dési­gner une femme par son pré­nom, c’est la ren­voyer à cette sphère.

Ensuite, il y a cette liste de sur­noms « typi­fiants » qu’on leur accole en per­ma­nence : « la pasio­na­ria », « l’égérie », « la madonne », « la Wal­ky­rie », « la muse»… On ramène les femmes poli­tiques à des types.

Enfin, il y a les adjec­tifs. On dira d’un homme poli­tique qu’il a du carac­tère, d’une femme poli­tique qu’elle a mau­vais carac­tère.  Un homme poli­tique est auto­nome, une femme poli­tique est incon­trô­lable – c’est ce qu’on dit sou­vent de Royal ou de Tau­bi­ra.

On dit que dans le Pan­théon grec, s’il y a beau­coup de déesses, le divin ne s’exprime qu’au mas­cu­lin. De même, il y a des femmes poli­tiques mais le poli­tique ne s’exprime qu’au mas­cu­lin.

Annette Young (pré­sen­ta­trice de The 51%, sur France 24). J’ai 51 ans, j’ai vu les choses beau­coup évo­luer au sein des rédac­tions depuis trente ans .

Quand j’ai démar­ré, j’ai com­men­cé dans l’équivalent du Monde en Aus­tra­lie : aucun rédac­teur en chef n’était une femme. Depuis, les chan­ge­ments  ont été spec­ta­cu­laires.

Mais une salle de rédac­tion reflète l’ensemble de la socié­té. Et jour­na­liste, c’est un métier où il faut dis­po­ser de temps, ce n’est pas facile de conci­lier vies per­son­nelle et pro­fes­sion­nelle.

Il faut aus­si par­ler de l’aspect psy­cho­lo­gique : les hommes de ma géné­ra­tion s’identifient, fré­quentent, s’intéressent sur­tout aux autres hommes.

Nous sommes des êtres humains, empreints de sub­jec­ti­vi­té et façon­nés par notre milieu, notre édu­ca­tion.

Le cer­veau prend des rac­cour­cis pour se repé­rer dans le flux d’informations qui l’assaille : il juge­ra tou­jours un homme avec des che­veux gris plus cré­dible que moi, une femme brune. C’est ça, la grande injus­tice, et c’est ce qui est en train de chan­ger.

Thier­ry Thuillier (direc­teur des pro­grammes de France 2).  Mon chef de ser­vice quand j’ai com­men­cé, c’était Ruth Elkrief, sur TF1… Et à France télé­vi­sions, j’ai rem­pla­cé une femme [Arlette Cha­bot, ndlr].

Pour autant, c’est vrai qu’il y a un pro­blème pour les femmes au plus haut niveau de l’encadrement. J’ai nomme des femmes rédac­trices en chef (Agnès Vah­ra­mian, Agnès Ver­dier-Moli­nier). C’est la pre­mière fois qu’une femme est en charge du JT de 20 heures sur France 2. C’est dire si on était en retard, c’est spec­ta­cu­laire alors que ça ne devrait pas l’être.

On a pas mal fémi­ni­sé aus­si les édi­to­ria­listes, notre édi­to­ria­liste poli­tique est une femme. Ça n’a pas été si simple : pas mal de ces femmes ont eu un pre­mier réflexe de refus, trou­vant la fonc­tion très lourde, ne se sen­tant pas prête pour des rai­sons fami­liales. Pour la convaincre, j’ai dit à Agnès : « Moi aus­si, j’ai des enfants, moi aus­si, je veux ren­trer plus tôt du tra­vail pour m’en occu­per. »

On enclenche quelque chose. Il faut tra­cer la route, pour que les femmes prennent leur place. Je suis opti­miste : on a mis en place un baro­mètre en interne pour mesu­rer la place des témoins et experts femmes, quelque chose assez strict, mais un jour, il devien­dra inutile.

On a mis en place cet outil parce que si on se contente de dire « allez, il faut trou­ver des experts femmes, aller en région, chan­ger nos habi­tudes » tout le monde acquiesce, et puis tout le monde oublie.

On a donc fixé des objec­tifs et on fait des points tri­mes­triels avec les chefs. Il faut y aller à marche for­cée. Et je pré­cise qu’on n’a pas atten­du le CSA pour s’y mettre.

Don­na Tabe­rer (BBC). Dans notre rédac­tion, hommes et femmes sont à 50–50. Dans la hié­rar­chie, on a quelques direc­trices, mais la sous-repré­sen­ta­tion encore forte.

Récem­ment, une pro­po­si­tion de pro­mo­tion interne a été publiée, concer­nant quatre postes. Sur les dix-sept can­di­dats, un seul était une femme. Le res­pon­sable du recru­te­ment a refu­sé d’aller plus loin, et a recom­men­cé la pro­cé­dure. Fina­le­ment, deux femmes ont été prises.

Mais ce n’est pas for­cé­ment un pro­blème de sexisme, plu­tôt le signe que les femmes n’osent pas.

M. C.-G. Une étude réa­li­sée au niveau euro­péen montre que lorsqu’on on monte, le rap­port femmes-hommes passe de 50%-50% à 70%-30% pour la hié­rar­chie inter­mé­diaire et 10%-90% pour le top mana­ge­ment.

R. E. A BFM-TV, on est obli­gés de faire atten­tion à prendre des hommes pour les postes de base… Mais ce sont plu­tôt des hommes qui sont les patrons, c’est clair. Et les der­nières nomi­na­tions ont été des hommes.

La ques­tion, c’est la stra­té­gie de pou­voir des femmes. J’étais le chef de Thier­ry Thuillier au début de sa car­rière, et main­te­nant il est à un poste plus haut dans la hié­rar­chie.

