Tous les articles par Yann Guégan

« Vos lecteurs ne vous demanderont pas des vidéos de chat ou de bébé »

« Les gens ne seront prêts à faire confiance dans les médias que s’ils se sentent écou­tés par eux. » Cette phrase de Jen­ni­fer Bran­del, qui a fon­dé l’agence Hear­ken pour aider les médias à recréer du lien avec leur audience, résume bien l’un des débats qui m’ont le plus mar­qué du der­nier Fes­ti­val de jour­na­lisme de Pérouse, début avril.

Il faut dire que le sujet est cher à mon cœur, je l’ai d’ailleurs déve­lop­pé dans un talk don­né à TEDx Cler­mont.

Pour Aron Pil­ho­fer, ancien du Guar­dian et du New York Times – l’un des experts les plus plai­sants à suivre sur ces sujets –, dis­po­ser d’une carte de presse ne suf­fit plus à obte­nir la confiance de son public. Le jour­na­liste n’a pas l’équivalent d’une étoile de shé­rif qu’il lui suf­fi­rait de bran­dir pour asseoir son auto­ri­té.

Et quand une socié­té perd confiance dans ses jour­na­listes, la place est libre pour toute la pro­pa­gande et la dés­in­for­ma­tion du monde.

« Ressembler à une personne normale »

La bonne nou­velle,  c’est que ça marche aus­si dans l’autre sens : un pro­jet édi­to­rial qui cherche avant tout à tis­ser ce lien si fra­gile entre un média et son public a de bonnes chances de réus­sir, quelque soit son modèle éco­no­mique.

Pour Bran­del, le jour­na­liste doit accep­ter de des­cendre de son pié­des­tal, et ne plus intro­duire une dis­tance jour­na­lis­tique arti­fi­cielle avec son lec­teur, mais « res­sem­bler à une per­sonne nor­male ».

(A ce sujet, j’ai tou­jours un petit rica­ne­ment inté­rieur quand je lis de jeunes jour­na­listes se dra­per dans le mal-nom­mé « nous de modes­tie » quand ils s’adressent à leur lec­teur au sein d’un article, avec des for­mules pom­peuses du type » à l’heure où nous écri­vons ces lignes » ou « l’intéressé n’a pas don­né suite à nos demandes d’interview ».

On est en 2017, mec, je te vois publier des pho­tos de cha­tons toute la jour­née sur Twit­ter, je penses que tu peux par­ler nor­mal, Beuve-Méry s’en remet­tra.)

Pil­ho­fer a aus­si pris l’exemple de John Tem­plon, jour­na­liste à Buzz­feed UK. L’homme est à l’origine de l’un des plus belles enquêtes de l’histoire du data­jour­na­lisme, The Ten­nis Racket,  qui révèle com­ment des matchs de ten­nis étaient tru­qués au béné­fice de parieurs en ligne. Mais il n’hésite pas à se mettre en scène dans un making of dro­la­tique.

Ver­ra-t-on bien­tôt Fabrice Arfi en short et un bal­lon au pied pour racon­ter les cou­lisses des Foot­ball Leaks sur Media­part ? Le défi est lan­cé !

Un très bon « retour sur investissement »

Tou­jours selon Bran­del, c’est ain­si un autre jour­na­lisme qui est en train de s’inventer, notam­ment en presse locale. Il place le lec­teur au cœur de la machine à fabri­quer de l’info, et pas seule­ment au bout de la chaîne.

En France, on pense aux expé­riences de Nice-Matin en matière de « jour­na­lisme de solu­tions” – dont les résul­tats semblent très encou­ra­geants.

Ce n’est pas une démarche de doux rêveur, déta­chée des réa­li­tés éco­no­miques du sec­teur ; selon elle, ces méthodes ont « un très bon retour sur inves­tis­se­ment » :

« Si vous deman­dez à vos lec­teurs quels sont les sujets qui les inté­ressent, je vous assure qu’ils ne vous deman­de­ront pas des vidéos de chats ou de bébés, mais qu’ils vous pose­ront de bonnes ques­tions. Et vous sau­rez que le conte­nu qui y répon­dra sera lu. »

Pour Pil­ho­fer, l’enjeu est aus­si de construire des indi­ca­teurs de per­for­mance inté­grant cette nou­velle prio­ri­té,  plu­tôt que de gar­der le nez col­lé au comp­teur à pages vues.

Ain­si, Vox demande à son lec­teur, en bas de chaque article, s’il a trou­vé ce der­nier « utile » – un peu comme un site de e-com­merce vous demande après un achat si vous êtes satis­fait du ser­vice ren­du.

(Pour ceux que cette piste inté­resse, je recom­mande le tra­vail de recherche de Fré­dé­ric Filloux, actuel­le­ment en rési­dence à Stan­ford, sur les façons de mesu­rer la qua­li­té de l’info – il revient régu­liè­re­ment sur ses décou­vertes dans sa Mon­day Note.)

Des réflexes du métier à remettre en cause

Mais adop­ter ce nou­veaux para­digme implique aus­si de remettre en cause des réflexes du métier trop bien ancrés, que Pil­ho­fer énu­mère :

  • Ne plus cher­cher à tout prix à sor­tir une info à avec trois minutes d’avance sur ses concur­rents, au risque de négli­ger la véri­fi­ca­tion ou l’analyse. A l’ère de Twit­ter, votre brea­king news sera dis­po­nible un peu par­tout au bout de quelques secondes, et le lec­teur 1) sera bien inca­pable de savoir que vous en êtes à l’origine 2) n’en a de toute manière pas grand chose à faire.
  • Pré­sen­ter les infor­ma­tions avec le même soin qu’on les pré­pare, au lieu de bar­der ses pages de publi­ci­tés intru­sives ou conte­nus spon­so­ri­sés indi­gents – comme ces pou­belles de l’info que sont les modules Liga­tus ou Out­brain, qu’on croise pour­tant un peu par­tout sur les sites d’actu.
  • Pré­sen­ter chaque auteur en expli­quant en quoi il est digne de confiance. Ain­si The Wire­Cut­ter ajoute à cha­cun de ces tests conso un enca­dré « Pour­quoi nous faire confiance » – même s’il s’agit de simples para­pluies.
  • Etre plus trans­pa­rent sur le tra­vail en cou­lisses : le New York Times a ain­si choi­si de publier la retrans­crip­tion inté­grale de son entre­tien avec Donald Trump, pour ne pas pas être accu­sé d’avoir mani­pu­lé ou tra­hi ses pro­pos. Même sou­ci chez Media­part, avec les « boîtes noires » pro­po­sées en fin d’article.

On voit bien le fil conduc­teur : à chaque fois, il s’agit de se mettre dans la peau du lec­teur pour com­prendre ce qu’il va appré­cier et ce qui va le faire fuir.

L’empathie au cœur des nouvelles méthodologies

Même déno­mi­na­teur com­mun quand il s’agit de s’engager dans un nou­veau pro­jet enfin : l’empathie est au cœur des métho­do­lo­gies modernes – en Desi­gn Thin­king, c’est la pre­mière étape du pro­ces­sus d’innovation, avant de com­men­cer à phos­pho­rer quoi que ce soit.

L’empathie se construit grâce à des ques­tion­naires uti­li­sa­teurs (Libé­ra­tion inter­roge en ce moment les uti­li­sa­teurs, mais Arrêt sur images ou Cour­rier inter­na­tio­nal sont aus­si pas­sés par là), des entre­tiens avec des lec­teurs et bien sûr le test répé­té des nou­veaux pro­duits ou fonc­tion­na­li­tés

La prio­ri­té à l”»expérience uti­li­sa­teur » (UX), prin­cipe qui a si bien réus­si aux géants du Web, fait ain­si len­te­ment son che­min dans les médias.

Je suis pre­neur d’autres expé­riences et avis sur ce sujet, n’hésitez pas à réagir dans les com­men­taires.

Hé, ce texte fait par­tie d’une série de notes consa­crée au « jour­na­lisme en empa­thie » ! Voi­ci le menu com­plet :

Les médias n’ont pas besoin de plus de technologie, mais de plus d’empathie

J’ai une confi­dence à vous faire : je suis cen­sé être un spé­cia­liste de l’innovation dans les médias – c’est en tout cas comme ça que je gagne ma vie –, mais il y a des pans entiers de l’innovation dans les médias qui me laissent dans une pro­fonde indif­fé­rence.

Pre­nez les expé­riences de réa­li­té vir­tuelle ou de réa­li­té aug­men­tée, par exemple. Je vois pas­ser chaque matin dans ma veille un nombre consi­dé­rable d’expériences, de témoi­gnages ou de tri­bunes à ce sujet, et mal­gré mes efforts et mon pro­fes­sion­na­lisme, je ne par­viens pas à m’y inté­res­ser.

Je com­prends que beau­coup d’experts sur­veillent cette ten­dance de près, et j’ai bien sûr vu pas­ser quelques exemples réus­sis, comme cette vidéo à 360° tour­née par­mi les sol­dats ira­kiens lors de la recon­quête de Fal­lou­jah, et dif­fu­sée par le New York Times.

(Je vois aus­si de beaux ratages, comme l’application lan­cée par France Télé­vi­sions à l’occasion de la pré­si­den­tielle, bidule par­ti­cu­liè­re­ment creux et inutile.)

Mais plus pro­fon­dé­ment, je n’arrive pas à ima­gi­ner un futur où notre rap­port à l’information pas­se­rait, prin­ci­pa­le­ment ou acces­soi­re­ment, par des expé­riences d’immersion de ce genre.

