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Pourquoi il ne faut pas virer des amis Facebook à cause d’une élection (surtout si vous êtes journaliste)

Bataille au village d'Astérix
La France entre les deux tours de la pré­si­den­tielle (allé­go­rie)

« Cette cam­pagne aura au moins eu le mérite de me per­mettre de faire le ménage dans mes « amis » Face­book. J’en ai viré plu­sieurs, c’était plus pos­sible de débattre avec eux. » Depuis le pre­mier tour de la pré­si­den­tielle, j’ai croi­sé des sta­tuts de ce type plu­sieurs fois sur ma time­line.

Je com­prends tout à fait ceux qui sou­haitent se pré­ser­ver du cli­mat de ten­sion et d’agressivité régnant sur les réseaux sociaux, mais je pense que c’est une très mau­vaise idée, par­ti­cu­liè­re­ment si vous êtes jour­na­liste. Et dans ce deuxième épi­sode de ma série consa­crée au « jour­na­lisme en empa­thie », je vais ten­ter de vous expli­quer pour­quoi.

La pré­sence de Marine Le Pen au second tour, même si elle semble avoir peu de chances de l’emporter, résonne comme un écho étouf­fé de la vic­toire des par­ti­sans du Brexit au Royaume-Uni et de celle des sup­por­teurs de Trump aux Etats-Unis.

Dans tous les cas, il est ten­tant pour les médias de reje­ter la faute sur les autres : les algo­rithmes de Face­book et leur appé­tit pour les fake news ; les poli­ti­ciens inef­fi­caces, cou­pés de la socié­té, men­teurs voire cor­rom­pus ; la cyber­pro­pa­gande et les hackers du Krem­lin…

« Les journalistes britanniques n’ont pas assez parlé aux gens »

Mais c’est aus­si dans leur miroir que les jour­na­listes doivent cher­cher les res­pon­sables de ces résul­tats qui font vaciller nos démo­cra­ties repré­sen­ta­tives sur leur base.

C’est en tout cas l’avis d’Ali­son Gow, qui se confiait lors d’un panel du Fes­ti­val inter­na­tio­nal de jour­na­lisme de Pérouse, début avril.

« La bataille pour le Brexit, nous l’avons per­due il y a vingt ans, quand nous avons com­men­cé à ne plus faire notre tra­vail sur les sujets euro­péens », a com­men­cé par expli­quer la res­pon­sable de l’innovation au groupe Tri­ni­ty Mir­ror,  dont les tabloïds ont sou­te­nu le camp du « Remain » :

« Comme ce sont des ques­tions com­pli­quées, nous nous sommes réfu­giées dans une atti­tude très bri­tan­nique qui consiste à se moquer de ce qu’on ne com­prend pas. »

Au-delà de cette foca­li­sa­tion sur des his­toires tri­viales comme la régu­la­tion de la cour­bure des bananes, Gow estime sur­tout que les jour­na­listes « n’ont pas suf­fi­sam­ment par­lé aux gens » :

« Nous n’avons pas assez cher­ché à savoir ce qu’ils pen­saient et ce qu’ils avaient sur le cœur.  Si on s’était davan­tage empa­rés du débat, on aurait pu faire une dif­fé­rence. On est trop res­tés enfer­més dans nos rédac­tions et dans nos réseaux sociaux. »

« J’aurais dû davantage suivre mon instinct »

Autre panel, même conclu­sion pour Maria Rami­rez, qui a cou­vert la cam­pagne de Trump pour le groupe Uni­vi­sion :

« Il faut faire davan­tage confiance à ce que remarquent les repor­ters sur le ter­rain et moins à ce que disent les son­dages.

J’avais déjà cou­vert d’autres cam­pagnes, mais en me ren­dant dans les mee­tings de Donald Trump, j’ai décou­vert quelque chose de nou­veau : des gens qui ne se seraient jamais dépla­cés pour un homme poli­tique avant, une atmo­sphère dif­fé­rente, plus agres­sive. J’aurais dû davan­tage suivre mon ins­tinct. »

Ce besoin se recon­nec­ter avec l’audience, Man­dy Jen­kins, res­pon­sable édi­to­riale de l’agence Sto­ry­ful, est bien pla­cée pour le res­sen­tir. Native de l’Ohio, elle voit en effet tous les grands médias amé­ri­cains se ruer dans sa région une fois tous les quatre ans – l’Etat est l’un des swing states, ceux dont le vote peut faire bas­cu­ler l’élection pré­si­den­tielle :

« Les jour­na­listes mangent les spé­cia­li­tés locales, parlent des gens qui ont des pro­blèmes comme les agri­cul­teurs ou les métal­los, se moquent des ploucs.

Mais ils ignorent les sec­teurs éco­no­miques dyna­miques et échouent glo­ba­le­ment à racon­ter ce qui s’y passe vrai­ment. Ils tombent dans la cari­ca­ture parce qu’ils ne sont pas  d’ici. »

« C’est peut-être mieux d’embaucher quelqu’un qui vit dans l’Ohio pour parler d’Ohio »

Pour­tant, pour Jen­kins, cet éloi­gne­ment entre les médias et leur public n’a pas tou­jours été la règle :

« Au niveau local, les gens avaient l’habitude de connaître ou au moins de ren­con­trer de temps en temps les jour­na­listes qui par­laient d’eux. Ils étaient allés dans la même école, vivaient dans la même ville, fré­quen­taient les mêmes lieux de vie.

Ce n’est plus le cas aujourd’hui.  les jour­na­listes se retrouvent para­chu­tés là où se passe l’actu, et une fois l’actu pas­sée, il n’y a pas de rai­sons pour eux de res­ter. »

La concen­tra­tion s’est en effet accé­lé­rée ces der­nières années : 13% des jour­na­listes amé­ri­cains tra­vaillent dans le seul quar­tier de Man­hat­tan, à New York. Trop sou­vent, les rédac­teurs en chef ont peur de ne pas pou­voir contrô­ler un jour­na­liste s’il tra­vaille à dis­tance, ajoute Jen­kins :

« Il aura fal­lu le plan­tage de Trump pour qu’enfin, ils se disent, c’est peut-être mieux d’embaucher quelqu’un qui vit dans l’Ohio pour par­ler de l’Ohio [ou au moins dans un Etat proche, ndlr]. En plus, ça nous revien­dra moins cher. »

25 pro-Trump et 25 pro-Clinton dans un même groupe Facebook

Et en France ? Si Marine Le Pen rem­porte fina­le­ment la pré­si­den­tielle, le défi prin­ci­pal pour les médias géné­ra­listes ne sera pas de se prendre pour L’Huma clan­des­tine en entrant en résis­tance contre le fas­cisme, mais bien de renouer le lien avec une popu­la­tion qu’ils ont trop sou­vent exclue de leur radar.

Et l’on aura, nous aus­si, le genre de débats qui agitent aujourd’hui les médias bri­tan­niques et amé­ri­cains. Une fois (un peu) remis du choc ini­tial, ils ont mul­ti­plié les expé­riences jour­na­lis­tiques sur ce sujet :

Fin 2016, l’ONG Spa­ce­ship Media a par exemple ras­sem­blé pen­dant un moins dans un même groupe Face­book 25 sup­por­trices de Trump vivant en Ala­ba­ma (consi­dé­ré comme un des Etats les plus conser­va­teurs) et 25 sup­por­trices de Clin­ton vivant en Cali­for­nie (Etat pro­gres­siste par excel­lence).

Non seule­ment la conver­sa­tion n’a pas viré au pugi­lat, mais les par­ti­ci­pantes se sont peu à peu empa­rées de cet outil pour faire vivre elles-mêmes un débat dif­fi­cile sur les ques­tions de race, d’immigration ou de foi.

Pour le journalisme, une raison évidente d’exister

Cette opé­ra­tion m’est reve­nue en tête en voyant une brève séquence d’un repor­tage dif­fu­sé jeu­di dans Quo­ti­dien (et que je n’ai pas retrou­vé en ligne). Après avoir repé­ré un couple d’électeurs de Le Pen venue assis­ter à un mee­ting de Macron («pour se faire [leur] propre idée»), le jour­na­liste enjoint les autres per­sonnes pré­sentes dans la file d’attente à dia­lo­guer avec eux.

Quand j’étais étu­diant, c’était le genre d’intervention qu’on nous recom­man­dait de ne pas faire :  le jour­na­liste ne sau­rait inter­ve­nir sur les évé­ne­ments se dérou­lant devant lui, pour ne pas sacri­fier sa neu­tra­li­té.

Aujourd’hui, je suis peu à peu convain­cu du contraire. Confron­té dou­lou­reu­se­ment à la ques­tion de sa propre uti­li­té dans des socié­tés hyper­con­nec­tées et sur­in­for­mées, le jour­na­lisme tient là une rai­son évi­dente d’exister.

Ser­vir de faci­li­ta­teur pour créer du lien entre l’actualité et sa com­mu­nau­té.  Faire preuve de suf­fi­sam­ment d’empathie et de diplo­ma­tie pour ne plus se mettre l’opinion à dos. Main­te­nir à tout prix le dia­logue, comme on pro­tège la flamme d’une bou­gie mena­cée par un mau­vais cou­rant d’air.

« Ils ont compris comment gagner avec des mensonges et ne vont pas s’arrêter là »

Si vous trou­vez ça un peu concon comme conclu­sion, il y a aus­si la ver­sion coup-de-pied-dans-le-cul de cette thèse. Elle est ser­vie par Jona­than Pie, repor­ter fic­tif incar­né par le comé­dien bri­tan­nique Tom Wal­ker dans une vidéo éner­vée :

« La seule chose qui marche, putain, c’est d’en avoir quelque chose à foutre, de faire quelque chose, et tout ce que vous avez à faire c’est entrer dans le débat, par­ler à quelqu’un qui pense dif­fé­rem­ment et par­ve­nir à le convaincre.

C’est tel­le­ment simple, mais pour­tant la gauche est deve­nue inca­pable de le faire. Arrê­tez de pen­ser que ceux qui ne sont pas d’accord avec vous sont des mal­fai­sants, des racistes, des sexistes ou des idiots. Et par­lez-leur, per­sua­dez-le de pen­ser autre­ment, parce que si vous ne le faites pas, le résul­tat c’est Trump à la Mai­son-Blanche. »

Parce qu’en face, ils com­mencent à avoir de l’entraînement, expli­quait en sub­stance Rupert Myers, jour­na­liste poli­tique pour le GQ Maga­zine bri­tan­nique, tou­jours à Pérouse :

« Le camp du Leave a beau­coup appris. Ils ont com­pris com­ment gagner avec des men­songes, et ils ne vont pas s’arrêter là.

Par exemple, ils vont pro­po­ser de faire un réfé­ren­dum sur la pri­va­ti­sa­tion de la BBC. Ensuite, ils vont vous deman­der pour­quoi vous déniez au peuple bri­tan­nique la pos­si­bi­li­té de se pro­non­cer sur ce sujet.  Avant que vous ayez eu le temps de réagir, ils vont expli­quer qu’on pour­rait finan­cer des hôpi­taux avec le bud­get de la BBC

Tant que les jour­na­listes n’auront pas trou­ver un moyen effi­cace de lut­ter contre leurs men­songes, ils ne s’arrêteront pas. »

Pen­sez-y avant de vous lan­cer dans un « ménage » de votre liste d’amis Face­book !

Hé, ce texte fait par­tie d’une série de notes consa­crée au « jour­na­lisme en empa­thie » ! Voi­ci le menu com­plet :

Les médias n’ont pas besoin de plus de technologie, mais de plus d’empathie

J’ai une confi­dence à vous faire : je suis cen­sé être un spé­cia­liste de l’innovation dans les médias – c’est en tout cas comme ça que je gagne ma vie –, mais il y a des pans entiers de l’innovation dans les médias qui me laissent dans une pro­fonde indif­fé­rence.

Pre­nez les expé­riences de réa­li­té vir­tuelle ou de réa­li­té aug­men­tée, par exemple. Je vois pas­ser chaque matin dans ma veille un nombre consi­dé­rable d’expériences, de témoi­gnages ou de tri­bunes à ce sujet, et mal­gré mes efforts et mon pro­fes­sion­na­lisme, je ne par­viens pas à m’y inté­res­ser.

Je com­prends que beau­coup d’experts sur­veillent cette ten­dance de près, et j’ai bien sûr vu pas­ser quelques exemples réus­sis, comme cette vidéo à 360° tour­née par­mi les sol­dats ira­kiens lors de la recon­quête de Fal­lou­jah, et dif­fu­sée par le New York Times.

(Je vois aus­si de beaux ratages, comme l’application lan­cée par France Télé­vi­sions à l’occasion de la pré­si­den­tielle, bidule par­ti­cu­liè­re­ment creux et inutile.)

Mais plus pro­fon­dé­ment, je n’arrive pas à ima­gi­ner un futur où notre rap­port à l’information pas­se­rait, prin­ci­pa­le­ment ou acces­soi­re­ment, par des expé­riences d’immersion de ce genre.

L’info en ligne, un écosystème du moindre effort

Pre­nez la vidéo sur mobile. Ça ne paraît pas bien com­pli­qué de pen­cher son smart­phone sur le côté pour pro­fi­ter d’une vidéo au for­mat 16/9 en plein écran.

Pour­tant, les médias en ligne dif­fusent de plus en plus sou­vent des clips au for­mat car­ré ou ver­ti­cal – et ils réor­ga­nisent leur cir­cuit de pro­duc­tion en consé­quence – parce que nous pri­vi­lé­gions ceux qui nous épargnent ce simple geste du poi­gnet.

Dans un tel éco­sys­tème du moindre effort, où on se contente sou­vent de l’information « pous­sée » par ses amis sur un réseau social ou noti­fiée par une appli­ca­tion sur son mobile, je ne vois pas de place pour des for­mats qui imposent au lec­teur de mettre un casque sur la tête ou de bran­dir son télé­phone dans toutes les direc­tions pour accé­der à de l’information.

Je vois en revanche très bien com­ment ces dis­po­si­tifs peuvent s’imposer dans le monde du jeu vidéo, mais ce n’est pas du tout la même limo­nade.

Est-ce que j’ai vrai­ment envie de pas­ser mon temps à cher­cher autour de moi quel degré je suis cen­sé regar­der par­mi les 360 dis­po­nibles pour com­prendre ce qui est en train de se pas­ser dans le monde ? Est-ce que c’est vrai­ment ce que j’attends d’un média ou d’un jour­na­liste ?