Je n’ai pas aimé être chef, j’étais dans un rap­port plus hédo­niste à mon métier : je vou­lais me faire plai­sir. Je ne me suis pas pro­je­tée dans une situa­tion de pou­voir. C’est pour­tant ce qu’il faut faire pour l’atteindre et y res­ter.

Il faut convaincre les femmes qu’elles peuvent avoir le pou­voir, et conti­nuer à avoir une vie per­son­nelle.

Il y a eu une époque de rêve, c’était avec Michèle Cot­ta, à TF1 ou France Télé­vi­sions. Ses chefs de ser­vice étaient pour moi­tié des femmes.

A. Y. Il faut faire du réseau­tage, pro­fi­ter des rela­tions. Les femmes s’en veulent sou­vent de ne pas être assez dures, elles sont dans l’autoflagellation, elles pensent man­quer de contacts. Par­fois, il faut s’en prendre à nous-mêmes.

La démo­gra­phie change :en Grande-Bre­tagne aujourd’hui, beau­coup de qua­ran­te­naires ne sont pas mères. Elles s’absentent moins du lieu de tra­vail et pour­ront être prises pour des postes à res­pon­sa­bi­li­té. Elles seront un vrai che­val de Troie, ce sera déter­mi­nant pour la suite, pour la capa­ci­té des femmes à s’affirmer.

Ségo­lène Hano­taux (col­lec­tif Pre­nons la une).  Avec 50% de femmes jour­na­listes dans les rédac­tions, pour­quoi a-t-on 20% d’interviewées seule­ment ?

M. C.-G. Pen­dant long­temps, le fait que le jour­na­liste soit une femme n’avait pas d’impact dans le choix des per­sonnes inter­viewées. Mais récem­ment, on a vu un inflé­chis­se­ment dans les études : les femmes jour­na­listes com­mencent à avoir davan­tage ten­dance à inter­vie­wer des femmes.

C’est le signe que la ques­tion des rap­ports hommes/femmes a été conscien­ti­sée : on sait qu’il ne suf­fit pas d’être une femme pour être fémi­niste.

T. T. Il y aus­si des contraintes de temps qui expliquent ce confor­misme : pour aller vite, on prend tou­jours les mêmes, des hommes. Du coup, à France Télé­vi­sions, on a tra­vaillé sur un guide des expertes, qui contient  400 noms de femmes experts à dis­po­si­tion des rédac­tions, avec leur numé­ro de por­table et leur adresse e-mail. On l’a par­ta­gé avec les autres rédac­tions du groupe.

Ce guide est uti­li­sé, au moins par une par­tie des jour­na­listes : le com­bat contre le confor­misme, c’est quelque chose qui doit être quo­ti­dien.

On a orga­ni­sé des for­ma­tions pour la hié­rar­chie, pour que cette ambi­tion-là soit dif­fu­sée. Au début, on a eu beau­coup de mal à faire venir les hommes pour suivre ces ses­sions.

Mais si on ne fait pas tout ça, on devra pas­ser par la loi, la contrainte, les quo­tas. Je pré­fère que ce soit nous qui nous pre­nions en main.

D. T. Nous avons lan­cé le pro­gramme Expert Women de la BBC Aca­de­my parce que nous avions les mêmes chiffres que vous, le pla­fond de 20%. Main­te­nant, on en est à trois hommes pour une femme [soit 25% de femmes, ndlr], c’est la preuve que ça peut chan­ger.

On a lan­cé une chaîne You­Tube, un espace sur Lin­ke­dIn, on a édi­té des bases de don­nées, fait des cours solides et appro­fon­dis et oui, on a fait  un peu de dis­cri­mi­na­tion posi­tive.

Sur les 364 expertes for­mées à la BBC Aca­de­my, 74 ont per­cé, et sont appa­rus dans des cen­taines de repor­tages.

On leur a deman­dé ce qui se pas­sait quand un jour­na­liste les appe­lait avant qu’elles suivent cette for­ma­tion. Beau­coup refu­saient, ren­voyaient vers un homme, même s’il était moins expé­ri­men­té. Il y a ce syn­drome de l’usurpatrice, cette idée qu’un homme sera tou­jours meilleur qu’elles.

Pour moi, les quo­tas ne fonc­tionnent pas : il faut que les femmes expertes se fassent valoir elles-mêmes et feront de même.

T. T. A l’université France Télé­vi­sions, on forme les chefs, mais pas les expertes.

S. H. Est-ce que les gens du ser­vice des sports y vont ?

T. T. Le ser­vice des sports n’est pas sous ma res­pon­sa­bi­li­té, mais je vois très bien à quoi à faire illu­sion…

R. E. J’ai sou­vent l’impression que les femmes se disent : « Je suis une élève appli­quée, je fais bien mon tra­vail, je n’ai pas besoin de pas­ser à la télé. » Et ben si. Les médias struc­turent le monde, et vous pou­vez avoir du pou­voir.

De mon côté, je me gen­darme, je me police, je dis : « Ça fait quinze jours qu’il n’y a pas assez de femmes, c’est pas pos­sible. »

C’est plus simple d’appeler les mêmes mecs : ils sont bons, il savent qu’il faut être clair, pas trop long. Sur une chaîne info, vous devez être per­cu­tant, vous devez aller vite. Je suis exi­geante, sévère, par­fois injuste. Je vou­drais avoir davan­tage d’expertes dans cer­tains domaines, mais je ne les trouve pas assez bonnes.

C’est pour ça que BBC Aca­de­my très bonne idée.