L’info en ligne, un écosystème du moindre effort

Pre­nez la vidéo sur mobile. Ça ne paraît pas bien com­pli­qué de pen­cher son smart­phone sur le côté pour pro­fi­ter d’une vidéo au for­mat 16/9 en plein écran.

Pour­tant, les médias en ligne dif­fusent de plus en plus sou­vent des clips au for­mat car­ré ou ver­ti­cal – et ils réor­ga­nisent leur cir­cuit de pro­duc­tion en consé­quence – parce que nous pri­vi­lé­gions ceux qui nous épargnent ce simple geste du poi­gnet.

Dans un tel éco­sys­tème du moindre effort, où on se contente sou­vent de l’information « pous­sée » par ses amis sur un réseau social ou noti­fiée par une appli­ca­tion sur son mobile, je ne vois pas de place pour des for­mats qui imposent au lec­teur de mettre un casque sur la tête ou de bran­dir son télé­phone dans toutes les direc­tions pour accé­der à de l’information.

Je vois en revanche très bien com­ment ces dis­po­si­tifs peuvent s’imposer dans le monde du jeu vidéo, mais ce n’est pas du tout la même limo­nade.

Est-ce que j’ai vrai­ment envie de pas­ser mon temps à cher­cher autour de moi quel degré je suis cen­sé regar­der par­mi les 360 dis­po­nibles pour com­prendre ce qui est en train de se pas­ser dans le monde ? Est-ce que c’est vrai­ment ce que j’attends d’un média ou d’un jour­na­liste ?

Qu’apporte un direct sur Facebook Live par rapport à un direct sur BFM-TV ?

Au risque de pas­ser pour un vieux con, je pour­rais tenir le même type de rai­son­ne­ment pour plu­sieurs autres tech­no­lo­gies qui ont beau­coup occu­pé les esprits ces der­niers temps.

Ça inclut les robots conver­sa­tion­nels dans les mes­sa­ge­ries ins­tan­ta­nées. Les chat­bots que j’ai ins­tal­lés sur Mes­sen­ger m’ont presque tous don­né envie de jeter mon smart­phone par la fenêtre, tant s’informer par ce canal m’a paru un exer­cice aus­si labo­rieux que frus­trant. L’exception confir­mant la règle étant celui lan­cé par L’Obs pour la pré­si­den­tielle, et qui raconte au jour le jour les hési­ta­tions d’une série d’électeurs indé­cis.

L’engouement actuel pour la vidéo live me laisse tout aus­si scep­tique. Je trouve bien sym­pa­thiques les jeunes repor­ters des sites géné­ra­listes envoyés dans les cor­tèges se fil­mer en direct, inter­vie­wer des mani­fes­tants et répondre aux réac­tions en direct des gens sur Face­book.

Mais je peine à voir la valeur édi­to­riale qu’ils apportent, quand on com­pare ce qui est dif­fu­sé à ce que dif­fusent les chaines info – qui ont à dis­po­si­tion des jour­na­listes rom­pus à l’exercice, du maté­riel de qua­li­té et toute une culture don­nant « la prio­ri­té au direct ».

Evi­dem­ment, il est tout à fait pos­sible que dans cinq ou dix ans, nous ayons tous une paire de lunettes spé­ciales réa­li­té vir­tuelle sur la table du salon, afin de s’informer chaque soir avec des vidéos à 360° dif­fu­sées en direct et com­men­tées par des robots.

(Si vous vivez dans ce futur et que vous êtes en train de lire ces lignes, mer­ci de ne pas être trop méchant dans les com­men­taires.)

Un consultant en innovation a besoin d’innovations sur lesquelles être consulté

Au pas­sage, ça me pose un pro­blème pro­fes­sion­nel. Comme le tra­der fait ses pro­fits grâce aux évo­lu­tions des cours de bourse et ne gagne rien si rien ne change, le consul­tant en inno­va­tion a besoin d’innovations sur les­quelles être consul­té.

Et sauf à être tota­le­ment cynique, il a inté­rêt à croire en ces nou­velles ten­dances, au moins un mini­mum, s’il veut gagner sa croûte. J’ai la chance d’avoir des clients que ces nou­veau­tés laissent pour le moment indif­fé­rents ; si ce n’était pas le cas, je serais bien embê­té.

Atten­tion, je ne suis pas en train de dire que le jour­na­lisme n’a rien d’intéressant à prendre dans le grand panier des nou­veau­tés tech­no­lo­giques. Il y a quelques années, c’est autour du data­jour­na­lisme qu’il y avait un fort engoue­ment. Et encore aujourd’hui, je lis pas mal de big bull­shit sur le big data ou l’utilisation de l’intelligence arti­fi­cielle à des fins édi­to­riales.

La data est cepen­dant plus qu’une mode, et modi­fie de façon non négli­geable le tra­vail dans un nombre crois­sant de rédac­tions, et je suis très fier d’y avoir contri­bué par mes for­ma­tions, confé­rences ou expé­riences.

Le « journalisme en empathie », exercice profondément humain

Mais aujourd’hui, les vraies évo­lu­tions sont peut-être ailleurs. C’est le sen­ti­ment que me laisse la der­nière édi­tion du Fes­ti­val inter­na­tio­nal de jour­na­lisme de Pérouse qui se tenait début avril, dont les échanges ont sans doute cata­ly­sé en moi d’autres réflexions plus anciennes .

Si j’essaie de mettre toutes mes impres­sions dans un grand sac et de col­ler une éti­quette des­sus, j’appellerais cette ten­dance le « jour­na­lisme en empa­thie ».

Soit un jour­na­lisme vécu comme un exer­cice pro­fon­dé­ment humain. Qui prend réel­le­ment en compte les attentes du lec­teur. Et qui tente de connec­ter les gens au monde qui les entoure, au lieu de déver­ser sur leur tête un flux conti­nu d’informations sus­ci­tant, au mieux, de l’indifférence ou, au pire, de l’angoisse et de l’isolement.

Je sais, dit comme ça, ça fait « cul-cul la pral’ », mais c’est quand même plus embal­lant que « le jour­na­lisme de drones » ou le « jour­na­lisme de robots », non ?

L’empathie était d’ailleurs le thème de l’un des ren­dez-vous pro­po­sés à Pérouse, et au-delà, elle me semble bien résu­mer une série d’évolutions que tra­versent (ou devraient tra­ver­ser) les médias.

Comme ce thème m’inspire, je vais le décli­ner Dans mon labo en quatre épi­sodes dans les semaines qui viennent. En espé­rant vous convaincre de ran­ger votre casque de réa­li­té vir­tuelle au pla­card au moins quelques ins­tants !

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5 exemples réussis de “journalisme à la petite cuillère”

Le gar­çon à la petite cuillère, image extraite du film “Matrix”

Par­fois, les lec­teurs sont un peu comme des bébés : si vous leur pré­sen­tez votre bouillie dans un bol, ils vont faire “pfff…» et peut-être même vous le balan­cer à la figure.

Mais si vous convoyez leur pitance par petites doses à l’aide d’une petite cuillère, vous ver­rez qu’ils fini­ront par la man­ger en entier sans regim­ber.

Le « jour­na­lisme à la petite cuillère », c’est une ten­dance que j’ai vu se des­si­ner récem­ment – je vois pas­ser beau­coup de nou­veaux for­mats édi­to­riaux, et j’en conçois moi-même à l’occasion.

Elle est en train d’enterrer la mode du long­form : c’est désor­mais décou­pée en petites bou­chées qu’on pro­pose l’information aux inter­nautes. J’ai choi­si cinq exemples réus­sis de ce phé­no­mène, mais vous en avez sûre­ment d’autres en tête, et aurez j’espère à cœur de les par­ta­ger dans les com­men­taires.

1. Le diaporama bad ass aux légendes ultracourtes

Cap­ture d’écran d’un dia­po­ra­ma Look At This de la NPR
  • Taille de la cuillère. 130 signes envi­ron pour chaque texte
  • Nombre de cuille­rées. 66 en tout
  • Taille du bol. A la louche, plus de 8 000 signes

Avec ses Look At This, la NPR pro­pose un for­mat visuel très effi­cace, que Le Temps a aus­si adop­té : des pho­tos plein écran, une navi­ga­tion ultra basique à la sou­ris ou au cla­vier, et sur­tout des textes très courts.

Par­ti­cu­la­ri­té : pour occu­per toute la lar­geur et toute la hau­teur d’un écran quelque soit sa taille, les pho­tos publiées sont for­cé­ment reca­drées. Sur un ordi­na­teur, on coupe un peu sur les bords ; sur un mobile, on n’affiche qu’une por­tion congrue de la pho­to.

Une photo du diaporama, telle qu'elle apparaît sur un écran d'iPhone 6 et sur un macBook.
Une pho­to du dia­po­ra­ma, telle qu’elle appa­raît sur un iPhone 6 et sur un Mac­Book 13 pouces.

On ima­gine que l’équipe Visuals Team du réseau amé­ri­cain de radios publiques s’est effor­cée de sélec­tion­ner des pho­tos adap­tées, avec le sujet prin­ci­pal de l’image bien calé au centre.

Cette pra­tique un peu acro­ba­tique a de quoi faire s’étrangler les puristes du pho­to­re­por­tage. Elle a l’intérêt de ren­for­cer l’impact visuel du conte­nu publié, sur­tout sur un smart­phone – sup­port sur lequel les médias en ligne publient le plus sou­vent des pho­tos au for­mat pay­sage, de ce fait affi­chées en taille réduite.