Qu’apporte un direct sur Facebook Live par rapport à un direct sur BFM-TV ?

Au risque de pas­ser pour un vieux con, je pour­rais tenir le même type de rai­son­ne­ment pour plu­sieurs autres tech­no­lo­gies qui ont beau­coup occu­pé les esprits ces der­niers temps.

Ça inclut les robots conver­sa­tion­nels dans les mes­sa­ge­ries ins­tan­ta­nées. Les chat­bots que j’ai ins­tal­lés sur Mes­sen­ger m’ont presque tous don­né envie de jeter mon smart­phone par la fenêtre, tant s’informer par ce canal m’a paru un exer­cice aus­si labo­rieux que frus­trant. L’exception confir­mant la règle étant celui lan­cé par L’Obs pour la pré­si­den­tielle, et qui raconte au jour le jour les hési­ta­tions d’une série d’électeurs indé­cis.

L’engouement actuel pour la vidéo live me laisse tout aus­si scep­tique. Je trouve bien sym­pa­thiques les jeunes repor­ters des sites géné­ra­listes envoyés dans les cor­tèges se fil­mer en direct, inter­vie­wer des mani­fes­tants et répondre aux réac­tions en direct des gens sur Face­book.

Mais je peine à voir la valeur édi­to­riale qu’ils apportent, quand on com­pare ce qui est dif­fu­sé à ce que dif­fusent les chaines info – qui ont à dis­po­si­tion des jour­na­listes rom­pus à l’exercice, du maté­riel de qua­li­té et toute une culture don­nant « la prio­ri­té au direct ».

Evi­dem­ment, il est tout à fait pos­sible que dans cinq ou dix ans, nous ayons tous une paire de lunettes spé­ciales réa­li­té vir­tuelle sur la table du salon, afin de s’informer chaque soir avec des vidéos à 360° dif­fu­sées en direct et com­men­tées par des robots.

(Si vous vivez dans ce futur et que vous êtes en train de lire ces lignes, mer­ci de ne pas être trop méchant dans les com­men­taires.)

Un consultant en innovation a besoin d’innovations sur lesquelles être consulté

Au pas­sage, ça me pose un pro­blème pro­fes­sion­nel. Comme le tra­der fait ses pro­fits grâce aux évo­lu­tions des cours de bourse et ne gagne rien si rien ne change, le consul­tant en inno­va­tion a besoin d’innovations sur les­quelles être consul­té.

Et sauf à être tota­le­ment cynique, il a inté­rêt à croire en ces nou­velles ten­dances, au moins un mini­mum, s’il veut gagner sa croûte. J’ai la chance d’avoir des clients que ces nou­veau­tés laissent pour le moment indif­fé­rents ; si ce n’était pas le cas, je serais bien embê­té.

Atten­tion, je ne suis pas en train de dire que le jour­na­lisme n’a rien d’intéressant à prendre dans le grand panier des nou­veau­tés tech­no­lo­giques. Il y a quelques années, c’est autour du data­jour­na­lisme qu’il y avait un fort engoue­ment. Et encore aujourd’hui, je lis pas mal de big bull­shit sur le big data ou l’utilisation de l’intelligence arti­fi­cielle à des fins édi­to­riales.

La data est cepen­dant plus qu’une mode, et modi­fie de façon non négli­geable le tra­vail dans un nombre crois­sant de rédac­tions, et je suis très fier d’y avoir contri­bué par mes for­ma­tions, confé­rences ou expé­riences.

Le « journalisme en empathie », exercice profondément humain

Mais aujourd’hui, les vraies évo­lu­tions sont peut-être ailleurs. C’est le sen­ti­ment que me laisse la der­nière édi­tion du Fes­ti­val inter­na­tio­nal de jour­na­lisme de Pérouse qui se tenait début avril, dont les échanges ont sans doute cata­ly­sé en moi d’autres réflexions plus anciennes .

Si j’essaie de mettre toutes mes impres­sions dans un grand sac et de col­ler une éti­quette des­sus, j’appellerais cette ten­dance le « jour­na­lisme en empa­thie ».

Soit un jour­na­lisme vécu comme un exer­cice pro­fon­dé­ment humain. Qui prend réel­le­ment en compte les attentes du lec­teur. Et qui tente de connec­ter les gens au monde qui les entoure, au lieu de déver­ser sur leur tête un flux conti­nu d’informations sus­ci­tant, au mieux, de l’indifférence ou, au pire, de l’angoisse et de l’isolement.

Je sais, dit comme ça, ça fait « cul-cul la pral’ », mais c’est quand même plus embal­lant que « le jour­na­lisme de drones » ou le « jour­na­lisme de robots », non ?

L’empathie était d’ailleurs le thème de l’un des ren­dez-vous pro­po­sés à Pérouse, et au-delà, elle me semble bien résu­mer une série d’évolutions que tra­versent (ou devraient tra­ver­ser) les médias.

Comme ce thème m’inspire, je vais le décli­ner Dans mon labo en quatre épi­sodes dans les semaines qui viennent. En espé­rant vous convaincre de ran­ger votre casque de réa­li­té vir­tuelle au pla­card au moins quelques ins­tants !

Hé, ce texte fait par­tie d’une série de notes consa­crée au « jour­na­lisme en empa­thie » ! Voi­ci le menu com­plet :

Les journalistes devraient arrêter de s’asseoir au bord de la rivière et plonger dedans

Un chat ayant boulotté un peu trop d'actualité (Liz/Flickr/CC-BY-NC-ND)
Un chat ayant bou­lot­té un peu trop d’actualité (Liz/­Fli­ckr/CC-BY-NC-ND)

Si même Chris­tophe Bar­bier s’y met ! « Aider les lec­teurs à trier dans l’infobésité », c’est l’une des prio­ri­tés de la nou­velle for­mule de L’Express lan­cée mer­cre­di, expli­quait le direc­teur du maga­zine.

L”»infobésité » serait la source de tous nos maux, et beau­coup de nou­veaux médias veulent nous mettre au régime sec. On pense bien sûr aux Jours, lan­cés il y a peu par des anciens de Libé­ra­tion esti­mant qu”«il n’y a jamais eu autant d’informations, mais qu’on n’a jamais eu autant de mal à être bien infor­més ».

L’autre pro­messe à la mode, c’est de ralen­tir le rythme en s’échappant du flot conti­nu de l’actu. Ain­si, dans la FAQ de L’Imprévu, qui a lan­cé en février sa ver­sion abon­nés, on lit que le site veut « se [déta­cher] de l’actualité » pour publier « chaque mois » des articles « qui sondent la socié­té […] au-delà des sujets impo­sés ».

Chasser les kilos en trop de l’info

Avec un peu d’aide, j’ai pu com­plé­ter la liste des médias qui trouvent, selon les cas, que l’info a des kilos en trop ou bien qu’elle nous file beau­coup trop vite sous le nez. On y trouve notam­ment :

  •  Ijs­berg, qui explique dans son mani­feste : « Nous sommes sur­in­for­més, mais tant d’histoires nous échappent. Noyés sous les faits divers, nous n’y fai­sons presque plus atten­tion et pré­fé­rons en rire, le Gora­fi le prouve » ;
  • Ulyces et son « jour­na­lisme nar­ra­tif » au long cours ;
  • The Conver­sa­tion et « son jour­na­lisme in-depth […] à rebours de l’accélération folle de l’information sur Twit­ter et des chaînes d’info en conti­nue », comme le décrit ibé­ra­tion ;
  • Le Quatre Heures, qui se veut « une pause dans l’information conti­nue, pour prendre le temps de la ren­contre et de l’approfondissement» ;
  • d’autres maga­zines en ligne moins connus mais qui font des pro­po­si­tions appro­chantes à leurs lec­teurs : Le Zéphyr, 8e étage, 10 001 mots,  Medor ou Glo­bal.

Comme nous sommes nom­breux à nous inquié­ter de l’hyper-connexion de notre époque, je vois bien ce que ce posi­tion­ne­ment a de sédui­sant – et j’espère d’ailleurs qu’il convain­cra suf­fi­sam­ment de lec­teurs pour faire vivre et pros­pé­rer tous les médias cités ici.

« Des journalistes conservateurs dans leur tête, pour être poli »

Ces nou­veaux entrants béné­fi­cient d’ailleurs d’une cou­ver­ture média­tique très favo­rable – les jour­na­listes ne font pas preuve de beau­coup d’esprit cri­tique quand se montent des pro­jets aux inten­tions aus­si nobles.

Et puis dans la presse, on aime bien cares­ser l’idée que les lec­teurs, en vrai, veulent des récits longs, pro­fonds et fouillés, dont les contraintes du mar­ché et les dérives du mar­ke­ting n’auraient de cesse de les pri­ver. C’est par­fois vrai (et ça explique le suc­cès de XXI ou de Media­part) mais c’est sou­vent faux (et ça explique l’échec de presque tous ceux qui ont vou­lu les imi­ter).

Cer­taines voix se font un peu plus cri­tiques. A Rue89, l’historien de la presse Patrick Eve­no expli­quait tou­te­fois qu’il voyait dans cette ten­dance « un réflexe de jour­na­listes qui sont conser­va­teurs dans leur tête, pour être poli » :

« On retrouve ça qua­si­ment dès l’invention des jour­naux. Quand ils ne fai­saient que quatre pages, les gens se plai­gnaient déjà qu’il y avait trop à lire. »

De mon côté, je trouve qu’il y a comme un par­fum de défaite dans ces décla­ra­tions de prin­cipe. Comme si, effrayés par la guerre de l’attention, cette den­rée rare que se dis­putent par un nombre tou­jours crois­sant de pro­ta­go­nistes, une bonne par­tie des jour­na­listes avaient renon­cé à livrer bataille.

« C’est chiant d’avoir un système digestif »

Le blo­gueur Laurent Dupin résume assez bien mon sen­ti­ment dans un post consa­cré aux rap­ports entre les stars d’Europe 1 et les réseaux sociaux :

« Le côté “oh là là, que c’est chiant d’être déran­gé tout le temps, on y arrive plus entre toutes ces sol­li­ci­ta­tions”, me fait pen­ser à ses bour­geoises souf­flant dans un demi-rot post-déjeu­ner un “oh là là, que c’est chiant d’avoir un sys­tème diges­tif”.»

Le bidouilleur fou Damien Van Ach­ter, alors que je lui fai­sais lire une pre­mière ébauche de ce texte, a eu cette réac­tion :

« Ce mou­ve­ment de prise de dis­tance, je le vois plus comme une ten­ta­tive de reprendre le contrôle.

Ces jour­na­listes se disent : “Puisque je ne sais pas (ou ne veux pas) sur­fer sur la vague comme Buzz­feed et les autres, alors je vais essayer de super bien ramer.” Après tout, c’est aus­si un sport olym­pique, qui a du charme et une cer­taine noblesse.

Je ne le vois pas comme un aveu d’échec, mais plu­tôt comme une l’envie furieuse de réus­sir mal­gré tout à faire son trou. Quitte à mou­rir pour son idée du jour­na­lisme, la fleur au bout du canon. Per­so, je res­pecte beau­coup ça. »

Se tourner autant vers le passé, ça n’incite pas vraiment à innover

Une fine connais­seuse des médias sou­hai­tant res­ter ano­nyme me rap­pelle, elle, que le phé­no­mène n’est pas si nou­veau ; avant Inter­net, les maga­zines qui se lan­çaient pro­po­sait déjà de « faire un pas de côté » afin de garan­tir des conte­nus plus ori­gi­naux :

« Aucun média ne se lance jamais en pro­met­tant de réagir à chaud, sans aucune dis­tance, sur tout ce qui se passe. Et pour­tant ça fait le gros des conte­nus médias pro­duits, preuve que les enga­ge­ments ne sont pas si bien tenus que ça .»

(Je n’ai d’ailleurs pas tenu un autre dis­cours lors du lan­ce­ment de Rue89 Week-end, le maga­zine tablette de Rue89 que je pilo­tais. Lors de la confé­rence de presse de lan­ce­ment, il était ain­si ques­tion de « sor­tir du flux » pour « prendre le temps » d’apprécier « ces papiers qui res­tent»…)

Le sou­ci, c’est que lan­cer un média en se tour­nant autant vers le pas­sé (quitte à l’idéaliser au pas­sage), ça n’incite pas beau­coup à inno­ver, qu’il s’agisse de tes­ter de nou­veaux for­mats édi­to­riaux, de cher­cher de nou­veaux modèles éco­no­miques ou d’expérimenter des moyens malins d’atteindre son audience.

  • Le mobile n’est pas au cœur de ces pro­jets, alors que les sta­tis­tiques d’usage sont sans appel et qu’il y a tant à inven­ter dans ce domaine – Quartz a récem­ment mar­qué les esprits avec son appli iOS qui raconte l’information dans une conver­sa­tion.
  • La vidéo n’est pas non plus une prio­ri­té, alors qu’elle occupe une part gran­dis­sante de notre temps pas­sé en ligne.
  • Les réseaux sociaux, eux, sont sou­vent dési­gnés comme la source de tout ce mal-être infor­ma­tion­nel. Consé­quence : on y porte pas l’effort, alors qu’ils sont deve­nus un pas­sage obli­gé vers l’information pour une part crois­sante de la popu­la­tion, et qu’ils pour­raient bien finir par « man­ger le monde ».
  • Les for­mats visuels, enfin, inté­ressent peu ces médias du temps long : on y croise bien quelques belles pro­duc­tions pho­to, mais pas ou peu  d’infographies inter­ac­tives, de dia­po­ra­mas ou d’expériences de serious gaming.

Un peu partout, des impétrants prêts à plonger dans le grand flux

La bonne nou­velle, c’est que pen­dant que ces jour­na­listes se replient sur ce qu’ils connaissent le mieux (et leur fait le plus plai­sir), la place est libre pour toute une série d’impétrants qui n’ont pas peur, eux, de plon­ger la tête la pre­mière dans le grand flux.

C’est le cas d’une série de news­let­ters (de Brief.me à Artips en pas­sant par Time To Sign Off) qui ajoutent sans com­plexe à la pro­fu­sion régnant dans nos boîtes e-mail.

Il y a aus­si ces you­tu­bers qui com­mencent à vivre de leur tra­vail grâce à la pub et aux contri­bu­tions de leurs lec­teurs (comme les « pour­boires » reçus sur Tipee). Et ce avec des pro­duc­tions dont la qua­li­té ne cesse de croître, comme pour Bruce Benam­ran et sa chaîne E-pen­ser, Usul et ses Chers contem­po­rains ou encore Léo Gras­set de Dir­ty­Bio­lo­gy.