A. Y. Il y a un autre blo­cage : la volon­té d’être aimé. Pour une femme, ça veut dire ne pas paraître comme auto­ri­taire ou mal­po­lie. On voit qu’on demande tout et son contraire aux femmes…

Comme pré­sen­ta­trice, c’est très dur de trou­ver des femmes à Paris qui parlent assez bien anglais et qui se sentent suf­fi­sam­ment en confiance pour pas­ser dans mon émis­sion sur France 24.

Et je me rends compte qu’il faut avoir un enca­dre­ment qui pense ces ques­tions-là,  qui est conscient du pro­blème et s’en occupe concrè­te­ment. La volon­té doit venir d’eux. A France 24, on dif­fuse 24h/24, c’est comme une grosse mois­son­neuse bat­teuse, on ne sait pas ce qu’on va dif­fu­ser dans une heure, on ne peut pas pen­ser à long terme ?

Du coup, je me demande s’il ne faut pas une obli­ga­tion légale pour for­cer les mana­gers.

A. H. En France, elle existe en par­tie, d’ailleurs l’objectif du CSA est d’arriver à 30% d’expertes à la fin de l’année, on ver­ra s’il déclenche les sanc­tions.

D. T. Je pense que les objec­tifs internes sont meilleurs que les quo­tas. A la BBC, la poli­tique c’est d’avoir au moins un femme dans chaque sta­tion locale et une femme dans chaque émis­sion de diver­tis­se­ment. C’est l’affaire de tous, des sala­riés lamb­das au grand patron.

Mais il faut arrê­ter de dire que c’est dur, sinon c’est uti­li­sé comme excuse. On est 52%, ce n’est pas si dif­fi­cile.

T.  T. Le PDG de France TV a deman­dé qu’il y ait au moins une femme can­di­date quand un poste de direc­tion est ouvert au recru­te­ment. Moi aus­si, je pré­fère que l’ensemble de l’entreprise s’engage.

M. C.-G. D’accord, mais on peut trou­ver que ça ne va pas très vite. On a hur­lé quand la pari­té a été ins­tau­rée en poli­tique ; pour­tant, aujourd’hui, per­sonne ne pro­pose de la sup­pri­mer, et ça a per­mis aux choses de bou­ger. Il ne faut pas être sys­té­ma­ti­que­ment oppo­sé à des quo­tas.

R. E. Pour moi, la sen­si­bi­li­sa­tion est en train de fonc­tion­ner. Quand il y a une femme patronne dans une rédac­tion, elle donne envie, et elle sert de modèle. La com­pé­tence est impor­tante, mais avoir des femmes à la tête des médias est impor­tant pour les sala­riées.

Je me sou­vient d’une phrase du juge Marc Tré­vi­dic, qui me rap­pe­lait que les femmes sont désor­mais ultra majo­ri­taires dans la magis­tra­ture. « Bien­tôt il n’y aura plus que des femmes magis­trats, donc bien­tôt il y aura des femmes aux postes plus pres­ti­gieux, c’est inévi­table. » C’est la même chose pour les rédac­tions.

Après, le pou­voir réel, ce n’est pas for­cé­ment dans un comi­té de direc­tion pari­taire qu’il s’exerce. Par­fois, c’est dans une dis­cus­sion entre mecs dans un bureau fer­mé, avec un homme poli­tique au télé­phone. Je l’ai vécu, et c’est pour ça que je n’ai pas aimé être chef.

Les hommes sont pro­gram­més dès le plus jeune âge puis au fil de leurs études à se voir à un haut niveau de pou­voir.

Mais je ne suis pas favo­rable à une loi, en tout cas pas tout de suite. Lais­sons sa chance à la sen­si­bi­li­sa­tion. Peut-être que dans cinq ans, j’aurai un autre avis.

D. F. Si on regarde l’évolution entre 2013 et 2014, on voit qu’elle est posi­tive : on est pas­sés de 18,9% à 20,1% de femmes par­mi les inter­viewés pour les chaines géné­ra­listes. Pour les chaînes info, il y a stag­na­tion. A la radio, on passe de 16,5% à 17,7%. RTL est en baisse, Europe 1 en hausse de 5 points.

R. E. Pour les invi­tés poli­tiques, c’est plus facile, grâce à la pari­té. Mais il y a des domaines où on y arrive pas.

Au pas­sage, rap­pe­lons que les dis­cri­mi­na­tions qui touchent les entre­prises touchent aus­si les entre­prises de presse : les femmes repré­sentent 54% des CDD et 58% des pigistes, par exemple. […]

Je vou­drais reve­nir sur une chose : quand j’ai Natha­lie Kos­cius­ko-Mori­zet en pla­teau et que je lui dis : « Vous avez chan­gé de coif­fure », je ne consi­dère pas que c’est du sexisme.

M. C.-G. Il faut que vous posiez la même ques­tion à Mon­te­bourg…

R. E. Quand j’ai reçu Bru­no Lemaire, je lui en par­lé de sa che­mise, qu’il porte ouverte plus sou­vent depuis qu’il est can­di­dat à la pré­si­dence de l’UMP, pour faire plus jeune. C’est aus­si une ana­lyse de leur com”.

Dans le public. Avoir plus de femmes jour­na­listes, est-ce que ça change quelque chose au jour­na­lisme lui-même ?

T. T.  Sur les ter­rains dan­ge­reux, les femmes sont un peu plus déter­mi­nées et cou­ra­geuses. Mais sinon, je ne vois pas de chan­ge­ment.

R. E. Je ne pense pas qu’il y ait un œil fémi­nin sur l’information. Il peut y avoir des approches dif­fé­rentes ponc­tuel­le­ment. Ça me ras­su­re­rait qu’il n’y ait pas de géné­ra­li­sa­tion. Il y a une for­ma­tion, un pro­fes­sion­na­lisme qui peut se retrou­ver chez les hommes et chez les femmes.