2. Le serious game dont vous êtes le héros

Cap­ture d’écran du jeu “Scénario(s)”
  • Taille de la cuillère. 290 signes en moyenne pour chaque écran
  • Nombre de cuille­rées. 757 (pour tous les choix)
  • Taille du bol. Plus de 215 000 signes

Avec Scénario(s), qui lui a valu le Prix de l’innovation en jour­na­lisme, Marie Tur­can  pro­pose de se plon­ger dans le monde des scé­na­ristes de télé­vi­sion et de ciné­ma, ses pro­duc­teurs libi­di­neux et ses écri­vains en galère de thune. Le lec­teur incarne un scé­na­riste débu­tant et doit faire, à chaque étape, le choix entre plu­sieurs options.

L’entrée en matière et la prise en main sont très simples, et c’est sans doute ce qui fait l’intérêt de ce type de for­mats : le lec­teur com­mence à les explo­rer sans prendre vrai­ment conscience de leur lon­gueur totale ; après une ou deux minutes, il va pour­suivre la lec­ture pour avoir la satis­fac­tion d’avoir accom­pli une tâche jusqu’au bout.

(J’imagine qu’il y a un phé­no­mène neu­ro­lo­gique à l’œuvre, une glande qui s’active quelque part entre le tha­la­mus et le cor­tex – si jamais vous êtes un spé­cia­liste de la chose, pen­sez à lais­ser un com­men­taire.)

3. Le réseau de personnes exposé maillon par maillon

Cap­ture d’écran de la data­viz “Un an de connexions ter­ro­sites”
  • Taille de la cuillère. 350 signes envi­ron pour chaque texte
  • Nombre de cuille­rées. 17 en tout
  • Taille du bol. Près de 6 000 signes

Pour mon­trer les liens entre les diverses équipes ter­ro­ristes qui ont sévi en France l’an der­nier, Libé­ra­tion a choi­si de dévoi­ler mor­ceau par mor­ceau le réseau de dji­ha­distes que ses jour­na­listes sont par­ve­nus à recons­ti­tuer.

C’est un choix malin, en par­tie contre-intui­tif : on aurait envie de mon­trer dès le char­ge­ment de la page le réseau entier, parce que c’est le résul­tat d’un tra­vail qu’on ima­gine long et minu­tieux. Mais le risque serait alors de décou­ra­ger le lec­teur avec une info­gra­phie trop dense et trop com­plexe.

Cet exemple montre aus­si qu’on n’est pas for­cé d’adopter un for­mat aus­tère quand le sujet l’est : on peut faire le choix du visuel et de l”« expé­rien­tiel » pour trai­ter la com­plexi­té.

4. Le décryptage d’un geste sportif mouvement par mouvement

Cap­ture d’écran d’un écran d’intro de la rubrique The Fine Line, du New York Times
  • Taille de la cuillère. 80 signes envi­ron pour chaque texte
  • Nombre de cuille­rées. 22, pour une qua­ran­taine d’étapes
  • Taille du bol.  Pas plus de 2 000 signes

Ce serait du foot, on par­le­rait de « foot­ball total ». La série d’infographies The Fine Line, pré­pa­rée par le New York Times pour les JO de Rio, pour­rait faire mou­rir d’envie tous ceux qui tra­vaillent sur ce type de nou­velles écri­tures.

Images, vidéos, sché­mas, inter­ac­tions, tran­si­tions, desi­gn, ergo­no­mie… : le résul­tat est beau, intel­li­gent et réglé comme du papier à musique,  le tout avec même pas 2 000 signes de texte !

Venant d’un jour­nal qu’on sur­nom­mait The Gray Lady («la dame en gris») pour l’austérité de ses pages, l’évolution est spec­ta­cu­laire. D’autant qu’en 2012, c’est au contraire un (très) long for­mat,  Snow Fall, qui avait fait remar­quer le New York Times sur le web.

5. Le quiz intelligent qui montre comment nous percevons mal notre réalité

Cap­ture d’écran du quiz “How well do you know your coun­try ?”, du Guar­dian
  • Taille de la cuillère. 300 à 350 signes par question/réponse
  • Nombre de cuille­rées. 11 en tout
  • Taille du bol.  3 700 signes à tout cas­ser

C’est un autre de mes coups de cœur : le quiz « How well do you know your coun­try ?» («Connais­sez-vous bien votre pays ?») pro­po­sé par le Guar­dian pose à l’internaute une série de ques­tions pièges, dont la réponse est tou­jours un pour­cen­tage.

Par exemple : quelle est la part des habi­tants de la France qui n’est pas née en France ? Le résul­tat sélec­tion­né par l’internaute est com­pa­ré à deux autres valeurs :

  • la réa­li­té,
  • les réponses recueillies par Ipsos dans un son­dage mené dans 33 pays.

A chaque étape, un court texte tire les leçons de  l’expérience. Le tout est très effi­cace pour mon­trer à quel point notre vision de la réa­li­té sta­tis­tique peut être défor­mée.

L’info était bidon… mais elle est toujours en ligne sur ton site, coco

Pour aider les inter­nautes à dis­tin­guer le vrai du faux, les médias ont lan­cé des rubriques de fact che­cking et passent en revue toute la jour­née des décla­ra­tions poli­tiques, des légendes urbaines cro­qui­gno­lesques ou des repor­tages de la télé russe – un exer­cice aus­si sain que sans fin.

Mais que se passe-t-il quand les sites d’actu sont eux-mêmes à l’origine de la dif­fu­sion d’une info bidon ? Font-ils preuve de la même exi­gence envers leurs propres conte­nus ? Que deviennent les articles concer­nés quand ils sont démen­tis, par­fois bru­ta­le­ment, deux heures ou deux jours plus tard ?

Pour le savoir, j’ai mené une petite expé­rience.  Après une rapide consul­ta­tion sur Twit­ter et sur Face­book, j’ai sélec­tion­né cinq his­toires récentes.

Leur point com­mun ? Elles ont été lar­ge­ment reprises par les sites d’info géné­ra­listes fran­çais, avant d’être « démon­tées » peu après :

  • « L’araignée mor­telle décou­verte dans une caisse de bananes ». L’araignée était inof­fen­sive, et les diverses aber­ra­tions des articles sur le sujet ont été rele­vées par l’émission La Tête au car­ré sur France Inter.
  • « La pres­ti­gieuse pri­ma­to­logue fran­çaise qui ter­mine au Samu social ». L’enquête réa­li­sée par Cau­settebien que contes­tée par Sciences et Ave­nir, montre l’ampleur de l’emballement média­tique autour de Fran­cine Néa­go.
  • « La jeune mariée enceinte après avoir cou­ché avec le nain strip-tea­seur de son enter­re­ment de vie de jeune fille. » Sur L’Express et sur L’Obs, on lira com­ment démon­ter (en quelques minutes) cette his­toire un peu cra­cra mais crous­tillante.
  • « La snow­boar­deuse pour­sui­vie par un ours. » Tru­quée, la vidéo a été pro­duite par l’agence aus­tra­lienne The Wool­shed Com­pa­ny dans le cadre de l’opération The Viral Expe­riment.

J’ai ensuite mené des recherches sur 30 médias par­mi les plus fré­quen­tés. A chaque fois qu’une de ces « infos bidon » était détec­tée dans ses archives, j’ai regar­dé com­ment le site étu­dié avait réagi, avant de le clas­ser dans une des cinq caté­go­ries détaillées ci-des­sous – pour les curieux, les 150 résul­tats sont aus­si dis­pos dans une Google Sheet.



J’étais un peu scep­tique avant de me lan­cer dans ce tra­vail : je me disais qu’en 2016, les rédac­tions concer­nées devaient avoir toutes réflé­chi à des règles et des pro­cé­dures afin d’éviter de lais­ser des infor­ma­tions erro­nées sur­vivre dans leurs archives.

Mais en quelques clics, j’ai trou­vé 41 articles encore en ligne qui reprennent les cinq sujets ci-des­sus, sans prendre de recul ni aver­tir le lec­teur de ce qui a pu se pas­ser depuis la paru­tion.

Soit 41 liens qu’un lec­teur pour­ra publier sur Face­book en toute bonne foi, pour peu qu’il fasse confiance aux médias concer­nés, redon­nant à ces his­toires visi­bi­li­té et légi­ti­mi­té.

Un peu sur­pris, j’ai inter­ro­gé les res­pon­sables de trois sites où ce lais­ser-aller dans les archives était, au moins au vu des résul­tats de ma petite expé­rience, le plus fla­grant.

Jérome Béglé, direc­teur adjoint de la rédac­tion du Point, n’a pas sem­blé bou­le­ver­sé quand je lui ai appris que son média conti­nuait à col­por­ter la fable du strip-tea­seur nain :

« En cas d’erreur, on n’a pas de règle intan­gible, on fait au cas par cas. Pour la fausse mort de Mar­tin Bouygues j’ai écrit un article après coup afin d’expliquer ce fail col­lec­tif. Là, je vais regar­der.

Je dépu­blie très rare­ment, c’est un prin­cipe. Un papier de presse écrite ne se dépu­blie pas, donc un papier web ne se dépu­blie pas non plus : quand le coup est par­ti, il est par­ti.