On pense éga­le­ment à Buzz­feed qui assume sans com­plexe de cher­cher à être lu par­tout où le lec­teur se trouve, quitte à ajou­ter du bruit au bruit. Et à la ver­sion fran­çaise de Mashable, qui vient d’être lan­cée par France 24,  veut « Infor­mer, ins­pi­rer, diver­tir » et n’hésite pas à se défi­nir comme une « purée » asso­ciant « dif­fé­rents ingré­dients que l’on écrase » pour un résul­tat « onc­tueux et goû­teux ».

On fait quoi de l’actu, du coup ?

C’est vrai, c’est ten­tant de sor­tir du fleuve de l’information connec­tée pour prendre du temps et du recul – c’est d’ailleurs une des rai­sons pour les­quelles j’ai quit­té Rue89 pour lan­cer Dans mon labo en 2014.

Mais « le jour­na­lisme n’existe que dans le contexte de son public, c’est pour ça qu’on cherche à l’augmenter », rap­pe­lait récem­ment Chris Moran, res­pon­sable de l’audience au Guar­dian.

Même si on arrive, à force de volon­té et de talent, à faire exis­ter des îlots capable de résis­ter aux tor­rents du numé­rique, on n’aura fait qu’esquiver le pro­blème : com­ment bien trai­ter l’information, à chaud et sans filet, quand l’information est par­tout, tout le temps ?

Et pour trou­ver des réponses satis­fai­santes à cette ques­tion, il va bien fal­loir se mouiller.

Le numérique, une catastrophe pour les médias ? Le chemin de fer l’était aussi

Il y a des étu­diants en jour­na­lisme plus chan­ceux que d’autres. Pour leur leçon inau­gu­rale, ceux qui viennent d’entrer au Centre de for­ma­tion des jour­na­listes (CFJ) ont pu échan­ger avec Wolf­gang Blau, direc­teur de la stra­té­gie digi­tale du Guar­dian et sur le point de rejoindre le groupe Condé Nast.

Le dis­cours et la séance de questions/réponses qui a sui­vi étaient denses, mais je tente une retrans­crip­tion rapide ci-des­sous. (Si vous étiez pré­sent, n’hésitez pas à me signa­ler d’éventuelles approxi­ma­tions en m’écrivant un mes­sage ou dans les com­men­taires.)

Wolf­gang Blau. « Pour pré­pa­rer cette inter­ven­tion, j’ai pas­sé en revue tous les thèmes de réflexion du moment […] et notam­ment toutes les menaces qui pèsent sur les médias aujourd’hui.  D’ailleurs, on peut se deman­der pour­quoi, avec tous ces pro­blèmes, il y a mal­gré tout autant d’enthousiasme dans ce sec­teur.

J’ai fina­le­ment choi­si de ne pas abor­der une de ces pro­blé­ma­tiques en détail, mais plu­tôt de ten­ter de prendre un peu de recul, ce dont on manque sou­vent – je pense que nous sommes par­fois comme des sou­ris fai­sant tour­ner une roue dans leur cage, regar­dant uni­que­ment devant nous, inca­pable de voir le cadre glo­bal.

Et pour ça, je vais vous par­ler de l’histoire du che­min de fer. Le train, de nos jours, jouit d’une très bonne répu­ta­tion. Les com­pa­gnies sont par­fois une source de fier­té natio­nale, et prendre le train plu­tôt que l’avion ou la voi­ture, c’est faire une bonne action, en amé­lio­rant son bilan car­bone.

« Le train était vu comme une menace »

Mais ce n’est pas du tout comme ça que le train était per­çu quand ce mode de trans­port s’est géné­ra­li­sé au XIXe siècle. C’est d’ailleurs une leçon inté­res­sante : quand de nou­veaux concur­rents font leur entrée sur un mar­ché, ils sont tou­jours accu­sés de tous les maux.

Le che­min de fer était vu comme une menace par beau­coup d’observateurs de l’époque. Certes, ils ont vite com­pris que le train avait un fort poten­tiel, notam­ment parce que rou­ler sur un rail per­met de limi­ter les frot­te­ments avec le sol et évite de se retrou­ver ralen­ti ou coin­cé par la boue, comme l’étaient les voi­tures à che­val.

Du coup, les pre­miers à se deman­der à quoi pour­rait res­sem­bler un réseau fer­ré natio­nal ont d’abord pen­sé qu’il fal­lait dou­bler les routes avec des rails, tout sim­ple­ment.

Ensuite, on a admis que le che­min de fer aurait besoin d’une infra­struc­ture en soi, avec ses propres règles, pas d’une copie de l’existant. Cepen­dant, on s’est mis à ima­gi­ner des voies en étoile autour de Londres, sur les­quelles cir­cu­le­raient non pas des trains, mais des véhi­cules indi­vi­duels, l’équivalent des dili­gences.

« Le frein, ce ne sont pas les outils, mais la culture professionnelle des rédactions »

Les pre­miers wagons aus­si sont copiés sur les voi­tures à che­val, comme si on s’était conten­té de les poser sur les rails – c’est dif­fé­rent aux Etats-Unis, où on pre­nait plu­tôt le bateau pour cou­vrir de grandes dis­tances, et où les pre­miers wagons étaient donc ins­pi­rés de ses cabines.

Ce n’est que des années après, en Suisse, qu’on a pen­sé à ins­tal­ler des fenêtres pour qu’on puisse voir les wagons pré­cé­dent et sui­vant, puis à pré­voir des cor­ri­dors pour cir­cu­ler à bord du train.

Ça peut nous faire rire, mais c’est logique vu ce qu’on savait à l’époque, et c’est sans doute en fai­sant les mêmes erreurs qu’on per­çoit l’évolution des médias aujourd’hui.

Je pense qu’au sein des rédac­tions, le prin­ci­pal frein à l’innovation, ce ne sont pas les outils, mais la culture pro­fes­sion­nelle.

Livrez-vous à un petit exer­cice : essayez de faire la liste de tout ce qu’on a pu dire de néga­tif sur Inter­net – par­fois à juste titre d’ailleurs : je tra­vaille au Guar­dian, qui a révé­lé l’existence de sys­tèmes de sur­veillance glo­ba­li­sée.

Vous allez vous rendre compte qu’on a repro­ché exac­te­ment la même chose au che­min de fer à son arri­vée ! Ça marche à tous les coups :

  • Le che­min de fer sup­prime des emplois.
  • Il favo­rise l’émergence de grandes com­pa­gnies cen­tra­li­sées, qui chassent du mar­ché les entre­prises de trans­port de taille modeste.
  • Il est à l’origine d’une uni­for­mi­sa­tion cultu­relle : des gens se mettent à vivre dans une région et à tra­vailler dans une autre ; les échanges se mul­ti­plient et les iden­ti­tés se diluent.
  • L’art du voyage au long cours se perd, on ne prend plus le temps de se décou­vrir et de se par­ler en che­min.
  • De nou­velles formes de cri­mi­na­li­té appa­raissent.
  • De nou­velles façons de faire la guerre appa­raissent.
  • Les épi­dé­mies se pro­pagent plus faci­le­ment.
  • C’est une façon de voya­ger qui trans­forme l’homme, le rend aso­cial : « Ils voyagent aus­si vite que des balles de fusil, et perdent le contrôle de leur vie », estime un auteur de l’époque.
  • La construc­tion des lignes de che­min de fer, des gares et des ter­mi­naux a eu un impact consi­dé­rable sur les ter­ri­toires concer­nés.

« Je ne veux pas avoir à lire tout Twitter »

Il y a tout un tas de peurs et de pho­bies qui sont alors asso­ciées au che­min de fer. Vic­tor Hugo explique qu’à cette vitesse, les fleurs ne sont plus des fleurs, mais des tâches de cou­leurs informes.

Pour­tant, les trains de l’époque font du 50 à l’heure ! Mais à l’époque, per­sonne ne s’était jamais dépla­cé à une telle vitesse, c’est une révo­lu­tion cultu­relle. On ima­gine même construire des murs de bois le long des voies pour évi­ter un tel stress visuel aux pas­sa­gers…

Ça me rap­pelle ce que m’a répon­du, un jour, quelqu’un à qui je deman­dais s’il uti­li­sait Twit­ter : « Non, parce que je ne veux pas avoir à tout lire. » On ne peut pas tout lire sur Twit­ter, mais ce n’est pas grave si on ne per­çoit pas tous les détails, ça n’empêche pas de sai­sir ce qu’il s’y passe ; de même qu’en train, on peut pro­fi­ter d’un pay­sage sans voir chaque fleur sur bas-côté.

Regar­dez les articles écrits sur les impri­mantes 3D. L’exemple qu’on prend tout le temps, c’est la pièce de rechange qu’on va pou­voir fabri­quer dans un maga­sin en se basant sur l’original. Mais c’est une vision très étroite de ce qui est en fait un bou­le­ver­se­ment.

Des méde­cins peuvent ain­si réa­li­ser une copie en 3D d’un cer­veau et ne plus se baser seule­ment sur des vues en deux dimen­sions pour éta­blir un diag­nos­tic. Ça, c’est vrai­ment un usage inno­vant, pas juste une copie de ce qui se fait déjà.

« Les frères Lumière ne savaient pas quoi faire de leur invention »

C’est la même chose avec les articles écrits par des algo­ritmes : ces der­niers sont uti­li­sés pour pro­duire ce qu’on pro­duit déjà, des compte-ren­dus spor­tifs ou des syn­thèses sur les résul­tats finan­ciers d’une entre­prise, par exemple. Cette nou­velle tech­no­lo­gie est uti­li­sée pour faire de l’ancien, c’est déjà beau­coup, mais ça ne se limi­te­ra pas à ça.

(Au pas­sage, c’est un sujet qui fait beau­coup réagir quand vous l’évoquez dans une rédac­tion. Quand vous par­lez web et réseaux sociaux, on vous répond : « C’est très bien, embau­chez donc des gens pour s’occuper de ça. » Mais quand on dit que des machines pour­ront les rem­pla­cer pour tout un tas de textes, là, ça touche un nerf.)

Les inven­teurs eux-mêmes sont par­fois les plus mal pla­cés pour ima­gi­ner les nou­veaux usages. Les frères Lumière ont réus­si à fil­mer les pre­mières scènes, mais ils ne voyaient pas bien l’intérêt, ils se deman­daient pour­quoi des gens iraient voir dans une salle obs­cure ce qu’ils pou­vaient déjà voir dehors… Et puis quelqu’un a eu l’idée de mettre bout à bout des séquences, de faire du mon­tage, et le ciné­ma est né.

La bonne ques­tion à se poser c’est :  quelle infor­ma­tion peut-on pro­duire qui ne l’est pas déjà ?

Et il faut accep­ter le fait que beau­coup de postes vont être sup­pri­més.

« On n’a pas assez pensé à la transformation du texte »

On a vrai­ment besoin de plus de jour­na­listes capables de tra­vailler avec le visuel, ils sont très recher­chés aujourd’hui. Pour­tant, je pense qu’on n’a pas assez pen­sé à la trans­for­ma­tion du texte. Par exemple, quelle est la taille mini­mum d’un article ?

Une ques­tion que doivent se poser les jour­na­listes, c’est si leur pro­duc­tion, c’est la bou­teille entière ou bien juste le liquide qu’elle contient. Si c’est juste le conte­nu, alors il peut être consom­mé par­tout, pas for­cé­ment dans une forme par­ti­cu­lière. Mais dans ce cas se posent des pro­blèmes de finan­ce­ment.

La ten­dance à suivre, selon moi, c’est la per­son­na­li­sa­tion de l’information. Il y a un poten­tiel impor­tant. Par exemple, si vous n’avez pas lu d’article sur le sport depuis deux ans, ça ne sert à rien de conti­nuer à vous en pro­po­ser. Ou alors, si vous venez de Face­book en sui­vant un lien pos­té par un ami, on va vous mon­trer un article dif­fé­rent de celui affi­ché pour le visi­teur venant de Google Actua­li­tés, ce qui montre qu’il cherche à s’informer.

Si je suis dans le train, j’ai davan­tage de temps pour lire, pour­quoi ne pas me pro­po­ser une ver­sion longue ? Le niveau d’éducation peut aus­si être pris en compte, si le lec­teur a accep­té de confier cette infor­ma­tion sur lui.

Je sais ce qu’on va repro­cher à ces évo­lu­tions : le com­par­ti­men­tage de la socié­té, la perte d’une culture et de repères com­muns, puisque cha­cun reçoit une infor­ma­tion dif­fé­rente. C’est vrai, mais ça per­met aus­si au plus grand nombre de s’informer, cha­cun à son niveau.

A vous qui débu­tez votre car­rière, le conseil que je peux vous don­ner, c’est de tou­jours par­tir du prin­cipe que votre com­pas est faus­sé, qu’il ne vous indique pas la bonne route. Si on vous dit que votre idée est ridi­cule, c’est bon signe, c’est sou­vent là que l’innovation sur­vient.

Je pense que cette crise débou­che­ra sur quelque chose de posi­tif. Beau­coup de phé­no­mènes qui étaient latents dans les années pré­cé­dentes sont en train de s’accélérer, et ça ira ira plus mal avant d’aller mieux, c’est sûr, mais le résul­tat sera posi­tif.

J’ai fait faire mon logo au Bangladesh pour 5 euros

Il y a quelque temps, je suis tom­bé sur un entre­pre­neur fran­çais qui par­tait s’installer en Amé­rique latine ouvrir des bou­lan­ge­ries-pâtis­se­ries à la fran­çaise. Il m’avait racon­té ses galères et ses bons plans, et mon­tré le logo (plu­tôt joli) qu’il allait faire impri­mer sur ses car­tons à gâteaux :

« Je l’ai fait faire en Chine, ça m’a coû­té 5 dol­lars ! En France, ça te coûte des cen­taines d’euros pour la même chose. »

Je m’étais pro­mis de tes­ter les sites pro­po­sant ce genre d’offres un jour, curieux de savoir quel genre de visuel on pou­vait obte­nir à un tarif si bas. J’ai alors décou­vert qu’un desi­gner basé au Japon, Sacha Greif, avait déjà réa­li­sé cette expé­rience et l’avait racon­tée sur Medium.