D. T.  Si on ne reflète pas la diver­si­té de l’audience, on perd en audience. Pour la BBC, il ne s’agissait pas que d’avoir plus des femmes, mais aus­si d’avoir de nou­veaux sujets, des sujets appor­tés par expertes femmes.

Du coup, on a orga­ni­sé des ren­contres entre jour­na­listes et expertes, et on a don­né le numé­ro de télé­phone des pre­miers aux secondes. Et ça a chan­gé le conte­nu des infor­ma­tions.

Dans le public. On n’a pas par­lé de l’écart de rému­né­ra­tion, qui aug­mente quand on monte dans la hié­rar­chie…

R. E. C’est la même chose dans les médias que dans le reste des entre­prises. Là, on rentre dans le dur.

M. C.-G. Les femmes négo­cient moins leur salaire que les hommes, elles vont moins sou­vent voir leur supé­rieur hié­rar­chique. Aux futures jour­na­listes dans la salle, je dis : « Il faut aller négo­cier votre salaire. » Les femmes pensent sou­vent qu’elles doivent être recon­nues d’elles-mêmes.

Une interview à la radio, c’est facile à filmer. Illustrer un journal entier, c’est plus dur”

Dif­fu­sé mar­di sur France Inter, le billet de Fran­çois Rol­lin sur la géné­ra­li­sa­tion des camé­ras dans les stu­dios radio était bien trous­sé et il a flat­té le nos­tal­gique de l’analogique qui som­meille en cha­cun de nous.

Le billet de François Rollin : « La radio, c’est la radio »

Le billet d’humeur de Fran­çois Rol­lin dans le 7/9, l’invité était Alain Juppe (8h55 – 14 Octobre 2014) Retrou­vez tous les billets de Fran­çois Rol­lin sur www.franceinter.fr

Pour­tant, à en croire les inter­ve­nants de l’atelier « Radio : micro ou vidéo ?» aux Assises du jour­na­lisme ven­dre­di à Metz, les équipes des grandes sta­tions se mettent plu­tôt de bonne grâce à la vidéo, qu’il s’agisse de fil­mer les échanges en stu­dio ou de rame­ner des séquences prises en repor­tage.  Ma syn­thèse des échanges.

Fré­dé­ric Witt­ner (France Info). Ce que dit Fran­çois Rol­lin, je l’ai beau­coup enten­du. Ça nous pose des ques­tions, for­cé­ment : quels moyens on met, en termes de lumière ou de cadrage ? Est-ce qu’on met en péril le « mys­tère de la radio » dont les gens parlent tant ? Est-ce qu’il faut tout fil­mer ?

Maude Des­camps (Europe 1). Sur Europe 1, la mon­tée en puis­sance de la vidéo s’est bien pas­sée. On a com­men­cé à fil­mer ce qui se passe en stu­dio en 2007, et ça s’est géné­ra­li­sé en 2012. Les jour­na­listes ont désor­mais l’habitude.

C’est vrai que les cadrages sont tout pour­ris par­fois, mais on s’efforce d’éviter ça : il y a désor­mais une vraie régie vidéo, avec des réa­li­sa­teurs, et pas seule­ment des camé­ras auto­ma­tiques.

On cherche à mettre en scène les cou­lisses, à illus­trer la « magie de la radio ». Il ne s’agit pas seule­ment de regar­der pour écou­ter, mais aus­si d’emmener dans les gens dans l’univers d’Europe 1. Ça leur plait beau­coup.

Devant le micro, la façon de tra­vailler n’a pas chan­gé. Cer­tains pré­sen­ta­teurs en jouent, par exemple en mon­trant une feuille à la camé­ra pen­dant la revue de presse. Mais ça ne se fait pas au détri­ment de l’auditeur, ça va enri­chir l’émission.

Claire Hazan (Europe 1). Les réa­li­sa­teurs sont plu­tôt deman­deurs, ils viennent me voir en deman­dant : « Nous, on n’est pas fil­més, com­ment on peut faire ?»

Nico­las Gré­bert (RMC). Côté RMC, ça s’est plu­tôt bien pas­sé. Mais on est dans un cas de figure dif­fé­rent, parce que des émis­sions de la radio sont aus­si dif­fu­sées à la télé : la mati­nale de Jean-Jacques Bour­din est en par­tie sur RMC Décou­verte et en par­tie sur BFM-TV. Du coup, on a les moyens de la télé­vi­sion : du maquillage, des camé­ras…

Mettre une image sur des visages, c’est vrai que c’est curieux pour un amou­reux de la radio. Mais si on peut regar­der la télé sans le son, on ne peut pas le faire avec la radio fil­mée.

Alain Vic­ci (Lor’FM). Les équipes sont tota­le­ment impli­quées, elles se sont empa­ré de la vidéo. On ne dif­fuse pas toute la jour­née, on le fait pour des show­cases et les émis­sions de talk show. Les ani­ma­teurs et les jour­na­listes ne se sentent pas déran­gés dans leur vie per­son­nelle ou dans leur métier. Ils conti­nuent à faire de la radio et ne se sentent pas « à la télé­vi­sion ».

F. W. Je suis très atta­ché au terme « radio visuelle ». On peut tou­jours écou­ter sans voir, on n’impose à per­sonne de regar­der les images. Sur le site, on peut se bran­cher sur le direct radio ou le direct vidéo, au choix. On ne péna­lise pas l’écoute radio.

Le terme « radio fil­mée » est très réduc­teur. Il ne s’agit pas de faire de la vidéo ou de la sous-télé. Ce que je veux faire sur France Info, et ça n’existe pas encore, c’est de la radio visuelle.