Mais on est assez peu accros au buzz venant des réseaux sociaux, ça limite le type de risques. »

Au Dau­phi­né libé­ré, le rédac­teur en chef n’hésite pas, lui, à appuyer sur le gros bou­ton rouge. Après que le lui ai signa­lé des articles pro­blé­ma­tiques sur le site du quo­ti­dien régio­nal (les trois cases rouges dans le tableau plus haut), Jean-Pierre Sou­chon a fait sup­pri­mer deux conte­nus par son équipe :

« Il y a sur le site des infos pré­pa­rées par des équipes à Paris pour plu­sieurs titres du groupe. S’ils ne rec­ti­fient pas le tir, ça peut res­ter en ligne.

Mais non, on ne laisse pas en ligne une erreur qu’on nous aurait signa­lée, je trouve insul­tant que vous le sous-enten­diez. Dans cer­tains cas, on va modi­fier le texte ; si le sujet lui-même n’existe plus, autant le sup­pri­mer plu­tôt que de pla­cer un aver­tis­se­ment. »

« Des molosses affamés de “clics”»

En plon­geant dans les pla­cards, j’ai fait quelques décou­vertes savou­reuses. Sur Le Point, on apprend ain­si que l’oncle de Kim Jong-un se serait fait dévo­rer par 120 chiens affa­més, dans un article publié le 4 jan­vier 2014.

Info bidon, apprend-on dans un billet daté du len­de­main, publié sur le même site et titré « Kim et les chiens : la Toile rase gra­tis ». Son auteur regrette, non sans lyrisme, que « les por­tails du monde entier se jettent sur la bête, tels des molosses affa­més de “clics” […] sans appli­quer l’un des prin­cipes fon­da­men­taux du jour­na­lisme : la véri­fi­ca­tion des infor­ma­tions ».

Soyons juste, l’hebdo n’est pas le seul à avoir ses archives un peu schi­zo­phrènes.

Ain­si Libé­ra­tion fait-il encore aujourd’hui mine de s’interroger sur la décou­verte pos­sible d’une cité maya par un ado­les­cent cana­dien qui a regar­dé les étoiles. Pour­tant, un clic plus loin, le même site et le même auteur sont beau­coup plus défi­ni­tifs : « Non, non et non, il est abso­lu­ment impen­sable que les Mayas aient pu […] repro­duire la carte des constel­la­tions avec leurs cités ». 

Un Démotivateur motivé pour changer

Dans mes four­nis­seurs d’infos bidon en gros, je n’ai pas été très éton­né de retrou­ver sou­vent Démo­ti­va­teur, média d’info­tain­ment rare­ment cité pour la qua­li­té de son tra­vail jour­na­lis­tique. Le site m’a répon­du qu’il était déci­dé à chan­ger cette répu­ta­tion :

« L’équipe de Démo­ti­va­teur ne comp­tait que quatre per­sonnes jusqu’en sep­tembre 2015. Il était dif­fi­cile d’approfondir scru­pu­leu­se­ment cha­cun des articles.

Depuis, nous avons créé une équipe dédiée à la rédac­tion, com­po­sée de six jour­na­listes et dun rédac­teur en chef.  Notre poli­tique édi­to­riale s’inscrit dans la volon­té de trans­mettre des infor­ma­tions réelles dont les sources sont véri­fiées.

Les articles aux­quels vous faites réfé­rence sont anté­rieurs à cette nou­velle orga­ni­sa­tion, et sont par­ti­cu­liè­re­ment iso­lés. […] Par manque de temps, nous n’avons pas encore repris un à un chaque sujet pour les re-véri­fier. »

Publier moins mais publier mieux : c’est peut-être le meilleur remède aux infos bidon. La pre­mière vic­time de la guerre du clic, c’est la véri­té, c’est sûre­ment ce qu’aurait dit l’écrivain anglais Rudyard Kipling, selon Le Figa­ro. A moins que ce soit le poli­ti­cien amé­ri­cain Hiram War­ren John­son, comme l’affirme Le Monde ? A vous de tran­cher !

Mis à jour le 19/8 à 17h55. Signi­fi­ca­tion des car­rés gris ajou­tée en légende du tableau.

Pré­ci­sion le 23/8 à 9h25. France Bleu a dépu­blié les deux articles trou­vés sur son site.

L’urgence pour les rédactions ? Arrêter d’embaucher des journalistes !

Un “Frustrated Journalist Cat”
Un “Frus­tra­ted Jour­na­list Cat”

Sur Inter­net, le conte­nu est roi. C’est la pre­mière chose qu’on apprend pen­dant les for­ma­tions consa­crées au réfé­ren­ce­ment (SEO) ou à l’optimisation des réseaux sociaux (SMO).

Vous pou­vez user de toutes les trucs et ficelles pos­sibles pour amé­lio­rer votre visi­bi­li­té sur Google et sur Face­book, ce sera tou­jours plus effi­cace de publier un enquête fra­cas­sante ou un repor­tage émou­vant, qui s’imposeront d’eux-mêmes grâce aux liens entrants et aux par­tages géné­rés par les lec­teurs eux-mêmes.

La chance des jour­na­listes, c’est qu’ils sont de très effi­caces pro­duc­teurs de conte­nu : ils peuvent vous livrer du chic ou du popu­laire, de l’austère ou du clin­quant, four­nir en gros ou au détail, en res­pec­tant les délais et les quan­ti­tés pré­vus.

Le pro­blème des jour­na­listes, c’est qu’ils ne sont plus les seuls sur leur mar­ché. Le conte­nu est roi, certes, mais le conte­nu est par­tout, tant la concur­rence est vive pour obte­nir l’attention des inter­nautes entre blo­gueurs, com­men­ta­teurs, marques et autres réseau­teurs « influents ».

Une joyeuse mêlée, qui déborde du Web et inves­tit d’autres espaces numé­riques, les réseaux sociaux et les mes­sa­ge­ries ins­tan­ta­nées notam­ment, dans un mou­ve­ment de « pla­te­for­mi­sa­tion » de l’info qui s’accélère.

Les journalistes ne peuvent plus livrer bataille seuls dans leur coin

Et cette bataille-là, cru­ciale pour l’avenir d’une indus­trie autant que pour celui de la pro­fes­sion qui l’a fon­dée, les jour­na­listes ne peuvent plus la gagner en res­tant iso­lés.

Pour s’assurer que le public ait une chance de voir émer­ger leurs pro­duc­tions dans des flux d’information de plus en plus foi­son­nants et per­son­na­li­sés, il va leur fal­loir un sacré coup de main.

C’est le prin­ci­pal ensei­gne­ment que je retire des trois jour­nées que j’ai pas­sées au Fes­ti­val inter­na­tio­nal de Pérouse, dont la dixième édi­tion vient de s’achever.

D’ailleurs, s’agissant d’innovation, le conseil qui reve­nait le plus sou­vent dans la bouche des confé­ren­ciers était tout bête : il faut apprendre à se par­ler à nou­veau. A col­la­bo­rer sur des pro­jets, à inté­grer d’autres points de vue et res­pec­ter d’autres impé­ra­tifs.

Aux jour­na­listes donc de faire une place à ceux qui maî­trisent les pra­tiques mar­ke­ting, l’analyse de l’audience, le code, les sub­ti­li­tés de l’expérience uti­li­sa­teur (UX), les pos­si­bi­li­tés de moné­ti­sa­tion ou encore la ges­tion des pro­jets.

« Une vraie rupture avec la culture individualiste du métier »

Ça a l’air d’une évi­dence, ça n’a pas l’air simple, à en croire Sylke Grihn­wald, chef du data à la SRF :

« Quand vous pre­nez des jour­na­listes très talen­tueux mais qui ont tra­vaillé seul toute leur car­rière et que vous les met­tez dans une équipe avec des créa­tifs et des déve­lop­peurs, le résul­tat n’est pas garan­ti. Il faut leur faire com­prendre qu’il s’agit de par­ta­ger une vision com­mune.

C’est valable dans tous les sec­teurs, mais dans le cas de la presse, il y a une vraie rup­ture avec la culture indi­vi­dua­liste du métier. »

La façon dont est orga­ni­sée l’espace dans la rédac­tion compte aus­si. Plu­tôt que de pla­cer les jour­na­listes sur un pla­teau façon “Les Hommes du Pré­sident”, les chefs dans leur bocal et le reste du monde de l’autre côté de la cloi­son, les nou­veaux médias qui comptent bougent les murs pour mieux mélan­ger les com­pé­tences, les âges et les points de vue.

Alors qui faut-il embau­cher à la place des jour­na­listes ? Des déve­lop­peurs, d’abord. A en croire les expé­riences racon­tées à Pérouse, il est cru­cial de les pla­cer au cœur de la machine édi­to­riale, au lieu de les ins­tal­ler dans une pièce à part, sans lien opé­ra­tion­nel avec les jour­na­listes.

Les « dev’ », ce sont les nou­velles stars des rédac­tions, d’abord parce qu’ils rendent pos­sible la créa­tion de nou­veaux for­mats édi­to­riaux, qu’il s’agisse de récits au long, d’articles cou­pés en petits mor­ceaux pour mobile, de data­vi­sua­li­sa­tion ou de dia­po­ra­mas atti­rants.

« Il y a aujourd’hui des articles qu’on ne peut pas faire sans une dose de hacking »

Mais ils ont aus­si un rôle cru­cial à jouer pour trai­ter cor­rec­te­ment une série de thèmes qui ont pris de plus en plus d’importance dans nos vies : la sécu­ri­té infor­ma­tique, le res­pect de la vie pri­vée en ligne, le cyber-ter­ro­risme ou encore la régu­la­tion des réseaux.