Mais le récent conflit entre Uber­Pop et les chauf­feurs de taxis m’a inci­té à pas­ser com­mande à mon tour. Je me deman­dais si, comme beau­coup de pro­fes­sions, les gra­phistes et maquet­tistes fran­çais avaient des sou­cis à se faire, avec la concur­rence d’amateurs et de pro­fes­sion­nels du monde entier désor­mais dis­po­nible en quelques clics, grâce à Inter­net et son « éco­no­mie du par­tage ».

Fiverr, pour trouver un freelance pas cher

Comme Greif, je suis pas­sé par Fiverr, qui per­met de trou­ver des free­lance pour des tra­vaux de gra­phisme, mais aus­si de tra­duc­tion, de pro­gram­ma­tion, de créa­tion musi­cale…

L’interface est simple et effi­cace, et plu­tôt que de cher­cher par­mi les port­fo­lios de tous les desi­gners dis­po­nibles, j’ai vite choi­si de pro­po­ser une tâche (un « gig ») en décri­vant som­mai­re­ment ma demande – le nombre de carac­tères étant limi­té, je n’ai pu en dire beau­coup sur mon acti­vi­té :

« J’ai besoin d’un logo pour mon entre­prise. Je suis un consul­tant et un for­ma­teur, je tra­vaille dans le sec­teur des médias et de la com­mu­ni­ca­tion. Le nom de mon entre­prise est “Dans mon labo”.»

Le texte de l'offre publiée sur Fiverr
Le texte de l’offre publiée sur Fiverr

Une fois l’offre pos­tée, il ne vaut mieux pas trop s’éloigner de son ordi­na­teur : en près de deux heures, j’ai reçu près de 27 offres de ser­vices, la plu­part au prix plan­cher, 5$.

Un peu per­du dans cette liste, j’ai fina­le­ment déci­dé de pas­ser trois com­mandes, pour un prix de 5 $, 15 $ et 55 $. Il faut y ajou­ter 5% de com­mis­sion pour le site et puis des frais ban­caires : au final j’ai donc payé à peu près 5 €, 15 € et 55 € .

Une fois le paie­ment par carte bleue effec­tué, les enché­ris­seurs sont infor­més et se mettent au tra­vail – mais ils ne sont payés qu’après que le com­man­di­taire a vali­dé le pro­duit fini.

1. Le logo à 55 dollars, créé en Israël

Dans sa pré­sen­ta­tion, la desi­gner israé­lienne que j’ai sélec­tion­né explique avoir douze ans d’expérience dans la réa­li­sa­tion de logos, d’animations et de pos­ters.

Elle garan­tit, comme Lorie, une « posi­tive atti­tude » dans ces échanges avec les clients – effec­ti­ve­ment, de mul­tiples smi­leys et points d’exclamation émaille­ront ses mes­sages.

Peu de temps après ma com­mande, elle me demande « le nom de mon entre­prise » et « un petit mot de des­crip­tion ». Mais elle n’attendra pas fina­le­ment ma réponse pour livrer la com­mande dans un ZIP conte­nant neuf fichiers : trois visuels en trois ver­sions (JPEG, PNG et une sorte de ver­sion « extru­dée » du plus bel effet).

La pre­mière pro­po­si­tion fait un peu pen­ser à l’enseigne d’un Laser­Game :

Le premier logo de la designer israélienne
Le pre­mier logo de la desi­gner israé­lienne

La deuxième est ma pré­fé­rée, je suis à deux doigts d’acheter le même cha­peau pour les visites chez mes clients :

Le deuxième logo de la designer israélienne
Le deuxième logo de la desi­gner israé­lienne

La der­nière piste est très enso­leillée et donne envie de gober plein de com­pri­més de vita­mine C  :

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Le troi­sième logo de la desi­gner israé­lienne

Dans son mes­sage, elle pro­met­tait « une sur­prise » si je vali­dais son tra­vail (ce qui déclenche le ver­se­ment de la somme due) et lui  don­nais la note maxi­male (5 étoiles) à son tra­vail – ce que j’ai fait, comme pour les deux autres desi­gners. Mais je n’ai jamais rien reçu.

2. Le logo à 15 dollars, créé au Pakistan

« Le rôle d’un desi­gn, c’est de pré­sen­ter votre mes­sage au monde. Un bon desi­gn le fait aus­si sim­ple­ment et joli­ment que pos­sible. » C’est  ain­si que se pré­sente le desi­gner pakis­ta­nais que j’avais choi­si.

Il m’a d’abord envoyé une liste de ques­tions : une des­crip­tion de mon acti­vi­té, les textes à inclure avec le logo, des cou­leurs à pri­vi­lé­gier… Quelques heures après avoir reçu mes réponses, il m’a envoyé deux visuels.

La pre­mière pro­po­si­tion, avec sa plume Ser­gent-Major, a un charme désuet.

Le premier logo du designer pakistanais.
Le pre­mier logo du desi­gner pakis­ta­nais.

Quant à sa deuxième créa­tion, je pense l’utiliser en qua­trième de cou­ver­ture de mon pre­mier recueil de poé­sie.

 

Le deuxième logo du designer pakistanais.
Le deuxième logo du desi­gner pakis­ta­nais.

3. Le logo à 5 dollars, créé au Bangladesh

Sur Fiverr, le desi­gner ben­ga­li que j’ai sélec­tion­né explique avoir sept ans d’expérience et avoir réa­li­sé « une grande varié­té de tra­vaux com­plexes pour des clients de tout type », qui ont tous été « heu­reux et satis­faits » du tra­vail réa­li­sé.

Les échanges ont été plus com­pli­qués. Après m’avoir lui aus­si deman­dé plus d’informations, il a vite vou­lu être payé davan­tage :

« Si vous sou­hai­tez un logo de qua­li­té et ori­gi­nal, alors il faut payer au mini­mum 20 dol­lars, ce qui cor­res­pond à quatre com­mandes comme celle-ci. Mer­ci donc de pas­ser trois autres com­mandes. »

J’ai refu­sé, expli­quant que j’avais juste besoin d’un logo. Il m’a relan­cé :

« Pas­sez-moi juste une autre com­mande. Je vais faire de mon mieux pour vous, parce que je veux qu’on conti­nue à faire des affaires ensemble. »

Je n’ai pas répon­du, et pour­tant j’ai fini par rece­voir le logo, le len­de­main matin. Mais pas sous la forme d’un visuel uti­li­sable, dans un mon­tage pho­to.

Le montage photo envoyé par le designer bengali.
Le mon­tage pho­to envoyé par le desi­gner ben­ga­li.

Pour obte­nir le visuel lui-même, il a fal­lu que je valide la com­mande et que je lui donne une note de cinq étoiles. J’ai ensuite reçu un fichier PNG minus­cule.

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Le logo fina­le­ment envoyé par le desi­gner ben­ga­li

Intri­gué, je lui ai deman­dé une ver­sion plus grande ou dans un for­mat vec­to­riel. Je n’ai jamais reçu de réponses.

Beaucoup de copies de logos existants

Le petit bonhomme utilisé par la designer israélienne.
Le petit bon­homme uti­li­sé par la desi­gner israé­lienne.

Lorsqu’il s’est livré au même exer­cice, Sacha Greif s’est rapi­de­ment ren­du compte que les visuels qu’on lui livrait étaient en fait des copies ou des tra­vaux déri­vés d’images exis­tantes, par­fois récu­pé­rées dans une des grandes banques d’images qu’on trouve sur Inter­net.

C’est aus­si le cas en ce qui me concerne : j’ai retrou­vé rapi­de­ment le petit bon­homme de la créa­trice israé­lienne, mais sans son cha­peau. Il a été uti­li­sé à mul­tiples reprises sur le Web.

Même chose pour le groupe de per­son­nages dont elle s’est ser­vi pour sa pre­mière pro­po­si­tion.

Une profession pas simple à « uberiser »

« C’est le Lidl du logo », a com­men­té un ami direc­teur artis­tique à qui je par­lais des tarifs pra­ti­qués. Comme lui, je pense qu’un logo ne se résume pas à un joli des­sin, mais qu’il doit tra­duire l’esprit d’une orga­ni­sa­tion, l’incarner dans le monde exté­rieur.

On peut ajou­ter que le tra­vail réa­li­sé par un pro­fes­sion­nel inclut en géné­ral toute l’identité gra­phique (incluant, par exemple, le choix de cou­leurs et de typo­gra­phies), pas seule­ment le visuel figu­rant en haut du papier à en-tête.

Au final, le gra­phisme me semble une pro­fes­sion dif­fi­cile à « ube­ri­ser », en tout cas d’une façon aus­si radi­cale que celle pro­po­sée Fivrr – même si ce sec­teur, comme bien d’autres, compte son lot de pré­caires qu’on cherche à payer tou­jours moins cher.

Le contexte de la marque et la rela­tion directe avec le com­man­di­taire  sont des variables trop impor­tantes, sans oublier les codes cultu­rel : par exemple, le sty­lo plume semble un bon moyen de sym­bo­li­ser le jour­na­lisme et les médias au Ban­gla­desh et au Pakis­tan, ce qui n’est pas le cas en France.

6 phrases sur l’avenir du journalisme pour briller dans les dîners

Je ne parles pas forcément du futur du journalisme, mais quand je le fais, c'est avec des citations trouvées Dans mon labo.
Je ne parle pas sou­vent du futur du jour­na­lisme, mais quand je le fais, c’est avec des cita­tions trou­vées Dans mon labo.

Vous n’étiez pas au Fes­ti­val inter­na­tio­nal de jour­na­lisme de Pérouse la semaine der­nière, et vous avez bien fait. Il y avait beau­coup trop de confé­rences inté­res­santes en même temps, ça rend le choix impos­sible et on finit la jour­née avec un super mal de crâne, après avoir subi un tel flot de bonnes idées, de conseils utiles et d’expériences pas­sion­nantes.

Et puis c’est tota­le­ment gra­tuit, alors les salles sont bon­dées, rem­plies d’étudiants en jour­na­lisme et d’activistes sans le sou, mer­ci bien. Quant aux inter­ve­nants, c’est bien simple : ils répondent aux  ques­tions, débattent avec le public, sont ouverts aux cri­tiques et acces­sibles même le soir, au res­tau­rant. Tant de déma­go­gie, c’est fati­guant.

Enfin, j’ai pen­sé à vous et j’ai fait une petite com­pi­la­tion de phrases que vous pou­vez res­sor­tir dans les dîners entre jour­na­listes, pour faire croire que vous y étiez.

1. « Tu sais, si tu chasses les clics, tu finis par publier des chatons »

Comme le blo­gueur Jeff Jar­vis, auteur de cette for­mule pen­dant sa key­note, beau­coup d’intervenants ont rap­pe­lé que les médias devaient mieux choi­sir les sta­tis­tiques à suivre pour bien déve­lop­per leur site :

« Les métriques doivent être repen­sées. Les pages vues, les visi­teurs uniques, le nombre de likes… tout ça, c’est du pas­sé.

Avec Chart­beat, on peut mesu­rer le temps pas­sé sur le site, et vendre aux annon­ceurs du temps d’affichage de leurs publi­ci­tés [et non un nombre d’affichages, ndlr]. Ça va dans la bonne direc­tion, mais ça aus­si, je pense qu’on pour­ra le tru­quer.

Il faut aller vers des mesures plus qua­li­ta­tives, pour savoir si ce que les jour­na­listes font a vrai­ment de la valeur, com­prendre ce qu’ils apportent à la vie des gens. Je ne sais pas com­ment on peut mesu­rer ça, mais il faut trou­ver. »

Même constat pour Sti­jn Debrou­were, spé­cia­liste des sta­tis­tiques des sites de médias, dont la confé­rence était pleine de bons conseils – je l’ai d’ailleurs retrans­crite.

2. « Il faut casser les services et travailler en équipe »

D’accord, il y aura tou­jours des rédac­teurs de génie et des enquê­teurs hors pair qui bossent en solo, se conten­tant d’envoyer un fichier Word par e-mail une fois leur tâche ter­mi­née.

Mais pour tous les autres, être capable de bien tra­vailler dans des équipes mêlant des métiers de plus en plus variés devient un impé­ra­tif.

Aron Pil­ho­fer a ain­si racon­té qu’à son arri­vée à la tête du numé­rique au Guar­dian, il s’est ain­si empres­sé de créer un pôle « Visuals », regrou­pant des com­pé­tences en pho­to, en illus­tra­tion, en desi­gn, en mul­ti­me­dia… Une idée emprun­tée à la NPR, le réseau amé­ri­cain de radios publiques :

« Avant ça, ces métiers étaient plus ou moins dans des ser­vices sépa­rés. Ça n’a pas de sens : quand vous mon­tez un pro­jet numé­rique, ça implique for­cé­ment du texte, des images, de la vidéo, des gra­phiques, des ani­ma­tions…

Vous ne devriez pas avoir à négo­cier entre les dif­fé­rents ser­vices pour for­mer votre équipe. C’est quelque chose qui était vrai­ment dif­fi­cile pour moi quand j’étais au New York Times et dans d’autres rédac­tions.

Ça oblige à mener des négo­cia­tions dignes de pour­par­lers à ONU, en allant voir chaque res­pon­sable pour le convaincre de l’intérêt de votre idée. Ça prend un temps fou, ça se ter­mine avec une réunion avec qua­rante per­sonnes dans la pièce, et ce n’est pas comme ça qu’on fait du bon jour­na­lisme. »

Qu’ils le veuillent ou non, les médias ne sont plus seule­ment des four­nis­seurs de conte­nu, mais aus­si des créa­teurs de tech­no­lo­gie. Et seuls ceux qui peuvent mon­ter rapi­de­ment des équipes plu­ri­dis­ci­pli­naires seront à même de mener des pro­jets rédac­tion­nels ambi­tieux sans les voir s’enliser.

3. « L’Afrique mérite mieux que le journalisme-hélicoptère »

Trou­ver des solu­tions afri­caines aux pro­blèmes afri­cains : l’adage vaut aus­si pour les médias, à en croire le jour­na­liste et poète Tolu Ogun­le­si. Basé à Lagos, au Nigé­ria, il en a assez de voir des repor­ters de télés occi­den­tales débar­quer dans un pays pour cou­vrir une crise pen­dant quelques heures, avant de repar­tir pour tou­jours :

« J’appelle ça le “jour­na­lisme-héli­co­ptère”. Les médias locaux, eux, sont là sur la durée. Depuis quelques années, les jour­na­listes afri­cains ont gagné en confiance, assez pour racon­ter leur propre expé­rience. Les réseaux sociaux ont per­mis à leur voix de por­ter davan­tage.