Il ne s’agit pas de fil­mer le stu­dio et ce qu’il s’y passe : pour quelques moments inté­res­sants, il y a plein de moments où la plus-value n’est pas évi­dente.

Il faut pro­po­ser une offre visuelle dans laquelle il y a de la vidéo, mais pas seule­ment. On est en train de faire du mul­ti­mé­dia, on va agré­ger dans une offre visuelle tout ce qui apporte une plus-value à l’offre radio. Ça peut être une info­gra­phie, une pho­to, un texte, une info de  der­nière minute…

N. G.  Le talk, c’est ce qu’il y a de plus simple à fil­mer : une inter­view, c’est simple en images. Illus­trer des jour­naux entiers, c’est bien dif­fé­rent.

Jean-Jacques Bour­din est seul dans le stu­dio pour faire l’interview poli­tique, il y a une mise en scène pré­vue pour la télé mais elle ren­force l’intensité des échanges, et la radio en pro­fite aus­si.

Didier Siam­mour (jour­na­liste et chro­ni­queur). Fil­mer la radio, ça per­met d’aller cher­cher un public qui aurait ten­dance à la délais­ser ?

C. H. C’est vrai qu’un son est beau­coup moins consul­té en ligne qu’une vidéo. Ça nous per­met d’aller cher­cher des jeunes sur You­Tube ou Dai­ly­mo­tion. Par exemple, la vidéo de Xavier Nolan s’exprimant sur le mariage gay a beau­coup cir­cu­lé , pas sûr que ç’aurait été le cas avec le son seule­ment.

F. W. Les radios sont toutes confron­tées au vieillis­se­ment de leur audi­toire. Il faut convaincre les plus jeunes de venir.

N. G. Il n’y a pas de volon­té de faire du buzz pour obte­nir des vidéos virales. On tra­vaille de la même manière. On fait essen­tiel­le­ment de la radio.

Après, on voit que les chaînes d’info gri­gnotent de l’audience, notam­ment le matin, il faut en être conscients. Un son ne s’écoute pas, ou peu, sur le Web. Il faut une image, l’information s’y regarde. On peut perdre le moins pos­sible d’auditeurs en inté­grant ça.

F. W. On sait que si on a un très bon son, il faut lui col­ler une image pré­texte pour en faire une vidéo afin qu’il cir­cule, ça mar­che­ra mieux comme ça.

D. S. A. La radio en vidéo, ça donne aus­si par­fois une « télé du pauvre », non ? Sou­vent, le sys­tème est entiè­re­ment auto­ma­tique, la camé­ra se déclenche quand le micro de la per­sonne devant est ouvert…

C. H. C’est vrai que l’investissement de départ est impor­tant. A Europe 1, il y a au mini­mum quatre camé­ras par stu­dio. Mais on n’a pas envie d’aller plus loin, on ne veut pas refaire un pla­teau télé et gar­der l’esprit « radio ».

M. D. On adapte la façon de fil­mer au for­mat de l’émission. Pour l’émission de Wen­dy Bou­chard, à la mi-jour­née, on va la voir se dépla­cer, inter­ro­ger des gens dans le public. Mais pour la mati­nale, au moment où les gens se réveillent avec nous, ce sera quelque chose de plus calme, comme un cocon.

F. W. Sur le ter­rain, on demande déjà aux repor­ters de rame­ner de quoi illus­trer les conte­nus sur le site Web. Quand Etienne Monin en Syrie, on peut illus­trer son témoi­gnage par des pho­tos et de la vidéo.

Mais on ne va pas en deman­der plus à nos repor­ters. L’idée, ce n’est pas de mul­ti­plier les vidéos, mais de se mettre à la place des « audio­nautes », et se dire : qu’est-ce qu’ils attendent de nous ?

La pro­messe de France info en radio, elle est claire : en se bran­chant on est sûr d’avoir dans les minutes qui suivent un round up com­plet de l’actualité.

Mais sur un player vidéo, ils attendent quoi de nous ? La réponse, c’est mon­trer ce qui se passe dans le stu­dio, mon­trer la carte du pays évo­qué, mon­trer les der­nières actus du jour, faire défi­ler une alerte info…

Après, il y a la ques­tion des moyens. Je tra­vaille à la Mai­son de la radio, et il n’y a pas de stu­dio télé. On fait avec les locaux exis­tants, qu’on essaie de rendre com­pa­tibles avec la cap­ta­tion vidéo. D’où les insa­tis­fac­tions légi­times de Fran­çois Rol­lin.

On parle de com­pé­tences qui n’existent pas en interne. On fait appel à des pres­ta­taires exté­rieurs, ça coûte cher, on ne peut pas les faire venir tous les mois.

Mais on n’arrivera jamais à avoir une image aus­si bonne qu’à la télé, et ce n’est pas le but.

D. S. A. Quand on bosse pour le groupe Next Radio [qui regroupe RMC, BFM, 01Net…, ndlr], on doit faire des arbi­trages entre faire des images, prendre du son, écrire un texte ?

N. G. C’est la vraie ques­tion. Pour le sport, il y a eu la créa­tion d’une agence char­gée d’alimenter tous les sup­ports.  Mais du côté de la rédac­tion « IG » [infor­ma­tions géné­rales, ndlr], on conti­nue à faire de la radio.

Com­ment on pré­sente un jour­nal radio à la télé ? Contrai­re­ment à la mati­nale de Jean-Jacques Bour­din, on n’a pas une très bonne qua­li­té de vidéo.

Et sur le ter­rain, est-ce que le jour­na­liste doit par­tir avec un Nagra [enre­gis­treur son, ndlr] et un JRI [jour­na­liste repor­ter d’images, ndlr] ? Ou alors avec un Nagra et une camé­ra ?