« Les « hackers » sont natu­rel­le­ment doués pour le jour­na­lisme d’investigation : ils ont l’habitude de fouiller pour aller cher­cher des infor­ma­tions avec des lignes de code, expli­quait ain­si Clau­dio Guar­nie­ri, du Citi­zen Lab héber­gé par l’université de Toron­to. Il y a aujourd’hui des articles qu’on ne peut faire qu’avec une part de hacking. Et il y a beau­coup de don­nées sont là, en ligne, atten­dant juste que quelqu’un les explore. »

L’exemple récent des Pana­ma Papers montre le niveau de tech­ni­ci­té requis pour trou­ver les scoops cachés dans des mil­lions de docu­ments « tom­bés du camion ».  Un déve­lop­peur pas­sion­né d’actu et maî­tri­sant les nou­veaux outils d’exploration sera plus utile dans un effec­tif que la plus élé­gante des plumes encar­tées.

Les rédac­tions ont cepen­dant aus­si besoin d’autres assor­ti­ments de com­pé­tences pour avan­cer et trou­ver leur place dans notre nou­veau monde numé­rique.

Il faut aus­si être capable de lan­cer régu­liè­re­ment de nou­velles offres édi­to­riales et de réus­sir leur moné­ti­sa­tion, en uti­li­sant des méthodes Agile (qu’il s’agisse de Desi­gn Thin­king, de Scrum ou de Lean Star­tup) pour évi­ter des coûts et des délais échap­pant à tout contrôle.

Au-delà des développeurs, d’autres métiers à intégrer à la rédaction

Dans un monde où on publie de plus en plus sur des ser­vices exté­rieurs ayant cha­cun ses règles et ses for­mats, un chef de pro­duit effi­cace et capable de gui­der ses troupes a une valeur ines­ti­mable.

Plu­tôt que de déci­der seul dans votre coin de l’arrangement du desi­gn de vos articles, offrez-vous les ser­vices d’un spé­cia­liste de l’expérience uti­li­sa­teur (UX), qui s’assurera que les relances ou la navi­ga­tion pro­po­sées ont un sens pour le lec­teur.

Mais tout ça ne ser­vi­ra à rien si per­sonne dans votre média ne garde un œil sur les chiffres, dont l’analyse rythme désor­mais la vie des pro­jets, alors que les métriques à sur­veiller sont tou­jours plus nom­breuses et plus com­plexes à maî­tri­ser. Un ana­lyste de don­nées peut deve­nir un élé­ment-clé de l’effectif.

Au final, rele­ver tous ces défis implique de « sor­tir de sa zone de confort, relève Juliane Leo­pold, qui a lan­cé Buzz­feed en Alle­magne. Je sais que c’est un cli­ché qui revient sou­vent quand on parle de start-up, mais il y a quelque chose de très vrai, sur­tout quand ce sont des jour­na­listes aux com­mandes ».

Soyons lucides : on aura besoin de moins de journalistes qu’avant

Est-ce que ça veut dire que c’est la fin des jour­na­listes, comme on l’a déjà sou­vent pro­nos­ti­qué depuis qu’Internet est entré dans nos vies ? Non. Mais est-ce qu’on a besoin d’autant de jour­na­listes qu’avant ?

Je pense que non : les conte­nus de qua­li­té et de taille moyennes, ceux qu’on publiait parce qu’il fal­lait bien rem­plir les pages du maga­zine ou le conduc­teur d’un jour­nal télé­vi­sé, n’ont plus leur chance à une époque où des algo­rithmes bien rodés sélec­tionnent ce qui mérite votre atten­tion et excluent le reste de votre time­line ou dans les résul­tats de recherche

La « Quartz Curve » montre bien que les lec­teurs pri­vi­lé­gient les conte­nus plus courts, plus réac­tifs ou au contraire plus long, plus appro­fon­dis. Après avoir ana­ly­sé près de 400 000 articles en ligne, l’American Press Ins­ti­tute est par­ve­nu à une conclu­sion simi­laire.

Plus embê­tant pour beau­coup de médias : en ligne, the win­ner takes all ; le pre­mier sur un mar­ché devient vite le seul sur un mar­ché.

Si votre cré­neau, c’est faire de l’actu chaude, deman­dez-vous si vous avez les moyens et l’énergie de faire mieux que Le Monde dans ce domaine. Si vous misez sur l’info diver­tis­se­ment, il faut que vous soyez prêt à battre Buzz­feed comme ses mul­tiples ava­tars sur ce ter­rain (good luck with that).

« Bon sang, demandez-vous qui vous êtes !»

Ça ne veut pas dire qu’il ne faut plus faire de brea­king news ou du LOL. Ça veut dire qu’il faut pro­po­ser autre chose. C’est ce que dit Andy Car­vin, de First Look Media :

« Cher­cher à imi­ter le truc qui marche en ce moment, c’est une très mau­vaise idée et c’est la preuve que vous n’êtes pas du tout prêt à inno­ver.

Plu­tôt que de cou­rir après Buzz­feed, bon sang, deman­dez-vous qui vous êtes, ce que vous savez faire, et ce que vous pou­vez appor­ter à votre audience ! »

« En presse écrite, le seul pro­duit qui comp­tait, c’était le jour­nal », explique Aron Pil­ho­fer, direc­teur du numé­rique au Guar­dian. Pour lan­cer de nou­velles offres, il faut faire mar­cher des muscles que les entre­prises de média ont com­plè­te­ment per­du l’habitude de tra­vailler. »

Patrons de presse, posez-vous la ques­tion : si un jour­na­liste de votre équipe part en retraite demain, faut-il for­cé­ment le rem­pla­cer par un jour­na­liste ? La réponse sera sans doute non, sauf à trou­ver une licorne, un débrouillard prêt à enfi­ler d’autres cas­quettes, au moins une par­tie de son temps.

C’est une mau­vaise nou­velle pour une pro­fes­sion qui compte de plus en plus de chô­meurs et de pré­caires. Mais c’est peut-être la seule façon de sau­ver le bou­lot de ceux qui res­tent.

Les journalistes devraient arrêter de s’asseoir au bord de la rivière et plonger dedans

Un chat ayant boulotté un peu trop d'actualité (Liz/Flickr/CC-BY-NC-ND)
Un chat ayant bou­lot­té un peu trop d’actualité (Liz/­Fli­ckr/CC-BY-NC-ND)

Si même Chris­tophe Bar­bier s’y met ! « Aider les lec­teurs à trier dans l’infobésité », c’est l’une des prio­ri­tés de la nou­velle for­mule de L’Express lan­cée mer­cre­di, expli­quait le direc­teur du maga­zine.

L”»infobésité » serait la source de tous nos maux, et beau­coup de nou­veaux médias veulent nous mettre au régime sec. On pense bien sûr aux Jours, lan­cés il y a peu par des anciens de Libé­ra­tion esti­mant qu”«il n’y a jamais eu autant d’informations, mais qu’on n’a jamais eu autant de mal à être bien infor­més ».

L’autre pro­messe à la mode, c’est de ralen­tir le rythme en s’échappant du flot conti­nu de l’actu. Ain­si, dans la FAQ de L’Imprévu, qui a lan­cé en février sa ver­sion abon­nés, on lit que le site veut « se [déta­cher] de l’actualité » pour publier « chaque mois » des articles « qui sondent la socié­té […] au-delà des sujets impo­sés ».

Chasser les kilos en trop de l’info

Avec un peu d’aide, j’ai pu com­plé­ter la liste des médias qui trouvent, selon les cas, que l’info a des kilos en trop ou bien qu’elle nous file beau­coup trop vite sous le nez. On y trouve notam­ment :

  •  Ijs­berg, qui explique dans son mani­feste : « Nous sommes sur­in­for­més, mais tant d’histoires nous échappent. Noyés sous les faits divers, nous n’y fai­sons presque plus atten­tion et pré­fé­rons en rire, le Gora­fi le prouve » ;
  • Ulyces et son « jour­na­lisme nar­ra­tif » au long cours ;
  • The Conver­sa­tion et « son jour­na­lisme in-depth […] à rebours de l’accélération folle de l’information sur Twit­ter et des chaînes d’info en conti­nue », comme le décrit ibé­ra­tion ;
  • Le Quatre Heures, qui se veut « une pause dans l’information conti­nue, pour prendre le temps de la ren­contre et de l’approfondissement» ;
  • d’autres maga­zines en ligne moins connus mais qui font des pro­po­si­tions appro­chantes à leurs lec­teurs : Le Zéphyr, 8e étage, 10 001 mots,  Medor ou Glo­bal.

Comme nous sommes nom­breux à nous inquié­ter de l’hyper-connexion de notre époque, je vois bien ce que ce posi­tion­ne­ment a de sédui­sant – et j’espère d’ailleurs qu’il convain­cra suf­fi­sam­ment de lec­teurs pour faire vivre et pros­pé­rer tous les médias cités ici.

« Des journalistes conservateurs dans leur tête, pour être poli »

Ces nou­veaux entrants béné­fi­cient d’ailleurs d’une cou­ver­ture média­tique très favo­rable – les jour­na­listes ne font pas preuve de beau­coup d’esprit cri­tique quand se montent des pro­jets aux inten­tions aus­si nobles.

Et puis dans la presse, on aime bien cares­ser l’idée que les lec­teurs, en vrai, veulent des récits longs, pro­fonds et fouillés, dont les contraintes du mar­ché et les dérives du mar­ke­ting n’auraient de cesse de les pri­ver. C’est par­fois vrai (et ça explique le suc­cès de XXI ou de Media­part) mais c’est sou­vent faux (et ça explique l’échec de presque tous ceux qui ont vou­lu les imi­ter).