Avant, CNN ou la BBC étaient les seuls à avoir les moyens de domi­ner la conver­sa­tion mon­diale, main­te­nant on a des chaines comme Chan­nels au Nige­ria qui a très bien trai­té les récentes élec­tions.

Quand vous par­lez de l’endroit dans lequel vous vivez, où se trouve votre mai­son, vous pou­vez vous per­mettre d’aller plus loin, d’être plus nuan­cé. »

4. « Recruter un abonné pour son journal, ce n’est pas seulement lui prendre son argent »

Fini le temps où on pou­vait faire signer un chèque ou un for­mu­laire de pré­lè­ve­ment auto­ma­tique à son lec­teur et puis par­tir en cou­rant, en espé­rant qu’il reste fidèle pour les dix ou vingt ans à venir. C’est ce qu’a rap­pe­lé Jeff Jar­vis dans sa key­note :

« Les gens veulent désor­mais qu’il y ait une vraie col­la­bo­ra­tion entre leurs médias et eux. Un sen­ti­ment d’appartenance, un enga­ge­ment à faire des choses ensemble. […]

Il faut trou­ver de nou­velles façons de contri­buer, pas seule­ment en envoyant de l’argent, mais en fai­sant un effort, en pro­po­sant du conte­nu, de l’aide pour le mar­ke­ting, des lignes de code, bref tout ce qui peut aider dans notre mis­sion d’informer.

Et en retour, il faut trou­ver com­ment récom­pen­ser cette par­ti­ci­pa­tion, et ça ne peut pas être seule­ment l’accès à un conte­nu. Ça peut être une invi­ta­tion à un évé­ne­ment, mais aus­si une forme de recon­nais­sance sociale. »

Alors que beau­coup de sites d’actualité peinent à défi­nir ou rendre attrac­tives leurs offres d’abonnement, c’est peut-être cher­chant des « membres actifs » ou des « sou­tiens » plu­tôt que de simples « abon­nés » qu’ils réus­si­ront. La méthode a en tout cas réus­si pour Media­part.

5. « Le nouveau datajournalisme, c’est le journalisme de capteurs »

On pour­rait pen­ser que les cigales sont tou­jours dans le coin, qu’il suf­fit de s’installer dehors pour l’apéro pour com­men­cer à les entendre. Mais il en existe un genre par­ti­cu­lier, la magi­ci­ca­da Brood IIqui ne débarque sur la côte est des Etats-Unis qu’une fois tous les dix-sept ans.

Pour pré­voir le moment exact de son arri­vée et ne pas la rater, l’émission Radio­lab a lan­cé début 2013 le pro­jet Cica­da Tra­cker, et pro­po­sé aux inter­nautes moti­vés d’assembler un boî­tier élec­tro­nique capable de mesu­rer la tem­pé­ra­ture à 20 cen­ti­mètres sous la sur­face du sol, grâce à un cap­teur de tem­pé­ra­ture.

Des diodes lumi­neuses indiquent quand la tem­pé­ra­ture atteint 17,8 °C, soit juste avant le réveil des cigales mâles, qui rejoignent la sur­face et com­mencent à faire du bou­can pour atti­rer les femelles. Les don­nées étaient ensuite cen­tra­li­sées pour dres­ser des cartes natio­nales.

Si vous avez envie de tes­ter ça dans votre garage afin de vous pré­pa­rer pour la vague de 2030, le fabri­cant Ardui­no pro­pose toute une gamme de sup­ports qu’on branche à son ordi­na­teur et sur les­quels se montent des cap­teurs de tem­pé­ra­ture, de son, de vent, d’humidité, d’accélération, de lumière, de proxi­mi­té, de rythme car­diaque, de ten­sion arté­rielle…

Tous ces pro­duits (pré­sen­tés par la crea­tive tech­no­lo­gist Lin­da Sand­vik à Pérouse) sont loins d’être nou­veaux mais, un peu comme les drones, ils ouvrent de nou­veaux hori­zons aux jour­na­listes et aux acti­vistes bidouilleurs. Comme ces étu­diants chi­nois qui ont fait voler des cerf-volants pour mesu­rer la pol­lu­tion dans  le ciel chi­nois.

6. « Aujourd’hui, tu peux plus te contenter d’être un observateur, il faut t’engager »

Le jour­na­liste est de moins en moins vu comme un pur esprit, obser­va­teur objec­tif de la marche du monde mais ne pre­nant jamais part aux évé­ne­ments qui le secouent.

Ce mythe-là a vécu, comme l’a prou­vé la récente ini­tia­tive du Guar­dian, qui veut faire pres­sion sur la fon­da­tion Bill et Melin­da Gates et d’autres fonds d’investissement afin qu’ils n’investissent plus dans les entre­prises exploi­tant les éner­gies fos­siles, afin de lut­ter contre le réchauf­fe­ment cli­ma­tique.

Une vraie libé­ra­tion pour Aron Pil­ho­fer :

« Après vingt ans de jour­na­lisme, je m’étais tou­jours arrê­té devant cette porte-là. On est là pour racon­ter ce qui se passe, ce qui ne va pas, ce qu’il fau­drait faire, mais on ne s’empare pas d’un com­bat. Et ça, c’est vrai­ment frus­trant à force.

Ce serait impos­sible de faire ça au New York Times, ils ne veulent vrai­ment pas aller vers un « jour­na­lisme de solu­tions. »

Beau­coup de pro­jets reposent aus­si sur la col­la­bo­ra­tion avec des orga­ni­sa­tions non gou­ver­ne­men­tales (ONG) ou des groupes d’activistes, comme le lan­ce­ment de la revue Alter-mondes, en France.

Pourquoi les sites d’actu se servent mal de leurs stats, et comment ça peut changer

La salle de contrôle des vols spatiaux de la Nasa en 2005 (Nasa).
La salle de contrôle des vols spa­tiaux de la Nasa en 2005 (Nasa).

Ça fait par­tie de ces confé­rences où l’on se sur­prend à applau­dir et à encou­ra­ger men­ta­le­ment l’intervenant pen­dant son expo­sé, tant ce qu’il dit paraît per­ti­nent.

Sti­jn Debrou­were, spé­cia­liste des sta­tis­tiques des sites de médias, par­lait jeu­di au Fes­ti­val inter­na­tio­nal de jour­na­lisme de Pérouse. Voi­ci une retrans­crip­tion que j’espère fidèle, mille excuses d’avance si j’ai défor­mé un pro­pos ou raté une idée impor­tante

Sti­jn Debou­were. Je tra­vaille sur les sta­tis­tiques des sites d’information depuis quatre à cinq ans, j’ai com­men­cé dans des médias locaux (télé­vi­sions et quo­ti­dien), ensuite j’ai rejoint le ser­vice d’analyse des don­nées du Guar­dian. Récem­ment, j’ai réa­li­sé une mis­sion pour le Tow Cen­ter  sur ces sujets.

J’ai pu voir des sta­tis­tiques de beau­coup d’entreprises dif­fé­rentes, et je me suis aper­çu que les mêmes pro­blèmes appa­raissent un peu par­tout.

Quand on parle des sta­tis­tiques d’un site, bien sou­vent l’image men­tale qui se forme est celle d’une salle de contrôle sophis­ti­quée, comme celle de la Nasa à Hous­ton, où chaque employé a plein de moni­teurs dif­fé­rents.

Tra­vailler de cette façon a bien mar­ché pour la Nasa : dans le cas d’Apol­lo 13, c’est même ce qui a per­mis de rame­ner les astro­nautes sur Terre mal­gré les défaillances, grâce à toutes les don­nées à dis­po­si­tion que les ingé­nieurs ont pu ana­ly­ser pour déter­mi­ner la marche à suivre.

Ça peut aus­si mar­cher dans des start-ups ou des entre­prises cen­trées sur les nou­velles tech­no­lo­gies, on voit qu’elles réus­sissent à lever des fonds ou réa­li­ser un bon chiffre d’affaires en uti­li­sant cor­rec­te­ment les indi­ca­teurs dont elles dis­posent.

Mais ça ne marche pas aus­si bien pour les médias. On vou­drait des outils simples, objec­tifs et qui aident à la déci­sion, et ce qu’on a bien sou­vent, c’est du « bruit », des fausses pistes et un miroir aux vani­tés.

Et quand on uti­lise mal les sta­tis­tiques, ça peut avoir des consé­quences néfastes, comme ces posts sur Face­book où on « opti­mise » les titres pour chas­ser les clics, avec des for­mules du type « vous n’allez pas croire ce qui arrive à ce chat après ça ».

Selon le consul­tant amé­ri­cain Peter Dru­cker, la meilleure façon de sup­pri­mer toute per­cep­tion est d’inonder les sens avec des sti­mu­li. Ça veut dire que les ser­vices que vous uti­li­sez doivent être confi­gu­rés pour vous don­ner uni­que­ment l’information que vous sou­hai­tez avoir. Sinon, vous ne pour­rez rien faire.

Dans les rédac­tions aujourd’hui, les métriques se sont peu à peu accu­mu­lées : Google Ana­ly­tics, Face­book Insights, Twit­ter Ana­ly­tics… Ce sont de bons outils, mais on se retrouve avec des dizaines de tableaux de bord dif­fé­rents, tous mis à jour constam­ment.

Il faut se poser des ques­tions de base. Pour­quoi est-ce qu’on regarde des stats ? Parce qu’on veut pou­voir en tirer des conclu­sions. Mais en réa­li­té, peu de rédac­tions sont capables de réagir immé­dia­te­ment à une don­née, par exemple faire un article quand un sujet est en train de buz­zer.

Je croise des jour­na­listes très accros à Chart­beat [ser­vice de sta­tis­tiques sur la fré­quen­ta­tion de son site mesu­rées en temps réel, ndlr], il fau­drait leur pas­ser sur le corps pour leur enle­ver ça. Mais quand je leur demande à quoi ça leur sert vrai­ment, ils ne savent pas trop quoi répondre.

Et vous avez sûre­ment déjà assis­té à une réunion où quelqu’un débarque avec une grande idée, un chan­ge­ment à faire sur le site, en ayant au préa­lable sélec­tion­né pré­ci­sé­ment LA don­née qui va dans son sens, en igno­rant tout le reste.

Sans par­ler des biais qui peuvent se glis­ser. Il y a quelques années, You­Tube a fait un gros effort pour opti­mi­ser les pages, et accé­lé­rer le char­ge­ment des vidéos. Quand ils ont mis ces chan­ge­ments en pro­duc­tion, ils se sont ren­dus comptes que les métriques allaient dans le mau­vais sens, qu’en fait le temps de char­ge­ment des vidéos avait ten­dance à aug­men­ter.

C’est une don­née cru­ciale pour eux, donc ils avaient un vrai pro­blème. En ana­ly­sant davan­tage, ils se sont aper­çus qu’ils avaient tel­le­ment bien tra­vaillé que des inter­nautes avec des connexions lentes ou de vieux ordi­na­teurs s’étaient mis à regar­der des vidéos, alors qu’avant ils ne pou­vaient pas du tout le faire.

Et ce sont ces nou­veaux uti­li­sa­teurs qui fai­saient plon­ger les sta­tis­tiques, parce que les vidéos met­taient beau­coup de temps à se char­ger pour eux – mais au moins, ils pou­vaient les voir. Les mêmes don­nées qui les ont induits en erreur leur ont per­mis de com­prendre vrai­ment ce qui se pas­sait, en les exa­mi­nant de plus près.

Sachant tout ça, qu’est-ce qu’on peut faire pour mieux tra­vailler les sta­tis­tiques ?

1. Avant de regarder vos statistiques, regardez votre site

D’abord, il faut gar­der en tête qu’il y a plein de chan­ge­ments pos­sibles sans même avoir à les consul­ter, il suf­fit d’ouvrir les yeux.

On sait par exemple que les news­let­ters sont une façon de gagner du tra­fic et d’avoir des lec­teurs plus fidèles. Regar­der votre site : com­bien de temps vous faut-il pour vous ins­crire à la news­let­ter ?

Même remarque pour le pla­ce­ment des bou­tons de par­tage des réseaux sociaux : est-ce qu’ils sont acces­sibles, est-ce qu’ils sont assez visibles ? Ce sont des choses très simples à cor­ri­ger.

Un autre conseil que je donne, c’est d’avoir une check-list à rem­plir avant toute publi­ca­tion d’un conte­nu.

Je m’aperçois que dans beau­coup de sites, il y a toute une par­tie du conte­nu qui n’est jamais mis en avant nulle part, ni sur la page d’accueil, ni sur les réseaux sociaux. Il faut pas­ser par une sous-sous-rubrique pour y accé­der. Même leur auteur ne tweete pas un lien vers son article une fois publié !

Il faut avoir une stra­té­gie interne pour chaque publi­ca­tion, par exemple pro­gram­mer des tweets avec outils comme Buf­fer pour cou­vrir les dif­fé­rents fuseaux horaires. Véri­fier que l’article com­porte bien des liens externes et internes, c’est aus­si impor­tant, et c’est le genre de choses qu’on peut mettre dans une check-list. Vous voyez, il y a zéro tech­no­lo­gie en jeu ici, juste du bon sens.

2. Ne vous contentez pas des valeurs proposées par défaut

Ensuite, il faut mesu­rer les bonnes choses. Trop sou­vent, on se contente des métriques qui sont pro­po­sées par défaut. Si Google Ana­ly­tics vous pro­pose trois mesures quand on charge la page (par exemple « ses­sions », « uti­li­sa­teurs » et « pages vue»), ça ne veut pas for­cé­ment dire que ce sont ces trois métriques-là que vous devez sur­veiller.

Au début, il était beau­coup ques­tion de pages vues, ensuite de « reach », après d’engagement. Je me sou­viens qu’un type a publié une tri­bune un jour sur Medium pour expli­quer qu’il fal­lait vrai­ment regar­der le temps pas­sé sur le site, que c’était ça l’important.

Des clients ont com­men­cé à m’appeler et à me dire qu’ils vou­laient faire pareil, et je leur ai dit : « Vous allez vrai­ment chan­ger com­plè­te­ment de stra­té­gie, juste parce qu’un type a écrit ça sur Medium ?»

3. Regardez les ratios plutôt que les totaux

Il faut s’intéresser davan­tage aux ratios qu’aux valeurs abso­lues. Le nombre de pages vues, par exemple, ça ne m’intéresse pas for­cé­ment si je le prends iso­lé­ment. En revanche, si je com­pare avec le nombre d’articles publiés dans la jour­née, ça peut deve­nir inté­res­sant.