On sait que le son en télé est géné­ra­le­ment moins bon, parce qu’avec de l’image ça passe quand même, alors qu’on ne pour­rait pas s’en conten­ter en radio.

M. D. A Europe 1, la rédac­tion web et rédac­tion radio ne font qu’un, même s’il y a des jour­na­listes web et des jour­na­listes radio. Ils sont répar­tis dans les ser­vices et tra­vaillent autour de la même table.

Il y a fusion même s’ils ne tra­vaillent pas sur le même sup­port. Et une forme de mutua­li­sa­tion. Par exemple, un jour­na­liste web va pas­ser des coups de fils « en cabine » pour enre­gis­trer le son. Mais il ne va pas for­cé­ment mon­ter le sujet com­plet. De même,  un jour­na­liste radio peut écrire des brèves pour le site. Le tout sur la base du volon­ta­riat.

Tous les repor­ters sont équi­pés d’un iPhone et inci­tés à fil­mer pour appor­ter un plus. Au moment de la dif­fu­sion, cer­tains moments ne seront pas dans le repor­tage radio, trop court. On va s’en ser­vir pour la ver­sion web, qui ne sera pas une simple reprise de la ver­sion radio avec des images. On aura un vrai plus par rap­port au pro­duit dif­fu­sé à l’antenne.

D. S. A. Avec un jour­na­lisme aus­si mul­ti­tâche, il n’y a pas un risque d’appauvrissement d’une forme ou d’une autre ?

F. W. A France Info, on ne demande pas aux gens d’être mul­ti­tâche. Sur cer­tains repor­tages, le jour­na­liste radio part seul, et peut four­nir une pho­to, pos­tée ensuite sur le site par quelqu’un d’autre. Ça se limite à ça : l’envoi, quand c’est pos­sible – et uni­que­ment quand c’est pos­sible – d’une pho­to.

A côté, on a des tech­ni­ciens de repor­tage qui ont com­pris que leur métier évo­luait et ris­quait de dis­pa­raître. Plu­sieurs ont deman­dé à se for­mer à la pho­to, puis la vidéo. On l’a fait, et on les a équi­pés.

N. G. La for­ma­tion est un point impor­tant : par exemple, des jour­na­listes nous demandent de suivre des for­ma­tions pour apprendre à inter­ve­nir en pla­teau, par exemple.

Ce n’est pas for­cé­ment un appau­vris­se­ment. Un jour­na­liste de RMC par­ti sur une bonne his­toire peut être appe­lé par BFM-TV, qui a enten­du son sujet et veut le faire inter­ve­nir. De plus en plus sou­vent, il est capable de répondre à cette demande. Même chose dans le sens inverse.

F. W. Ça vient des repor­ters eux-mêmes, ils ont com­pris l’intérêt du public. Si l’interview en vidéo, ils savent qu’elle a plus de chances d’exister. Pas besoin que je vienne leur dire « tu sais, tu devrais tra­vailler sur le Web ». Ce n’est pas seule­ment inquié­tant, c’est aus­si un enri­chis­se­ment.

D. S. A. Fil­mer la radio, ça per­met aus­si de déga­ger des reve­nus sup­plé­men­taires ?

C. H. Les pubs pre-roll [spots qui se déclenchent avant le vision­nage d’une vidéo sur le Web, ndlr] sont ven­dus trois à quatre fois plus chers que les for­mats web clas­siques.

Ça per­met à Europe 1 de se pla­cer sur un mar­ché pub dif­fé­rent, en évi­tant de jouer dans la même cour que Le Monde ou Le Figa­ro, qui sont en posi­tion de force, mais de se retrou­ver avec des acteurs comme Canal +.

F. W. Je n’ai pas d’éléments chif­frés, mais on a aus­si pre-roll, qui génére reve­nus sup­plé­men­taires.

A. V. Moi, j’ai remar­qué qu’un jeune qui regarde un article, il le zappe en quelques secondes. Alors quand je vois des pre-roll qui durent vingt secondes… Du coup, j’ai déci­dé de ne pas ajou­ter ces pubs sur les vidéos Lor’FM.

C. H. On a 7 à 10 mil­lions de vidéos vues chaque mois, dont 40% direc­te­ment sur Dai­ly­mo­tion et 60% sur le site d’Europe 1.

A. V. A Lor’FM, , depuis qu’on dif­fuse de la vidéo, on a 20% d’internautes exté­rieurs à notre région.

D. S. A. Est-ce qu’il n’y a pas un risque de « sta­ri­sa­tion » ? Les radios peuvent être ten­tées d’embaucher des per­son­na­li­tés fortes pour incar­ner l’antenne…

N. G. Evi­dem­ment, la per­son­na­li­sa­tion est accen­tuée dans le cas de Jean-Jacques Bour­din, mais non, on ne va pas choi­sir ani­ma­teur parce qu’il passe bien à la télé.

F. W. Sur France Info, on a long­temps consi­dé­ré que la star, c’était l’info, et peu importe qui la déli­vrait. Ça a chan­gé, on incarne un peu plus les dif­fé­rentes tranches, mais les per­son­na­li­tés ne sont pas choi­sies selon leur pro­fil télé­vi­suel.

D. S. A. C’est quoi, fina­le­ment, l’avenir de la radio ?

F. W. Je ne sais pas de quoi est fait l’avenir de la radio, mais en tout cas l’image y joue­ra un rôle. Les nou­veaux usages ne vont pas dis­pa­raître, mais la radio qu’on a connu depuis des décen­nies ne va pas dis­pa­raître non plus.

La vraie ques­tion, c’est : est-ce qu’on est pas en train d’uniformiser les médias ? Sur le Web, les radios, les télés, les pure player… font un peu les mêmes choses, en tout cas ils se servent des mêmes outils.