Cer­taines voix se font un peu plus cri­tiques. A Rue89, l’historien de la presse Patrick Eve­no expli­quait tou­te­fois qu’il voyait dans cette ten­dance « un réflexe de jour­na­listes qui sont conser­va­teurs dans leur tête, pour être poli » :

« On retrouve ça qua­si­ment dès l’invention des jour­naux. Quand ils ne fai­saient que quatre pages, les gens se plai­gnaient déjà qu’il y avait trop à lire. »

De mon côté, je trouve qu’il y a comme un par­fum de défaite dans ces décla­ra­tions de prin­cipe. Comme si, effrayés par la guerre de l’attention, cette den­rée rare que se dis­putent par un nombre tou­jours crois­sant de pro­ta­go­nistes, une bonne par­tie des jour­na­listes avaient renon­cé à livrer bataille.

« C’est chiant d’avoir un système digestif »

Le blo­gueur Laurent Dupin résume assez bien mon sen­ti­ment dans un post consa­cré aux rap­ports entre les stars d’Europe 1 et les réseaux sociaux :

« Le côté “oh là là, que c’est chiant d’être déran­gé tout le temps, on y arrive plus entre toutes ces sol­li­ci­ta­tions”, me fait pen­ser à ses bour­geoises souf­flant dans un demi-rot post-déjeu­ner un “oh là là, que c’est chiant d’avoir un sys­tème diges­tif”.»

Le bidouilleur fou Damien Van Ach­ter, alors que je lui fai­sais lire une pre­mière ébauche de ce texte, a eu cette réac­tion :

« Ce mou­ve­ment de prise de dis­tance, je le vois plus comme une ten­ta­tive de reprendre le contrôle.

Ces jour­na­listes se disent : “Puisque je ne sais pas (ou ne veux pas) sur­fer sur la vague comme Buzz­feed et les autres, alors je vais essayer de super bien ramer.” Après tout, c’est aus­si un sport olym­pique, qui a du charme et une cer­taine noblesse.

Je ne le vois pas comme un aveu d’échec, mais plu­tôt comme une l’envie furieuse de réus­sir mal­gré tout à faire son trou. Quitte à mou­rir pour son idée du jour­na­lisme, la fleur au bout du canon. Per­so, je res­pecte beau­coup ça. »

Se tourner autant vers le passé, ça n’incite pas vraiment à innover

Une fine connais­seuse des médias sou­hai­tant res­ter ano­nyme me rap­pelle, elle, que le phé­no­mène n’est pas si nou­veau ; avant Inter­net, les maga­zines qui se lan­çaient pro­po­sait déjà de « faire un pas de côté » afin de garan­tir des conte­nus plus ori­gi­naux :

« Aucun média ne se lance jamais en pro­met­tant de réagir à chaud, sans aucune dis­tance, sur tout ce qui se passe. Et pour­tant ça fait le gros des conte­nus médias pro­duits, preuve que les enga­ge­ments ne sont pas si bien tenus que ça .»

(Je n’ai d’ailleurs pas tenu un autre dis­cours lors du lan­ce­ment de Rue89 Week-end, le maga­zine tablette de Rue89 que je pilo­tais. Lors de la confé­rence de presse de lan­ce­ment, il était ain­si ques­tion de « sor­tir du flux » pour « prendre le temps » d’apprécier « ces papiers qui res­tent»…)

Le sou­ci, c’est que lan­cer un média en se tour­nant autant vers le pas­sé (quitte à l’idéaliser au pas­sage), ça n’incite pas beau­coup à inno­ver, qu’il s’agisse de tes­ter de nou­veaux for­mats édi­to­riaux, de cher­cher de nou­veaux modèles éco­no­miques ou d’expérimenter des moyens malins d’atteindre son audience.

  • Le mobile n’est pas au cœur de ces pro­jets, alors que les sta­tis­tiques d’usage sont sans appel et qu’il y a tant à inven­ter dans ce domaine – Quartz a récem­ment mar­qué les esprits avec son appli iOS qui raconte l’information dans une conver­sa­tion.
  • La vidéo n’est pas non plus une prio­ri­té, alors qu’elle occupe une part gran­dis­sante de notre temps pas­sé en ligne.
  • Les réseaux sociaux, eux, sont sou­vent dési­gnés comme la source de tout ce mal-être infor­ma­tion­nel. Consé­quence : on y porte pas l’effort, alors qu’ils sont deve­nus un pas­sage obli­gé vers l’information pour une part crois­sante de la popu­la­tion, et qu’ils pour­raient bien finir par « man­ger le monde ».
  • Les for­mats visuels, enfin, inté­ressent peu ces médias du temps long : on y croise bien quelques belles pro­duc­tions pho­to, mais pas ou peu  d’infographies inter­ac­tives, de dia­po­ra­mas ou d’expériences de serious gaming.

Un peu partout, des impétrants prêts à plonger dans le grand flux

La bonne nou­velle, c’est que pen­dant que ces jour­na­listes se replient sur ce qu’ils connaissent le mieux (et leur fait le plus plai­sir), la place est libre pour toute une série d’impétrants qui n’ont pas peur, eux, de plon­ger la tête la pre­mière dans le grand flux.

C’est le cas d’une série de news­let­ters (de Brief.me à Artips en pas­sant par Time To Sign Off) qui ajoutent sans com­plexe à la pro­fu­sion régnant dans nos boîtes e-mail.

Il y a aus­si ces you­tu­bers qui com­mencent à vivre de leur tra­vail grâce à la pub et aux contri­bu­tions de leurs lec­teurs (comme les « pour­boires » reçus sur Tipee). Et ce avec des pro­duc­tions dont la qua­li­té ne cesse de croître, comme pour Bruce Benam­ran et sa chaîne E-pen­ser, Usul et ses Chers contem­po­rains ou encore Léo Gras­set de Dir­ty­Bio­lo­gy.

On pense éga­le­ment à Buzz­feed qui assume sans com­plexe de cher­cher à être lu par­tout où le lec­teur se trouve, quitte à ajou­ter du bruit au bruit. Et à la ver­sion fran­çaise de Mashable, qui vient d’être lan­cée par France 24,  veut « Infor­mer, ins­pi­rer, diver­tir » et n’hésite pas à se défi­nir comme une « purée » asso­ciant « dif­fé­rents ingré­dients que l’on écrase » pour un résul­tat « onc­tueux et goû­teux ».

On fait quoi de l’actu, du coup ?

C’est vrai, c’est ten­tant de sor­tir du fleuve de l’information connec­tée pour prendre du temps et du recul – c’est d’ailleurs une des rai­sons pour les­quelles j’ai quit­té Rue89 pour lan­cer Dans mon labo en 2014.

Mais « le jour­na­lisme n’existe que dans le contexte de son public, c’est pour ça qu’on cherche à l’augmenter », rap­pe­lait récem­ment Chris Moran, res­pon­sable de l’audience au Guar­dian.

Même si on arrive, à force de volon­té et de talent, à faire exis­ter des îlots capable de résis­ter aux tor­rents du numé­rique, on n’aura fait qu’esquiver le pro­blème : com­ment bien trai­ter l’information, à chaud et sans filet, quand l’information est par­tout, tout le temps ?

Et pour trou­ver des réponses satis­fai­santes à cette ques­tion, il va bien fal­loir se mouiller.

Journalisme et nombre de clics : 4 mauvais réflexes dont il faut se débarrasser

“La Nuit étoilée”, de Van Gogh, revisitée façon camembert (Mario Klingemann/Flickr/CC-BY).
“La Nuit étoi­lée”, de Van Gogh, revi­si­tée façon camem­bert (Mario Klin­ge­mann/­Fli­ckr/CC-BY).

C’est une de mes marottes : ouvrir le tableau de bord Google Ana­ly­tics d’un site, par­cou­rir les courbes et tableaux qui s’affichent puis ten­ter d’en tirer les leçons et les actions à entre­prendre.

Coup de chance pour les fadas de data comme moi, le thème était au cœur de la confé­rence annuelle « Nou­velles pra­tiques du jour­na­lisme » orga­ni­sée début décembre par l’Ecole de jour­na­lisme de Sciences Po. Un choix logique, vu l’importance que prennent ces don­nées dans un uni­vers média­tique tou­jours plus numé­rique.

J’ai man­qué de temps à cette période pour en faire un compte-ren­du, je pro­fite donc de ce dimanche plu­vieux pour rat­tra­per mon retard –  comme tou­jours,  n’hésitez pas à me signa­ler erreurs ou approxi­ma­tions en m’écrivant un mes­sage ou en lais­sant un com­men­taire.

1. Les chiffres ne font pas des journalistes web des robots, mais plutôt des accros

Cher­cheuse au Tow Cen­ter, Cait­lin Petre s’est ren­du compte en visi­tant des rédac­tions que les jour­na­listes pas­saient beau­coup de temps devant les tableaux de bord mon­trant le tra­fic de leur site.

Elle a aus­si décou­vert que si le rôle de ces der­niers sus­ci­tait des débats pas­sion­nés dans la pro­fes­sion, il n’y avait pas for­cé­ment beau­coup de tra­vaux de recherche sur ce sujet.

Son étude The Traf­fic Fac­to­ries («les usines à tra­fic») repose notam­ment sur des entre­tiens avec des employés de Chart­beat – un ser­vice de sta­tis­tiques en temps réel très uti­li­sé dans les médias –, du New York Times et de Gaw­ker.