Si le nombre de pages vues aujourd’hui est le double de celui d’hier et que le nombre d’articles publiés a dou­blé aus­si, ce n’est pas une bonne nou­velle, ça veut dire qu’on n’a pas amé­lio­ré la visi­bi­li­té de chaque conte­nu. Regar­der le nombre de pages vues par auteur, ça peut être bien aus­si.

Des rédac­teurs en chef me disent : « On ne publie pas beau­coup le week-end parce qu’on n’a pas beau­coup de visi­teurs le week-end. » Mais en fait, c’est parce qu’ils publient peu le week-end qu’ils n’ont pas beau­coup de tra­fic le week-end – en tout cas, c’est une hypo­thèse que je ferais…

Si on regarde le nombre de pages vues par article, à chaque heure du jour ou bien pour chaque jour de la semaine, on peut sor­tir de ce type de pro­blème d’œuf et de poule.

4. Suivez moins d’indicateurs mais suivez-les mieux

Il faut aus­si réduire le nombre de métriques sur­veillées. Se concen­trer sur la fidé­li­té des lec­teurs par exemple, c’est un bon réflexe, mais ça peut vous mettre dans des situa­tions sur­pre­nantes. Met­tons qu’un de vos articles devienne viral : ça va faire chu­ter vos indi­ca­teurs de  fidé­li­té, parce que vous allez atti­rer sou­dain des gens qui ne vien­dront qu’une fois chez vous, pour un seul conte­nu.

Ce que je pré­fère obser­ver, c’est l’évolution des frequent users, les lec­teurs régu­liers, une notion uti­li­sée par les entre­prises tech­no­lo­giques : par exemple, on regarde l’évolution de ceux qui ont pas­sé au moins dix ses­sions dans les trois der­niers jours. Et là, on se rend compte que c’est une courbe beau­coup plus stable, les pics de tra­fic sont gom­més.

Quand Face­book s’est lan­cé, on ne pou­vait s’y enre­gis­trer qu’avec e-mail héber­gé par une série d’universités amé­ri­caines. Ça fai­sait donc très peu d’utilisateurs en valeur abso­lue. Mais les fon­da­teurs ont sen­ti qu’ils tenaient un ser­vice inté­res­sant quand ils se sont aper­çus que les gens res­taient très long­temps quand ils venaient.

Dans les rédac­tions, on ne mesure pas assez la qua­li­té des conte­nus. Une expé­rience simple à réa­li­ser, c’est de deman­der aux jour­na­listes de don­ner une note de 1 à 10 au conte­nu qu’il vient de publier. On peut deman­der aux lec­teurs de le faire aus­si. Au final, cette sta­tis­tique obte­nue de façon arti­sa­nale est aus­si impor­tante que les chiffres de Google Ana­ly­tics.

5. Cherchez un bon compromis plutôt qu’un objectif isolé

Plu­tôt que des cibles ou des objec­tifs, il faut cher­cher des sweet spots, de bons com­pro­mis. « Sur­per­for­mer » peut être aus­si mau­vais pour un site que « sous-per­for­mer ».

Met­tons que vous vou­liez abso­lu­ment mul­ti­plier le nombre de conte­nus en ligne. Vous allez vous orga­ni­ser pour que vos auteurs publient 50 articles chaque semaine. Votre tra­fic va aug­men­ter, OK, ça peut sem­bler super. Mais la qua­li­té de ce qui est pro­duit va plon­ger, et si vous ne la mesu­rez pas, vous ne le sau­rez jamais.

Du coup on va plu­tôt se dire : peut-être qu’on peut réduire un peu la lon­gueur des articles, ce qui nous per­met­trait d’en publier un peu plus, sans que le lec­teur ne se sente lésé.

J’entends dire : « Notre objec­tif est d’attirer un mil­lion de visi­teurs en plus en pro­ve­nance des réseaux sociaux. » OK, mais quel effet ça va avoir sur les autres métriques ?

Sur le Web, on s’est vite aper­çu qu’il n’y avait pas de cor­ré­la­tion entre la lon­gueur d’un article et le nombre de visites qu’il reçoit. Ce n’est pas parce que le texte est plus long qu’il sera plus vu.

Du coup, cer­tains ont dit : il faut faire court, pour faire plus de pages vues. D’accord, mais on en fait quoi ? La plu­part des sites ont déjà trop d’inventaire, les cam­pagnes publi­ci­taires ne sont pas assez nom­breuses pour rem­plir tous les empla­ce­ments.

Si vous ne le moné­ti­sez pas, ce tra­fic sup­plé­men­taire, c’est un tra­fic-pou­belle : en véri­té, vous n’en vou­lez pas ; ce que vous vou­lez, ce sont des lec­teurs qui reviennent sou­vent.

Les sta­tis­tiques doivent être au ser­vice d’un pro­jet, ce ne sont pas des buts en soit.

Quand je parle à des gens des entre­prises de tech­no­lo­gie, ils se demandent com­ment uti­li­ser leurs sta­tis­tiques pour amé­lio­rer le ser­vice qu’ils rendent aux inter­nautes ? Mais côté médias, la ques­tion qu’on me pose c’est : quelle est la sta­tis­tique que je dois cibler ? Ils ne veulent pas faire gran­dir le site, le rendre meilleur. Juste faire mon­ter des chiffres.

6. Faites des tests sur la durée avant de décider

Il ne faut pas hési­ter à faire des expé­riences, comme celle des articles ever­green de Vox : ils ont pris des conte­nus forts publiés plu­sieurs mois avant, ils les ont mis à jour et repu­blié. Et ils ont gagné beau­coup de pages vues, pour des conte­nus qui étaient enter­rés dans les archives. Cer­tains lec­teurs les avaient ratés, d’autres les avaient oubliés, dans tous les cas ils étaient contents de les lire.

Slate aus­si tente des choses : par exemple, ils demandent à leur rédac­teur de faire du  tra­fic who­ring pen­dant toute une jour­née ; chas­ser les clics avec un maxi­mum de conte­nus très attrac­tifs. En échange, ils vont avoir deux ou trois jours sans contraintes, pour creu­ser un sujet.

Même chose avec Quartz, et leur théo­rie sur les conte­nus de lon­gueur moyenne, qu’il faut évi­ter de publier, pour pri­vi­lé­gier les articles soit plus courts, soit plus longs [la Quartz curve, ndlr].

Il faut cepen­dant lais­ser ces expé­riences vivre assez long­temps. Un seul article sur une nou­velle thé­ma­tique ne suf­fit pas à savoir s’il faut lan­cer une nou­velle rubrique, pour­tant je l’ai vu faire aus­si.

D’abord parce que Google Ana­ly­tics pra­tique l’échantillonnage : les cal­culs ne sont pas for­cé­ment fait sur l’ensemble des stats, mais sur un échan­tillon, pour que ça aille plus vite. Du coup un chan­ge­ment ponc­tuel aura moins d’impact.

Mais sur­tout parce qu’il y a un tas de fac­teurs exté­rieurs qui peuvent influer énor­mé­ment, comme l’auteur de l’article ou l’heure de publi­ca­tion.

7. Montrez à vos journalistes des mesures qui ont du sens pour eux

Une bonne pra­tique, c’est aus­si de pro­po­ser la bonne métrique à la bonne per­sonne. Sou­vent, la frus­tra­tion res­sen­tie face aux sta­tis­tiques vient du fait qu’on n’a pas vrai­ment de prise sur les chiffres qu’on vous donne.

Par exemple, amé­lio­rer la visi­bi­li­té de l’abonnement à la news­let­ter, c’est un objec­tif inté­res­sant pour desi­gner, mais pas pour le jour­na­liste, qui ne peut rien faire pour chan­ger ça.

Pour un jour­na­liste, savoir le nombre de visites que son article a fait, ça n’est pas très utile fina­le­ment, puisqu’il a déjà ter­mi­né son tra­vail.

Même chose si vous met­tez un grand pan­neau lumi­neux dans la rédac­tion avec des infor­ma­tions du type : « les pages vues ont bais­sé de 5% par rap­port à hier ». Le jour­na­liste va se dire : « OK, mais qu’est-ce que je peux y faire ‚à mon niveau ?» Au final, ça aura des effets néfastes sur sa moti­va­tion.

8. Analysez vous-même vos données

Quand vous regar­dez vos sta­tis­tiques, sachez que le bou­ton « Expor­ter » est votre meilleur ami. Récu­pé­rer les don­nées brutes et les ana­lyse vous-mêmes dans un tableur de type Excel, ça va vous per­mettre de creu­ser davan­tage et de gar­der le plus per­ti­nent.

Au final, les stats en temps réel ont leur inté­rêt, c’est cool à regar­der, ça donne l’impression que vous êtes dans la salle de contrôle de la Nasa. Mais régler des petits pro­blèmes sur le site, cocher des cases sur une check-list, c’est peut-être moins pres­ti­gieux, cepen­dant c’est ça  qui fait la dif­fé­rence. Et pour les médias il y a de gros gains à faire avec un mini­mum d’efforts, dans cer­tains cas il suf­fit de se bais­ser pour les ramas­ser.

L’économiste Robert Solow a décrit dans les années 70 un para­doxe : les entre­prises dis­po­saient d’ordinateurs, de tableurs (c’était nou­veau à l’époque), mais pour­tant la pro­duc­ti­vi­té ne s’est pas vrai­ment amé­lio­rée à cette période.

C’est un peu pareil pour les médias : les sta­tis­tiques ont le poten­tiel de vrai­ment amé­lio­rer les choses, mais ce n’est pas le cas pour le moment. D’où l’intérêt d’écouter Peter Dru­cker, et d’arrêter de se lais­ser sub­mer­ger par elles.

Mis à jour le 17/4 à 21h30. Quelques pré­ci­sions et menus chan­ge­ments grâce aux retours du confé­ren­cier que j’ai reçus par e-mail. Une erreur cor­ri­gée : c’est You­Tube et non Face­book qui a eu des stats sur­pre­nantes après avoir opti­mi­sé le char­ge­ment des vidéos.

Sti­jn Debrou­were a eu la gen­tillesse d’y ajou­ter une série de liens pour ceux qui sou­haitent pro­lon­ger leur réflexion sur le sujet :

Pourquoi il faut des licornes dans les rédactions (et ce qu’on peut faire avec)

Une licorne sur un laptop (Yosuke Muroya/Flickr/CC-NC)
Une licorne sur un lap­top (Yosuke Muroya/­Fli­ckr/CC-NC)

A en croire le joli panel réuni à l’hôtel Bru­fa­ni lors de la pre­mière jour­née du Fes­ti­val inter­na­tio­nal de jour­na­lisme de Pérouse, les rédac­tions doivent d’urgence embau­cher des « licornes » afin de mieux inno­ver sur les sup­ports numé­riques et de réus­sir leur muta­tion.

Ces « licornes », ce sont les jour­na­listes ayant des com­pé­tences de déve­lop­pe­ment ou, inver­se­ment, des déve­lop­peurs aimant tra­vailler sur l’actualité. Comme l’animal mytho­lo­gique, ces pro­fils sont rares et donc pré­cieux au sein d’un effec­tif.

C’est le constat dres­sé par les inter­ve­nants de ce débat :

Voi­ci une retrans­crip­tion de ce qui s’est racon­té, modu­lo quelques ellipses et refor­mu­la­tions de mon fait – d’avance, mille excuses si j’ai défor­mé un pro­pos ou raté une idée impor­tante.

Jac­qui Maher. Je suis du Queens, à New York, et quand j’étais jeune je vou­lais être poé­tesse. Heu­reu­se­ment pour moi, avant d’entrer à la la fac, j’ai com­men­cé à traî­ner avec un groupe de hackers. J’avais 15 ans, et c’est un âge où on trouve ce type de per­sonnes plu­tôt cool, mais j’aimais aus­si leurs idées et leur façon de voir le monde.

Vers 1999, la Hearst Cor­po­ra­tion a lan­cé un « stu­dio inter­ac­tif » que j’ai rejoins. J’ai notam­ment fait un CMS [content mana­ging sys­tem, ser­vice qui per­met de gérer les conte­nus publiés par un site web, ndlr] pour Popu­lar Mecha­nics [une revue scien­ti­fique amé­ri­caine, ndlr] mais aus­si des quiz pour Cos­mo­po­li­tan.

« Je suis passée par Friendster en Californie et un hôpital au Malawi »

Il était un peu trop tôt pour tout ça, et le stu­dio a fini par fer­mer. J’ai tra­vaillé un temps en Cali­for­nie, pour des start-ups comme Friend­ster, un réseau social que les plus jeunes d’entre vous ne connaissent sans doute pas. J’ai trou­vé inté­res­sant de voir com­ment on pou­vait mettre au point une tech­no­lo­gie pour résoudre un pro­blème, en l’occurence per­mettre aux gens de retrou­ver leurs amis.

J’ai ensuite voya­gé en Afrique, j’ai tra­vaillé pour une ONG de lutte contre le sida au Mala­wi. J’ai fini par ren­trer à New York. Un ami avait trou­vé un job dans une nou­velle équipe que le New York Times consti­tuait. J’ai pas­sé un entre­tien et j’ai fini pas être embau­chée un an plus tard.

J’y ai notam­ment tra­vaillé sur un outil mis en ligne après le trem­ble­ment de terre à Haï­ti pour aider les gens qui cher­chaient des nou­velles de leur proches, en col­la­bo­ra­tion avec Google et la Croix Rouge.

J’ai glo­ba­le­ment trou­vé le tra­vail au sein d’une rédac­tion très gra­ti­fiant, com­pa­ré à ce qu’on fait dans une start-up ou une ONG.

Mais j’ai fini par démé­na­ger à Londres pour rejoindre mon com­pa­gnon et tra­vailler pour la BBC. Je tra­vaille notam­ment sur la cou­ver­ture des élec­tions et sur des outils de nar­ra­tion inter­ac­tive.

Aron Pil­ho­fer. J’ai un par­cours très clas­sique, avant de com­men­cer à m’intéresser aux don­nées, au data­jour­na­lisme. C’est une spé­cia­li­té qui peut se décli­ner de beau­coup de façons, et ce n’est pas for­cé­ment quelque chose de si nou­veau.

Ce qui est de nou­veau en revanche, c’est la capa­ci­té qu’on a désor­mais d’utiliser les don­nées pour créer des récits qui ont une forme non tra­di­tion­nelle. On est en train de voir appa­raître de nou­veaux for­mats.