M. D. Ce qui est en jeu, ce n’est pas l’avenir de radio, plu­tôt l’avenir du Web. La radio res­te­ra la radio.

N. G. On va vers des conver­gences de médias, en tout cas c’est ce qu’on pense à RMC. Mais je n’ai pas trop de crainte pour la radio à l’ancienne.

5 trucs fascinants que j’ai appris lors des conférences Digital Intelligence

Je rentre de Nantes où se tenait cette semaine Digi­tal Intel­li­gence, trois jours de ren­contres et de confé­rences consa­crées au numé­rique et ce qu’il change dans nos vies. Voi­là cinq trucs que j’ai appris grâce aux inter­ven­tions des cher­cheurs invi­tés à expo­ser leurs tra­vaux et leur vision des bou­le­ver­se­ments actuels.

1. Les bébés font des calculs de probabilité

Pre­nez un bébé, âgé de dix mois envi­ron. Met­tez-le devant un écran, sur lequel une ani­ma­tion montre plein de boules rouges et une seule boule bleue – en vrai, il vaut mieux réa­li­ser l’expérience avec quelque chose de plus attrayant pour un bébé que des boules, comme des poneys ou des licornes, mais le prin­cipe est le même.

Les boules se déplacent aléa­toi­re­ment à l’intérieur d’un cercle per­cé d’un ori­fice à sa base, un peu comme pour le tirage du Loto. De temps en temps, une des boules tombe dans le trou. Si elle est rouge, le bébé s’en fout. Si c’est l’unique boule bleue, son visage réagit plus long­temps.

C’est la preuve que son cer­veau est capable de faire des pro­ba­bi­li­tés : il « sait » que l’événement « la boule bleue tombe » a moins de chances de se pro­duire que l’événement « une boule rouge tombe ». Inté­rieu­re­ment, il fait des maths niveau lycée alors qu’il est inca­pable d’avaler un petit pot sans en mettre plein son bavoir.

Un bébé de 12 mois regarde plus longtemps un événement improbable qu'un événement probable.
Un bébé de douze mois regarde plus long­temps un évé­ne­ment pro­bable qu’un évé­ne­ment impro­bable (College-de-france.fr)

L’expérience est racon­tée par Gérard Ber­ry, pro­fes­seur au col­lège de France. Ces algo­rithmes à l’œuvre très tôt dans notre cer­veau sont un sujet d’études pour les neu­ros­cien­ti­fiques, mais ces der­niers ne sont pas les seuls à les uti­li­ser de plus en plus sou­vent dans leurs recherches.

« Des spé­cia­listes de la phy­sique des par­ti­cules veulent par­fois se mettre à l’astronomie, mais on ne peut rien en faire parce qu’ils ne maî­trisent pas les algo­rithmes », a un jour confié une cher­cheuse à Gérard Ber­ry.

Il vaut en effet mieux être fami­lier de ce mode de rai­son­ne­ment quand on doit simu­ler l’explosion d’une super­no­va grâce à des modèles mathé­ma­tiques avan­cés.

2. Internet est en train de changer l’amour

Quand on étu­die les sites de ren­contre sur Inter­net, la mau­vaise ques­tion à se poser, c’est : « Est-ce que ça marche pour trou­ver l’amour ? » C’est la convic­tion de Michael Sina­tra et Mar­cel­lo Vita­li-Rosa­ti, cher­cheurs à l’université de Mont­réal.

Pour que les algo­rithmes de Mee­tic ou d’Adopte un mec soient capables d’une telle prouesse, il fau­drait déjà se mettre d’accord sur ce que c’est que l’amour – ce dont l’homme semble inca­pable, vu la quan­ti­té de lit­té­ra­ture publiée sur le sujet sans qu’un réel consen­sus semble se déga­ger.

Pour ces cher­cheurs, il vaut mieux se deman­der à quoi res­semble l’amour sur Inter­net, et cher­cher les valeurs qui l’animent, la vision de la rela­tion qui s’en dégage. Vita­li-Rosa­ti :

« Le rap­port au tabac est inté­res­sant, par exemple. C’est un point sou­vent mis en avant et pour­tant, en quoi le taba­gisme joue-t-il un rôle dans le fait d’ aimer une per­sonne, et pas juste dans le fait de vivre avec lui au quo­ti­dien ? »

Les sites de ren­contre sont conscients de cette évo­lu­tion en cours, mais ont un dis­cours encore ambi­va­lent.

Ils pro­mettent de tout mettre en œuvre pour que l’amour, le vrai, l’unique, se mani­feste enfin – ce qui est une façon de recon­naître sa nature aléa­toire, mul­ti­forme et tyran­nique. Mais ils entendent aus­si don­ner à leurs uti­li­sa­teurs le contrôle sur votre vie sen­ti­men­tale.

Ces Cyra­no de Ber­ge­rac modernes aident l’aspirant Chris­tian à trou­ver une Roxane à son goût puis à la séduire, l’annonce et le pro­fil rem­pla­çant la mis­sive enflam­mée et la scène du bal­con.

L’étude des « algo­rithmes de l’amour » à l’œuvre sur ces ser­vices per­met d’ouvrir la boîte secrète de nos com­por­te­ments amou­reux.

Mais allons-nous aimer ce que nous allons y trou­ver ? On sait déjà l’importance des pho­tos dans le choix du par­te­naire poten­tiel (don­nées que Tin­der exploite déjà sans états d’âme), alors que les annonces cherchent, elles, des « rela­tions sérieuses » et des « com­pli­ci­tés intel­lec­tuelles ».