Elle en a tiré plu­sieurs ensei­gne­ments :

  • Les chiffres sus­citent des émo­tions fortes chez les jour­na­listes parce qu’ils montrent en temps réel l’impact de leur tra­vail, et peuvent sus­ci­ter des explo­sions de joie comme des moments de pro­fond abat­te­ment.  Une rédac­trice lui a ain­si expli­qué qu’elle était inquiète des effets qu’ils pou­vaient avoir sur sa vie per­son­nelle et qu’elle en par­lait à son psy.
  • Les ser­vices comme Chart­beat sont très addic­tifs parce qu’ils sont conçus pour l’être, avec des inter­faces sim­pli­fiées mon­trant des jauges et des comp­teurs qui bougent en per­ma­nence. En face, ceux qui publient et orga­nisent le conte­nu jouent à un jeu auquel ils ont envie de gagner, mais qui n’a pas vrai­ment de fin,  un peu comme avec une machine à sous. Ou plu­tôt comme au poker : même si on est bon, il y a une part d’aléatoire impor­tante dans le résul­tat final.
  • L’accès aux ana­ly­tics ren­force la concur­rence entre les jour­na­listes. A Gaw­ker, il existe un clas­se­ment indi­vi­duel des employés selon le tra­fic que leurs articles apportent. Il est détes­té en interne, notam­ment parce qu’une part impor­tante du tra­vail est col­lec­tive et ne se mesure pas avec un tel outil. Et du coup, deux jour­na­listes vont se mettre à com­pa­rer leurs chiffres alors qu’ils traitent cha­cun d’un sec­teur très dif­fé­rent, ce qui n’a pas de sens.
  • « Visi­teurs uniques », « pages vues » et autres « taux de rebond » servent par­fois davan­tage comme un outil de mana­ge­ment que comme un outil édi­to­rial. La direc­tion va s’en ser­vir pour « faire pas­ser la pilule » lorsque des déci­sions sont prises. « Si je dois trou­ver un argu­ment pour convaincre mes troupes, je vais voir les stats », explique ain­si un chef du New York Times.

2. Facebook est important, mais ce n’est pas une raison pour faire n’importe quoi

« Les médias se com­portent avec les géants du Web comme des ados de 13 ans se com­portent avec One Direc­tion », déplore Chris Moran, res­pon­sable de l’analyse du tra­fic au Guar­dian, qui recom­mande aux direc­tions de gar­der la tête froide quand les « Gafa » leur pro­posent une nou­veau­té.

Der­nier exemple en date : le ser­vice Ins­tant Articles de Face­book, qui per­met, quand on est sur son mobile, de lire un article sans quit­ter Face­book et après un temps de char­ge­ment très réduit – en France, Le Pari­sien et Libé­ra­tion l’ont notam­ment adop­té.

Les pre­miers titres à l’utiliser se sont aper­çu qu’en échange de leurs pro­duc­tions, le réseau social ne leur don­nait accès qu’à peu de sta­tis­tiques. Or, « quand on donne ain­si du conte­nu à une pla­te­forme exté­rieure, on crée de la dis­tance avec le média d’origine, explique Renée Kaplan, qui étu­die ces chiffres au Finan­cial Times. Le risque est que le gain d’audience ne soit pas à la hau­teur de ce sacri­fice ». D’où l’importance d’y avoir accès, si pos­sible en détail.

Et les conte­nus eux-mêmes ? « Un bon réflexe est de se dire qu’on n’écrit pas pour Face­book, mais pour son lec­teur sur Face­book », décrit Cécile Dehes­din, la boss de Buzz­feed France. Chris Moran ne dit pas autre chose :

« L’intérêt des sta­tis­tiques, c’est qu’elles aident à déter­mi­ner quel est le type de jour­na­lisme que les gens ont envie d’avoir.

Si on prend en compte celles de Face­book, ça ne veut pas for­cé­ment dire qu’il faut publier des papiers sur Jus­tin Bie­ber, mais peut-être qu’il faut pri­vi­lé­gier des sujets plus simples, par exemple. […]

Pour moi, la mon­tée en puis­sance de Face­book est une bonne nou­velle parce que ça donne plus de visi­bi­li­té aux conte­nus longs et fouillés, qu’on ne peut pas gar­der éter­nel­le­ment en haut de la page d’accueil ».

3. Ce n’est pas parce que les chiffres sont trompeurs qu’il faut s’en désintéresser

C’est l’histoire d’un article publié sur le site du Guar­dian qui sem­blait pas­sion­ner les inter­nautes : le temps médian qu’ils pas­saient sur la page attei­gnait 54 secondes, une éter­ni­té ! Un peu plus tard, pata­tras : ce chiffre tombe à 5 secondes seule­ment.

Entre­temps, l’article avait été repé­ré par un contri­bu­teur de Red­dit, site de par­tage de liens très popu­laire mais dont les visi­teurs « zappent » faci­le­ment d’un sujet à l’autre. « Le deuxième chiffre n’est donc pas un indi­ca­teur du com­por­te­ment des lec­teurs de l’article, mais tout sim­ple­ment de celui des inter­nautes  de Red­dit », ana­lyse Chris Moran.

Les biais de ce type sont nom­breux dès qu’on com­mence à mettre son nez dans les tableaux de Google Ana­ly­tics ou dans ceux d’AT Inter­net. Sur­tout si on y ajoute une dose de mau­vaise foi, comme le raconte Chris Moran :

 « Quand un article fait peu de pages vues, on se dit que c’est la faute aux inter­nautes qui sont stu­pides. Dans le cas inverse, on se dit que c’est la preuve que le jour­na­lisme de qua­li­té marche »

Mais ça ne veut pas dire qu’il faut lais­ser cet exer­cice aux ser­vices mar­ke­ting ou abon­ne­ment. « Si vous ne regar­dez pas vos “datas”, vous ne regar­dez pas vos lec­teurs, assène Cécile Dehes­din. Et si vous ne regar­dez pas vos lec­teurs, pour­quoi faites-vous ce métier ? Nous écri­vons parce que nous vou­lons être lus. » 

4. OK, les stats, c’est compliqué, mais il ne faut pas les laisser aux seuls spécialistes

Pour Chris Moran, il faut « com­mu­ni­quer beau­coup de don­nées aux jour­na­listes, mais en les choi­sis­sant avec pré­cau­tion », et en pre­nant le temps de les expli­quer :

« Je suis nul en maths, et je pense que ça m’aide dans mon tra­vail, parce que je suis mieux à même d’expliquer ces sujets à des jour­na­listes qui sont aus­si nuls que moi. »

Et pour que ça fonc­tionne, il faut qu”«une conver­sa­tion hon­nête et trans­pa­rente à pro­pos de la qua­li­té des don­nées se tienne au sein de la rédac­tion », conclut-il.  Trop sou­vent, « les gens ne savent pas très bien ce que le mana­ge­ment ou le ser­vice tech­nique fait de ces don­nées », ajoute Cait­lin Petre.

C’est vrai qu’en matière de jour­na­lisme , il est plus dif­fi­cile de tirer les leçons des sta­tis­tiques que pour un site de e-com­merce ou un moteur de recherche. Mais « le jour­na­lisme n’existe que dans le contexte de son public, c’est pour ça qu’on cherche à aug­men­ter la taille de der­nier », estime Chris Moran.

Les médias sur abon­ne­ment ont un avan­tage : leur lec­teur ont tapé un iden­ti­fiant et un mot de passe pour entrer, et on sait beau­coup mieux qui ils sont en termes d’âge, de reve­nus ou de situa­tion fami­liale. Renée Kaplan :

« Pour cha­cun d’entre eux, on s’intéresse à ce qu’on appelle le RFV, comme recen­cy, fre­quen­cy, volume. Des chiffres comme le temps écou­lé depuis sa der­nière connexion, la fré­quence de ses visites, le nombres d’articles qu’il a lu.

C’est une com­bi­nai­son qui est au cœur de la mesure d’audience web, et pas seule­ment dans le payant. »

Pour aller plus loin, le Finan­cial Times et en train de revoir son outil à des­ti­na­tion des jour­na­listes, pour répondre à deux grandes familles de ques­tion :

  • Est-ce que mon article a mar­ché ?
  • Quel type d’action a-t-il pro­vo­qué ?

L’ambition com­mune, c’est d’être infor­mé par les don­nées (data-infor­med) et pas gui­dé par elles (data-led).

Comment j’ai réalisé les cartes du monde selon les médias français

C’est sans doute l’expérience publiée sur ce site qui m’a don­né le plus de fil à retordre. Il a fal­lu pas­ser par de nom­breuses et fas­ti­dieuses étapes pour arri­ver à la publi­ca­tion de la série de cartes du monde tel que le voient les médias fran­çais Dans mon labo.

Mais je suis content du ren­du un peu arty de ces ana­mor­phoses – j’ai emprun­té l’idée et une par­tie de la méthode à Alter­mondes, qui en avait réa­li­sé une à l’occasion de sa cam­pagne de crowd­fun­ding.

1. Scraper les résultats de recherche Google en Python

C’était la pre­mière fois que je réa­li­sais un tra­vail d’extraction auto­ma­tique de don­nées en conce­vant un script dans un lan­gage de pro­gram­ma­tion plu­tôt qu’en uti­li­sant un logi­ciel dis­po­sant d’une inter­face gra­phique, comme Out­wit Hub.