Pre­nez la mode pour l’expla­na­to­ry jour­na­lism [le jour­na­lisme péda­go­gique, que pra­tiquent aus­si les Déco­deurs du Monde, ndlr] : pour moi, les meilleurs dans ce domaine, c’est la rubrique Upshot du New York Times, parce qu’ils ne se contentent pas du texte mais tra­vaillent aus­si beau­coup sur le visuel.

« Ce n’est pas compliqué, mais sans licorne vous ne pourrez pas le faire »

Mais pour faire ça, il faut des jour­na­listes ayant des com­pé­tences en déve­lop­pe­ment, sinon, vous serez inca­pables de pro­duire ce genre de conte­nu.

Pre­nez le pro­jet Immi­grants in Their Own Words, du Guar­dian. On a vou­lu que les immi­grants prennent eux-mêmes la parole, alors que leur his­toire est tou­jours racon­tée par d’autres.

Le résul­tat est plu­tôt basique : des textes et des images, le tout créé entiè­re­ment par les lec­teurs du Guar­dian eux-mêmes.

Ça a l’air simple, mais ça met en œuvre pas mal de choses en cou­lisses. Il vous faut un CMS qui va gérer le cas où il y a une image avec le texte et celui où il n’y en a pas, mais aus­si gérer le cas où l’image est au for­mat por­trait et celui où elle au for­mat pay­sage.

Et tant qu’à faire, vous vou­lez que tout ça soit dans un gaba­rit qu’on puisse réuti­li­ser plus tard.

Au final, rien de très com­pli­qué, mais si vous n’avez pas une licorne dans votre rédac­tion, vous ne pour­rez pas le faire.

La page qu’on a mise en ligne pour suivre tous les son­dages publiés avant les élec­tions en Grande-Bre­tagne vise à aider nos lec­teurs à abor­der une pro­blé­ma­tique qui peut sem­bler simple, mais qui est infi­ni­ment com­plexe si on va dans le détail.

On pro­duit des syn­thèses gra­phiques de toutes les études d’opinion et de leur évo­lu­tion dans le temps, et on montre les bas­cu­le­ments qui sont en train de s’opérer cir­cons­crip­tion par cir­cons­crip­tion.

C’est un pro­blème tech­no­lo­gique, c’est un pro­blème de desi­gn, et c’est un pro­blème de jour­na­lisme.

Jac­qui Maher. J’ai tra­vaillé pour un jour­nal papier et je tra­vaille désor­mais pour une radio. Dans les deux cas, le fait d’avoir à s’occuper d’un autre mode de dif­fu­sion que le numé­rique est un han­di­cap, bien sûr.

Mais à la BBC je trouve les gens glo­ba­le­ment plus à l’aise avec la tech­no­lo­gie, notam­ment parce que c’est une struc­ture où les ingé­nieurs ont tou­jours joué un rôle impor­tant, au fil des inno­va­tions de la radio et de la télé­vi­sion.

John Crow­ley.  Il y a un vrai chan­ge­ment en cours, on est en train de pas­ser d’un trai­te­ment de l’information prin­ci­pa­le­ment cen­tré sur le texte à quelque chose davan­tage fon­dé sur le visuel et les inter­ac­tions.

La BBC a publié Syrian Jour­ney, une sorte de jeu pla­çant l’internaute dans la peau d’un réfu­gié syrien ten­tant de rejoindre l’Europe – dans beau­coup de cas, le voyage se ter­mine par la mort.

Elle a été cri­ti­quée, cer­tains ont trou­vé mal­sain le fait de prendre une actua­li­té tra­gique pour en faire quelque chose de ludique. L’idée que dans l’avenir, l’actualité sera jouée plu­tôt qu’elle sera lue peut être dif­fi­cile à accep­ter pour beau­coup d’entre nous.

Pour­tant, le jeu vidéo est pra­ti­qué par une part gran­dis­sante de la popu­la­tion. Et désor­mais, c’est le prin­ci­pal concur­rent des médias, puisqu’on peut consa­crer son temps pas­sé dans le métro le matin à l’un ou à l’autre, sur son smart­phone.

« Hé, mon article est prêt, tu peux ajouter une illustration ?» Ben non.

Pour pro­duire ce type de conte­nus, là encore, il fau­dra des licornes.

Mais il faut savoir tra­vailler avec elles. Par exemple, ce qui ne marche pas, c’est de pro­duire un article et ensuite de leur deman­der : « Hé, tu peux pas ajou­ter une illus­tra­tion ?» Il faut les asso­cier dès le départ au tra­vail sur l’article.

Il faut aus­si que les licornes apprennent à mieux com­mu­ni­quer sur leur tra­vail. Par exemple, j’ai deman­dé à nos employés qui tra­vaillent sur le visuel par­tout dans le monde d’envoyer un e-mail à l’équipe à chaque fois qu’elles met­taient quelque chose en ligne, pour expli­quer ce qui a été fait et com­ment ça a été fait.

Le Wall Street Jour­nal embauche des déve­lop­peurs, mais il y a encore par­fois un sen­ti­ment que ce sont des per­sonnes exté­rieures à la rédac­tion, qu’il y a « eux » et qu’il y a « nous ».

Ça me rap­pelle ce que j’ai vécu il y a quelques années, au Dai­ly Tele­graph, quand la direc­tion avait fait venir « quelqu’un d’Internet » au sein de la rédac­tion papier. Cer­tains de ses membres avaient dit : « Mais qu’est-ce que “quelqu’un d’Internet” peut bien nous apprendre ?»

Encore aujourd’hui, la pro­duc­tion de data­vi­sua­li­sa­tions ne colle pas tou­jours au mode de fonc­tion­ne­ment d’une rédac­tion, notam­ment au niveau des cri­tères d’évaluation : pour un rédac­teur clas­sique, être un bon jour­na­liste c’est écrire bien, sor­tir des scoops. C’est aus­si cette culture qui est en train de chan­ger.

J’ai tra­vaillé pen­dant six mois sur 100 Years Lega­cies, col­lec­tion de cent his­toires sur la Pre­mière Guerre mon­diale. Il y a assez de textes pour un petit livre, mais on ne peut pas le devi­ner sur la page d’accueil, c’est très frag­men­té. On uti­lise dedans plein de petits modules inter­ac­tifs, et chaque his­toire peut être par­ta­gée sépa­ré­ment sur les réseaux sociaux.

On y a pas­sé six mois et on a vou­lu capi­ta­li­ser sur ce tra­vail, du coup on a repris ce for­mat après la mort de Robin Williams, pour mul­ti­plier les angles sur cet acteur.

« Des outils pour l’équipe, pas seulement des contenus pour les lecteurs »

Enfin, nos licornes ne pro­duisent pas que des choses des­ti­nées au lec­teur, mais aus­si des outils pour l’équipe, par exemple un petit module qui per­met de géné­rer une carte de situa­tion en quelques secondes.

Jac­qui Maher.  C’est variable mais c’est une grosse par­tie de mon tra­vail en ce moment. Par exemple, je trouve ça moti­vant de tra­vailler sur des outils des­ti­nés aux jour­na­listes d’investigation, il y a beau­coup à faire dans ce domaine.

J’aime ce qu’on peut faire avec le code, mais je n’aime pas l’utiliser sans avoir un but concret, juste pour opti­mi­ser un algo­rithme par exemple. Pour nos besoins, pas besoin d’être dans la pro­gram­ma­tion hard­core.

John Crow­ley. Pour filer la méta­phore avec la licorne, je dirais qu’il ne faut pas essayer d’attraper un pro­fil de ce type, plu­tôt le lais­ser venir.

Ce ne sont pas des gens qui veulent un bou­lot clas­sique, chaque jour de 9 heures à 18 heures. Ils veulent chan­ger les choses. Il faut aus­si qu’ils tiennent bien la pres­sion, par­fois un déve­lop­pe­ment doit être fait dans la jour­née, il faut avoir une dose de réflexes jour­na­lis­tiques.

Jac­qui Maher.  C’est vrai que les dead­line sont plus dures à gérer dans les rédac­tions que dans les entre­prises tech­no­lo­giques comme Google, même si là-bas aus­si il y a des délais à tenir.

[…]

Aron Pil­ho­fer.  Le New York Times ne met pas sou­vent ses pro­duc­tions en open source parce que la plu­part du temps, ce qui est pro­duit n’a pas les carac­té­ris­tiques d’un pro­jet open source, ce n’est pas quelque chose que d’autres peuvent faci­le­ment décli­ner.

« L’open source, la règle au Guardian, l’exception au New York Times »

Le Guar­dian a une approche dif­fé­rente, à cause de la volon­té affi­chée pra­ti­quer l’open jour­na­lism : on peut dire qu’il pra­tique l’ouverture par défaut, alors que pour le New York Times ce sera l’exception.

Ce n’est pas une cri­tique, d’ailleurs cer­tains pro­jets que le Guar­dian met sur Github [pla­te­forme per­met­tant de publier un pro­gramme et de le faire évo­luer, ndlr] ne sont jamais uti­li­sés par quelqu’un d’extérieur au Guar­dian.

Cela dit, je me rends compte grâce à cette confé­rence qu’on tra­vaille sur un outil de car­to­gra­phie sim­pli­fié, en même temps que le Wall Street Jour­nal et se concer­ter, c’est un peu idiot.

[…]

John Crow­ley. C’est vrai que notre façon de tra­vailler peut sem­bler dif­fi­ci­le­ment durable d’un point de vue éco­no­mique, d’autant que cer­tains pro­jets, comme celui qu’on a fait sur les archives de la Pre­miere League [le cham­pion­nat de foot anglais, ndlr], n’ont pas mar­ché.

Le jour où on a lan­cé 100 Years Lega­cies, je peux vous dire que j’ai ser­ré les fesses, mais heu­reu­se­ment on a fait 3 mil­lions de pages vues avec…

Aron Pil­ho­fer.  C’est un vrai pro­blème. A la base, il faut qu’il y ait une envie per­son­nelle, et un sou­tien de la hié­rar­chie. Et après, il faut des gens pour le faire.

La bonne nou­velle, c’est qu’il y a aujourd’hui un nombre incroyable d’endroits où se for­mer ou apprendre des outils. D’ailleurs, ces der­niers se moder­nisent et sont plus faciles à prendre en main.

Je me sou­viens de l’époque où je rece­vais un coup de fil à minuit : « Hé, le truc qu’on a publié est plan­té, on fait quoi ?» Ce n’est plus comme ça aujourd’hui.

Nous, on tra­vaille beau­coup avec Google Sheets [des feuilles de cal­cul qui contiennent les textes et nombres uti­li­sés dans une info­gra­phie ou un mini-site, ndlr] pour gérer le conte­nu de nos pro­duc­tions, ça évite une com­plexi­té sup­plé­men­taire à gérer.

Beau­coup de gens avec qui je bosse viennent du ser­vice infor­ma­tique, ils aiment tra­vailler avec la rédac­tion sur des pro­jets qui ont plus de sens pour eux que cher­cher à opti­mi­ser le char­ge­ment d’une par­tie du site.

Allez voir des gens avec des auto­col­lants sur leur lap­top qui parlent de trucs comme l’Open Know­ledge Foun­da­tion [asso­cia­tion mili­tant pour la culture libre et l’open data, ndlr]. Je suis sérieux ! Allez dans les conven­tions, par­tez à la ren­contre de ces uni­vers.

« Si votre rédacteur en chef est enthousiaste, il trouvera un peu d’argent »

Si vous arri­vez à enthou­sias­mer votre rédac­teur en chef, ça mar­che­ra, il trou­ve­ra un peu d’argent coin­cé au fond d’un fau­teuil pour prendre un free­lance. Ensuite, cet enthou­siasme se dif­fu­se­ra à l’ensemble de la rédac­tion, et puis vous avan­ce­rez pas à pas.

La chance que vous avez, c’est qu’il y a énor­mé­ment de choses dis­po­nibles en open source : chaque ligne de code pro­duite par Pro Publi­ca [fon­da­tion amé­ri­cain finan­çant des inves­ti­ga­tions d’intérêt public, ndlr] ou encore les outils du Knight­lab [labo­ra­toire de la Knight Foun­da­tion, basée dans l’université Nor­th­wes­tern, ndlr].

[…]

Aron Pil­ho­fer. Je ne connais pas la taille du mar­ché du tra­vail pour les licornes… Mais on ne leur demande pas que de faire des petits gra­phiques, l’idée c’est d’innover avec eux, d’affronter les évo­lu­tions en cours, y com­pris du point de vue du busi­ness model.

Je sais cepen­dant que ce mar­ché est infi­ni­ment plus grand qu’il y a dix ans,et qu’il va conti­nuer à gran­dir très vite. Aujourd’hui, je serais inca­pable nom­mer toutes les équipes qui tra­vaillent comme nous aux Etats-Unis, alors qu’à l’époque, on les comp­tait sur les doigts d’une seule main.

[…]

Aron Pil­ho­fer. Mon obses­sion du moment, c’est de don­ner une meilleure visi­bi­li­té aux conte­nus que nous pro­dui­sons

Quand on tra­vaille long­temps sur un pro­jet, on est déçus si l’équipe char­gée de com­po­ser la page d’accueil ne l’aime pas trop et le vire rapi­de­ment. Dès le début du pro­jet, il faut se poser la ques­tion : « Est-ce que nos lec­teurs vont aimer ? Est-ce que les édi­teurs de la page d’accueil vont le mettre en valeur ?» Si la réponse est « peut-être », alors il y a un pro­blème.

Il faut aus­si se foca­li­ser sur les autres accès pos­sibles au conte­nu. Par exemple, notre équipe char­gée des réseaux sociaux nous a fait refaire entiè­re­ment le son­dage qu’on publie chaque année avant les Oscars. D’un année sur l’autre, l’audience s’est retrou­vée décu­plée ! Même chose quand on l’a ren­du acces­sible sur les mobiles.

« Même un journaliste old school peut s’enthousiasmer pour une datavisualisation »

Il faut que tout le monde monte à bord, que ça fasse par­tie du trai­te­ment glo­bal de l’actualité pro­po­sé par le média, et que ce ne soit pas la der­nière roue du car­rosse. Sinon, c’est mort.

Mais on se rend compte que même un jour­na­liste plu­tôt old school peut s’enthousiasmer pour ces nou­velles façons de racon­ter des his­toires.

[…]

John Crow­ley. On s’est don­né le prin­cipe de deman­der aus­si sou­vent que pos­sible à nos lec­teurs si nous avons raté quelque chose sur un sujet don­né. C’est deve­nu un réflexe.