3. Les artistes font de la recherche scientifique aussi

Ce n’est pas un phé­no­mène nou­veau, mais les asso­cia­tions entre des créa­teurs et des scien­ti­fiques croissent et embel­lissent, à l’exemple du Sen­seable City Lab au MIT ou du pro­gramme de « recherche-créa­tion » Hexa­gram, au Qué­bec.

Selon Chris Sal­ter, cher­cheur à l’université Concor­dia de Mont­réal, c’est un chan­ge­ment de para­digme qui est à l’œuvre. Il passe par un dépas­se­ment de la concep­tion ins­ti­tu­tion­nelle de la recherche, avec ses dis­ci­plines et ses champs de recherche déli­mi­tés, ses struc­tures et modes de finan­ce­ments bien défi­nis.

Asso­cier les artistes, c’est sur­tout recon­naître qu’ils peuvent créer de la connais­sance en fai­sant, et pas seule­ment en pen­sant :

« Vous faites des études et enuite, soit vous écri­vez des livres et vous êtes un scien­ti­fique, soit vous fabri­quez quelque chose et vous êtes un artiste. […] Face à une œuvre, nous disons : “C’est de l’art, mais peut-être est-ce de la connais­sance aus­si ?”»

De façon plus pro­saïque, les créa­teurs se tournent vers une uni­ver­si­té ou un stu­dio labo­ra­to­ry pri­vé pour obte­nir des finan­ce­ments qu’ils ne trouvent plus ailleurs.

C’est là que vont se croi­ser les regards, s’élaborer de nou­velles méthodes et se mon­ter des expé­riences d’un genre nou­veau – « le mot fran­çais “expé­rience” est bien utile, parce qu’il a à la foi le sens de créa­tion et de recherche », estime Sal­ter.

« La plu­part des artistes parlent de leur tra­vail comme un évé­ne­ment, une ren­contre, une rela­tion, une incar­na­tion… et pas comme une nou­velle connais­sance », concède-t-il. Mais les fron­tières sont de plus en plus floues.

4. Les feux rouges vont disparaître des villes

Ima­gi­nez des voi­tures sans conduc­teur, qui passent vous prendre à la sor­tie du bou­lot et vous ramènent chez vous avant de char­ger un autre client.

Main­te­nant, ima­gi­nez une ville dont on aurait reti­ré 80% des auto­mo­biles, deve­nus utiles grâce à ce par­tage géné­ra­li­sé, pour ne gar­der que ces véhi­cules auto­ma­tiques.

On pour­ra alors se débar­ras­ser des feux rouges, les voi­tures se débrouillant toutes seules pour savoir où et quand tour­ner – une tâche que les algo­rithmes, encore eux, sont capables d’effectuer mieux que les humains.

C’est cet ave­nir que des­sine une étude de l’université du Texas, dans une vidéo qu’on vous recom­mande de ne pas repro­duire rue de Rivo­li.

Mais ce qui frappe l’imagination, c’est que les connais­sances et les tech­no­lo­gies néces­saires à une telle uto­pie – ou un tel cau­che­mar si vous tra­vaillez chez les taxis G7 – existent déjà.

L’algorithme du car­re­four sans feux rouges est, paraît-il, en démons­tra­tion en ce moment dans le parc de la Vil­lette, à Paris (mais je n’ai pas trou­vé trace de cette expé­rience sur le Web). Quand à la Google Car, elle com­mence à prendre des pas­sa­gers réels, et plus seule­ment des ingé­nieurs, le temps d’une vidéo de pro­mo­tion.

Si Car­lo Rat­ti, du MIT, a des­si­né ce rêve urbain, Oli­vier Ertz­scheid, ensei­gnant-cher­cheur à l’IUT de La Roche-sur-Yon qui tient le blog Affordance.info, s’est char­gé un peu plus tard de faire cau­che­mar­der tout le monde avec une ques­tion piège.

Que doit faire votre voi­ture sans conduc­teur si elle détecte une col­li­sion pro­chaine avec un bus rem­pli d’enfants, si son algo­rithme estime que la seule façon de leur sau­ver la vie est de vous envoyer, vous, dans le décor ? Doit-elle sau­ver le maxi­mum de vies pos­sibles ? Pré­ser­ver son occu­pant à tout prix ? Cher­cher quel scé­na­rio coû­te­ra le moins cher à la col­lec­ti­vi­té ?

Comme Asi­mov avait ima­gi­né des lois de la robo­tique pour pro­té­ger l’homme de ses propres créa­tion, il faut inven­ter une éthique de l’algorithme. « Dans le couple homme-machine, la machine est de plus en plus ten­tée de faire l’homme », estime, gaillard, Ertz­scheid.

5. L’armée française surveille aussi le deep web

Thier­ry Ber­thier, de la Chaire de cyber­dé­fense et cyber­sé­cu­ri­té Saint-Cyr Soge­ti Thales (ouf), a effrayé un peu tout le monde avec une série de chiffres mon­trant la mul­ti­pli­ca­tion des cybe­rat­taques un peu par­tout dans le monde.

Il a aus­si expli­qué que l’armée fran­çaise a pré­pa­ré le pen­dant numé­rique de l’intervention de la coa­li­tion contre l’Etat isla­mique, en sui­vant notam­ment l’activité enne­mie sur les réseaux sociaux.

Inter­ro­gé sur la pos­si­bi­li­té de pas­ser par le « deep web » pour échap­per à cette sur­veillance, il a expli­qué que les armées avaient déjà les moyens de sur­veiller les échanges sur TOR, navi­ga­teur alter­na­tif cen­sé cou­vrir les traces de ceux qui l’utilisent. « De notre point de vue, il vaut mieux que ses uti­li­sa­teurs conti­nuent à croire que TOR est sécu­ri­sé, comme ça ils conti­nue­ront à s’en ser­vir… »