[…]

Aron Pil­ho­fer. On fait énor­mé­ment de tests, on tra­vaille sur l’expérience uti­li­sa­teur, on orga­nise des focus groupes, on lance des enquêtes.

Trai­ter une élec­tion, on pour­rait croire que les jour­na­listes savent déjà faire. Pour­tant, nos tests montrent que ce n’est pas le cas.

Mais le jour­na­lisme reste peu adap­té à un tra­vail par ité­ra­tions, on peut le faire à la marge seule­ment. Ce qu’on fait est trop péris­sable, ce n’est pas comme un pro­duit qu’on fait évo­luer peu à peu dans le temps.

[…]

Jac­qui Maher.  C’est vrai que c’est impor­tant de mesu­rer la réponse des uti­li­sa­teurs, c’est une habi­tude que j’ai prise dans les start ups. Mais est-ce que ça veut dire qu’il faut aban­don­ner un sujet s’il est peu lu ? C’est une ques­tion com­pli­quée.

Aron Pil­ho­fer.  Il faut tes­ter, tes­ter et encore tes­ter, même si ça ne vous garan­tit pas le suc­cès : vous allez vous plan­ter au moins aus­si sou­vent que vous allez réus­sir. L’idée c’est que votre boss ne le remarque pas trop.

Sur Facebook, la robe est blanche mais tous les médias sont gris

C’est une idée à creu­ser en ces temps de crise de la presse : pour faire des éco­no­mies, une bonne par­tie des sites d’actu fran­çais pour­raient confier leur page Face­book au même jour­na­liste – de toute façon, ils y publient (sou­vent) la même chose.

Captures d'écran tirées d'une série de pages Facebook de sites d'actualité français.
Cap­tures d’écran tirées d’une série de pages Face­book de sites d’actualité fran­çais.

NB. Je n’ai rien trou­vé sur « la robe » sur les pages Face­book de La Croix, Rue89, Télé­ra­ma, RFI, France 24, du Plus, du JDD et de quelques autres.

Pho­to de mou­tons en page d’accueil : Andy Farns­worth/Fli­ckr/CC-BY-ND.

5 trucs que les journalistes papier ne devraient plus jamais dire

Selon Pierre Des­proges, les ani­maux ne savent pas qu’ils vont mou­rir. Pour les jour­na­listes qui tra­vaillent pour un sup­port papier, ça devient com­pli­qué de l’ignorer. Il leur suf­fi­sait par exemple de regar­der l’excellent docu­men­taire « Presse : vers un monde sans papier ?» dif­fu­sé fin août sur Arte.

On peut être très atta­ché au jour­nal-qui-tache-les-doigts-avec-le-café-du-matin ou trou­ver sexys les hommes qui lisent Libé­ra­tion dans le métro, les faits sont têtus : quand même Le Canard enchaî­né voit ses ventes bais­ser de 13% en un an, il est temps de prendre cette his­toire de « tran­si­tion numé­rique » au sérieux.

Pour­tant, lorsque j’échange avec des col­lègues tra­vaillant (uni­que­ment ou prin­ci­pa­le­ment) pour la ver­sion papier de leur média, j’ai sou­vent l’impression d’une forme de déni ram­pant.

Le cer­veau sait bien qu’en 2014, il n’y a pas un grand ave­nir pour un média qui doit, pour dif­fu­ser des infor­ma­tions, com­men­cer par cou­per des arbres pour en faire de la pâte à papier, avant d’imprimer des lettres des­sus puis de mettre le tout dans des camions.

Mais le cœur, lui, ne se résout pas à voir tout un folk­lore dis­pa­raître : le céré­mo­nial du bou­clage, le bal­let hyp­no­tique des pages sur les rota­tives, les « che­mins de fer » et autres « cro­ma­lins »

Pour les aider à faire leur deuil et s’adapter à leur époque, un bon début est d’arrêter de dire des bêtises dès qu’on parle digi­tal. Voi­là en tout cas cinq phrases qu’ils devraient vrai­ment arrê­ter de pro­non­cer.

1. « Ce papier n’est pas terrible, mets-le sur le Web »

A lire vos témoi­gnages sur Twit­ter,  c’est une scène encore cou­rante dans les rédac­tions : le rédac­teur en chef qui, après avoir relu un article un peu raté, à l’angle ban­cal ou écrit à la va-vite, le fait publier sur le site plu­tôt que le mettre sim­ple­ment à la pou­belle.

Ses rai­sons ? La place est chère dans les pages de l’édition papier, alors qu’elle est infi­nie sur Inter­net. Et puis il faut ména­ger l’ego de l’auteur, qui n’aura pas bos­sé pour rien.

Evi­dem­ment, l’effet est désas­treux sur les jour­na­listes qui aiment sin­cè­re­ment tra­vailler sur les sup­ports numé­riques, for­te­ment inci­tés à mettre à jour leur CV et trou­ver un job dans un média qui n’insulte pas l’avenir.

Mon conseil. C’est plu­tôt sur le papier qu’il faut publier les articles les plus mau­vais : après tout, quand il les lira, le lec­teur aura déjà ache­té votre canard, et les kios­quiers ne pra­tiquent pas le « satis­fait ou rem­bour­sé ».

Ça bou­che­ra un trou dans les pages et ça vous déga­ge­ra du temps pour pré­pa­rer des conte­nus numé­riques assez mar­quants pour sor­tir enfin votre titre du XXe siècle.

2. « Twitter, c’est un truc de journalistes »

C’est une phrase que j’ai très sou­vent enten­due lorsque j’animais des for­ma­tions aux réseaux sociaux, – et je suis loin d’être le seul. Der­nier exemple en date : Ariane Che­min, grand repor­ter au Monde, dans une inter­view aux Inro­ckup­tibles :

« Twit­ter, je trouve ça chro­no­phage et sidé­rant, mais ça m’amuse. Le petit monde de Twit­ter est endo­game, il ne raconte pas la vraie vie mais celle des jour­na­listes qui s’observent. »

Même si les esti­ma­tions varient (comme le rap­pelle Cyrille Frank dans les com­men­taires), plu­sieurs mil­lions de Fran­çais uti­lisent Twit­ter, qu’ils soient simples lec­teurs ou « twit­tos » actifs.  Contre un peu plus de 36 000 titu­laires d’une carte de presse. Les ados y sont très pré­sents, mais on croise aus­si des avo­cats, des chauf­feurs de taxi, des entre­pre­neurs ou des pilotes d’avion.

Si les jour­na­listes ont l’impression d’y par­ler entre eux, c’est qu’il y a une part inévi­table d’endogamie dans tout réseau social, sur­tout quand on vient de s’y ins­crire : on com­mence par suivre ses amis, ses col­lègues, sa famille…

Mais contrai­re­ment à un uti­li­sa­teur lamd­ba, un repor­ter a tout inté­rêt à affû­ter sa veille et à diver­si­fier ses abon­ne­ments, trou­ver de nou­velles sources et prendre le pouls du vaste monde.

Mon conseil. A chaque fois que vous déci­dez de suivre un jour­na­liste sur Twit­ter, obli­gez-vous à suivre aus­si un non-jour­na­liste. Parce que pen­ser que « Twit­ter, c’est un truc de jour­na­listes », c’est vrai­ment un truc de jour­na­listes.

3. « La priorité, c’est la nouvelle formule du papier »


Non. La prio­ri­té pour un titre papier aujourd’hui, ce n’est pas de reti­rer deux demi-pages à la rubrique culture pour les don­ner au ser­vice poli­tique, de chan­ger la cou­leur des inter­titres ou de choi­sir une nou­velle typo­gra­phie pour les « cha­pos ».

Une rédac­tion qui se lance dans une refonte du papier en 2014, c’est comme une com­pa­gnie de dili­gences qui décide de chan­ger le velours des sièges pen­dant qu’on construit une ligne de che­min de fer sous son nez.

Mon conseil. Que vous tra­vailliez ans un quo­ti­dien natio­nal, pour un men­suel pro­fes­sion­nel ou dans un heb­do régio­nal, le débat qui doit ani­mer vos sémi­naires, vos confé­rences de rédac­tion et vos dis­cus­sions à la machine à café, ce n’est pas l’édition papier. C’est : « Com­ment pro­duire un tra­vail jour­na­lis­tique suf­fi­sam­ment convain­cant sur le numé­rique pour espé­rer sur­vivre au grand bas­cu­le­ment actuel ?»

4. « On perd de l’argent à cause du Web »

C’est la petite ven­geance du jour­na­liste papier quand il com­mence à se sen­tir lar­gué : rap­pe­ler que depuis l’arrivée d’Internet au milieu des années 90, les ser­vices web ont été une source impor­tante de pertes finan­cières.

C’est d’autant plus vrai que beau­coup de médias se sont lan­cés dans de gros inves­tis­se­ments mal maî­tri­sés, de pro­jets coû­teux que leurs équipes ont par­fois du mal à digé­rer.

Dans leur Mani­feste pour un nou­veau jour­na­lisme, paru début 2013, les édi­teurs de la revue XXI exploitent cette veine, esti­mant que la presse écrite a trop inves­ti sur le numé­rique. C’est ce qu’expliquait alors Laurent Bec­ca­ria à Télé­ra­ma :

« Le pro­blème n’est pas d’opposer l’écran et le papier, les modernes et les anciens. Sim­ple­ment, le numé­rique n’est pas ‘LA’ solu­tion, y croire est dan­ge­reux. »

J’ai l’impression que les res­pon­sables des sites d’actu ont fini par inté­rio­ri­ser cette cri­tique, se dire qu’ils « vivent aux frais de la prin­cesse », la presse papier.

Mon conseil. Rédac­tions web, redres­sez la tête et arrê­tez d’avoir honte de vos pertes ! Ce n’est pas comme si vous cla­quiez tout en notes de frais somp­tuaires ou en soi­rées de gala.

Vous avez un des jobs les plus dif­fi­ciles au monde en ce moment : ten­ter de faire de l’info de qua­li­té dans un sec­teur en pleine décon­fi­ture.

Mais c’est vous qui avez une chance (même petite) de trou­ver de nou­veaux lec­teurs et d’assurer la péren­ni­té de votre titre. Pas vos aînés du papier.

5. « Facebook rend débile, j’ai fermé mon compte »

C’est vrai, on a tous des moments où on regrette notre cer­veau d’avant Inter­net. Mais de là à quit­ter Face­book, ser­vice uti­li­sé par 26 mil­lions de Fran­çais et d’où pro­vient une part gran­dis­sante du tra­fic des sites d’actu, il y a un pas qu’il vau­drait mieux ne pas fran­chir.

Non, ce n’est vrai­ment pas le moment de jouer les snobs. C’est main­te­nant que vous devez com­prendre com­ment vivent et pros­pèrent les  com­mu­nau­tés en ligne, qu’il s’agisse de vos contacts sur Face­book, des stars de You­Tube, des contri­bu­teurs de Wiki­pé­dia ou des par­tu­rientes de Doc­tis­si­mo.

Ce sont eux, les nou­veaux « voi­sins de bureau » des jour­na­listes. Que vous l’aimiez ou non, c’est dans ce monde qu’il va vous fal­loir vous faire une place (et ça fait long­temps qu’ils ont arrê­té de vous attendre).

Mon conseil. Faites le tri dans vos « amis », pour évi­ter au maxi­mum les invi­ta­tions à Can­dy Crush et les pho­tos de Milk. Mais n’oubliez pas que ces gens bizarres qui s’agitent sur votre fil d’actualités, qui likent, com­mentent et par­tagent ce que vous publiez, ce sont aus­si des lec­teurs. C’est pour eux que vous avez choi­si ce métier, il va bien fal­loir assu­mer.

6. Bonus ! D’autres phrases qui énervent les gens du Web

Vous avez été plu­sieurs à me signa­ler sur Twit­ter d’autres phrases de jour­na­listes papier qui vous énervent :

« Bon­jour, je suis bien au ser­vice infor­ma­tique ?»

Via @ThomasBaietto, Fran­ceTV Info

« Mais t’es quoi en fait toi ? Déve­lop­peur ou jour­na­liste ?»

Via @GurvanKris, Rue89

« Il est bien cet article, c’est dom­mage qu’il soit pas dans le jour­nal plu­tôt que sur le Web…»

« Elle marche, l’imprimante ?»

« C’est pas mal de faire un papier sur le Web, en fait. Comme ça, t’as le plan de ton article pour le papier. »

Via un cou­ra­geux ano­nyme

«“T’as vu cette info ?” (Géné­ra­le­ment un truc qu’on fait la veille ou deux jours plus tôt.)»

Via @PerrineST

« Tu nous fais ça juste pour le Web, hein. »

Via @BenjaminFerran, Figa­ro et Mac­Ge­ne­ra­tion

« Non, pas de place pour demain. File donc ça au web !»

Via (@Mou_Gui)

« J’ai un pro­blème avec mes mails, tu peux m’aider ?»

Via @Sychazot, Le Lab Europe 1

« Ça débor­dait de ma page du coup je t’ai mis le reste sur le Web »

Via @XavierLalu

«“C’est là qu’ils mettent nos articles en ligne” : un jour­na­liste print qui fai­sait visi­ter la rédac web à un autre jour­na­liste print. »

@VCquz

« Inter­net ne sert à rien : un article ça se lit un crayon à la main »

@ARouchaleou, L’Humanité

« Tu peux me trou­ver Pho­to­shop gra­tos ? »

@XavierLalu

«“Dans le pire des cas, ça ira sur le Web” (au sujet d’un papier sans inté­rêt).»

@GaelVaillant, Le JDD

« On peut pas fer­mer les com­men­taires sur les articles ?»

@MarieAmelie, Le Figa­ro

Vous pou­vez conti­nuer l’exercice si ça vous amuse, sur Twit­ter avec le hash­tag #per­les­pa­pier ou dans les com­men­taires.

Dans un sou­ci d’équité, je pré­vois déjà une suite à cet article, consa­crées aux phrases que les jour­na­listes papier ne sup­portent plus d’entendre de la part de ces « putes à clic du web»…

MAJ le 3/10 à 18h10. Pas­sage sur Libé­ra­tion reti­ré, après un échange avec Johan Huf­na­gel mon­trant que l’exemple n’était pas for­cé­ment per­ti­nent.

MAJ le 4/10 à 18h10. Pas­sage sur Twit­ter modi­fié, voir les remarques de Cyrille Frank dans les com­men­taires.