Je me suis ser­vi de Scra­py, un outil qui m’a beau­coup faci­li­té la tâche, mais que je n’ai pas réus­si à ins­tal­ler sur mon Mac (la faute à El Capi­tan, semble-t-il) : il a fal­lu res­sor­tir un por­table sous Linux pour par­ve­nir à le lan­cer.

La mise au point du script m’a pris pas mal de temps, mais une fois que j’ai com­pris la logique, j’ai avan­cé rela­ti­ve­ment vite : il suf­fi­sait en effet de repé­rer l’endroit de la page des résul­tats de recherche où figure la men­tion « Envi­ron x résul­tats ».

Le plus com­pli­qué à été de com­po­ser avec les sécu­ri­tés qui se déclenchent sur les ser­veurs de Google quand on le sol­li­cite trop : même en ralen­tis­sant beau­coup le rythme du robot pas­sant sur ces pages, je finis­sais tou­jours par voir mon adresse IP blo­quée.

2. Analyser les résultats dans Google Sheets

C’est en com­men­çant à trier et à fil­trer les résul­tats obte­nus que je me suis aper­çu qu’ils n’étaient pas tou­jours fiables : pour cer­tains pays, les résul­tats trou­vés dans Google Actua­li­tés (tous médias confon­dus) étaient en effet ajou­tés au résul­tats trou­vés sur un média par­ti­cu­lier…

J’ai alors ten­té ma chance sur Bing, mais ce der­nier ne per­met pas d’effectuer une recherche com­bi­nant plu­sieurs termes (avec l’opérateur OR) en ciblant un nom de domaine par­ti­cu­lier.

De retour sur Google, j’ai fini par obte­nir des don­nées cohé­rentes en limi­tant la recherche aux pages publiées lors de l’année écou­lée.

Il a fal­lu aus­si trai­ter quelques cas par­ti­cu­liers – par exemple, le mot « Cana­da » appa­raît sur toutes les pages du Huf­fing­ton Post et de Buzz­feed, ces deux sites pro­po­sant un accès vers leur édi­tion cana­dienne.

Il reste sans doute de petites aber­ra­tions de ce genre dans les don­nées uti­li­sées pour faire les cartes, mais j’ai consi­dé­ré qu’elles n’étaient pas pré­ju­di­ciables, vu la taille finale des cartes et leur niveau impor­tant de défor­ma­tion.

3. Ajouter les résultats obtenus à une carte du monde grâce à QGIS

Le logi­ciel de car­to­gra­phie avan­cé QGIS m’a per­mis d’ouvrir un sha­pe­file (fichier de contours) trou­vé sur The­ma­tic­Map­ping et de lui asso­cier mes propres don­nées via des recherches ver­ti­cales dans la table.

Pour que ça marche, il faut une clé com­mune aux deux fichiers : en l’occurence, le code ISO à trois chiffres, que j’avais pris soin d’utiliser pour chaque pays étu­dié – je l’ajoute désor­mais sys­té­ma­ti­que­ment à toutes mes feuilles de cal­cul quand elles sont basées sur des pays, une pré­cau­tion qui se révèle sou­vent utile.

4. Réaliser les anamorphoses avec ScapeToad

Dis­po­nible sur tous les OS via Java, Sca­pe­Toad est un petit logi­ciel plu­tôt bien fichu qui va réa­li­ser la défor­ma­tion du fichier sha­pe­file en tenant compte, pour chaque pays, d’une valeur numé­rique dis­po­nible dans la table asso­ciée au fichier de contours.

Le résul­tat peut être enre­gis­tré au for­mat d’image vec­to­riel SVG, ce qui per­met de l’utiliser ensuite à n’importe quelle taille.

Atten­tion : pour une carte du monde, les temps de cal­cul et de sau­ve­garde sont impor­tants (sur­tout quand il faut recom­men­cer la mani­pu­la­tion vingt fois pour vingt médias dif­fé­rents…).

5. Améliorer le résultat dans Adobe Illustrator

Le fichier SVG obte­nu peut être faci­le­ment ouvert et modi­fié dans Illus­tra­tor, ce qui m’a per­mis de chan­ger la cou­leur et la trans­pa­rence des pays, et de créer une ver­sion PNG uti­li­sée pour le par­tage Face­book.

Une fois les vingt cartes obte­nues, j’ai créé la petite info­gra­phie per­met­tant de bas­cu­ler d’un média à l’autre en HTML, CSS et JQue­ry. Enfin, j’ai uti­li­sé Data­wrap­per pour réa­li­ser les deux gra­phiques éga­le­ment pré­sents dans l’article.

Voici comment les médias français voient le monde

Les médias nous donnent-ils une vision défor­mée du monde qui nous entoure ? La ques­tion est vieille comme Théo­phraste Renau­dot, mais j’ai ten­té d’y appor­ter une réponse moderne avec la série de cartes « ana­mor­pho­sées » publiée ci-des­sous – une idée que j’ai piquée à mes petits cama­rades d’Altermondes.

Elles ont été réa­li­sées en basant la défor­ma­tion de chaque pays sur le nombre de résul­tats trou­vés par Google quand on le cherche sur le site de l’un des vingt médias étu­diés – je reviens plus en détail sur la méthode uti­li­sée (et ses limites) dans un autre post.

Avec l’avènement des réseaux sociaux, deve­nus pour beau­coup d’entre nous le prin­ci­pal point d’accès à l’information, ces cartes vont-elles se défor­mer davan­tage ?

En fil­trant selon leur popu­la­ri­té les publi­ca­tions venues de nos amis et des pages aux­quelles nous nous sommes abon­nés , Face­book est en effet accu­sé de créer une « bulle » autour de ses uti­li­sa­teurs, ne les expo­sant plus qu’à des infor­ma­tions qui les touchent ou les font réagir.

Et comme leur tra­fic dépend de plus en plus de cette pla­te­forme, les médias sont ten­tés de « publier pour Face­book », lais­sant de côté l’actualité des pays trop loin­tains. Un phé­no­mène qu’on peut obser­ver sur les cartes de Buzz­feed France et du Huf­fing­ton Post, où les pays du Sud occupent la por­tion congrue.

Mais ces biais ne sont pas nou­veaux, et ils dépendent aus­si de la ligne édi­to­riale des jour­naux concer­nés :

  • L’Amérique du Sud et l’Afrique sont net­te­ment enflées sur la carte du Monde diplo­ma­tique – logique vu les posi­tions tiers-mon­distes de ce men­suel.
  • l’Europe explose sur celle de Contexte – nor­mal, le site suit de près l’actualité légis­la­tive de l’UE.
  • les Etats-Unis sont bien plus gros que la moyenne sur celle de Slate.fr – pas éton­nant, une bonne par­tie des articles sont des tra­duc­tions de textes publiés dans la ver­sion amé­ri­caine.
  • Les sites qui reprennent beau­coup l’AFP, par exemple Libé­ra­tion et Le Figa­ro, ont des cartes assez proches –une part impor­tante des résul­tats décomp­tés se trouvent dans les dépêches de cette agence et reprises, sous dif­fé­rentes formes, sur ces sites.

Ces spé­ci­fi­ci­tés se retrouvent si on s’intéresse aux pays les plus cités, média par média.

On retrouve bien la loi du « mort-kilo­mètre », qui veut qu’une tem­pête de neige à Londres pour­ra occu­per les chaînes infos toute la jour­née, alors qu’un tsu­na­mi en Indo­né­sie peut faire des cen­taines de vic­times sans qu’on cham­boule le menu des jour­naux télé­vi­sés.

Mais on peut aus­si prendre le pro­blème dans l’autre sens, et s’intéresser aux médias qui s’intéressent plus (ou moins) que la moyenne à un pays don­né.

N’hésitez pas à explo­rer vous-mêmes les don­nées que j’ai récol­tées,  et à racon­ter vos trou­vailles ou à signa­ler des pro­blèmes en me contac­tant ou en lais­sant com­men­taire.

Mis à jour le 26/1 à 10h35. Pré­ci­sion ajou­tée concer­nant les médias repre­nant beau­coup l’AFP, après un échange avec @quentingirard sur Twit­ter.

Le numérique, une catastrophe pour les médias ? Le chemin de fer l’était aussi

Il y a des étu­diants en jour­na­lisme plus chan­ceux que d’autres. Pour leur leçon inau­gu­rale, ceux qui viennent d’entrer au Centre de for­ma­tion des jour­na­listes (CFJ) ont pu échan­ger avec Wolf­gang Blau, direc­teur de la stra­té­gie digi­tale du Guar­dian et sur le point de rejoindre le groupe Condé Nast.

Le dis­cours et la séance de questions/réponses qui a sui­vi étaient denses, mais je tente une retrans­crip­tion rapide ci-des­sous. (Si vous étiez pré­sent, n’hésitez pas à me signa­ler d’éventuelles approxi­ma­tions en m’écrivant un mes­sage ou dans les com­men­taires.)

Wolf­gang Blau. « Pour pré­pa­rer cette inter­ven­tion, j’ai pas­sé en revue tous les thèmes de réflexion du moment […] et notam­ment toutes les menaces qui pèsent sur les médias aujourd’hui.  D’ailleurs, on peut se deman­der pour­quoi, avec tous ces pro­blèmes, il y a mal­gré tout autant d’enthousiasme dans ce sec­teur.

J’ai fina­le­ment choi­si de ne pas abor­der une de ces pro­blé­ma­tiques en détail, mais plu­tôt de ten­ter de prendre un peu de recul, ce dont on manque sou­vent – je pense que nous sommes par­fois comme des sou­ris fai­sant tour­ner une roue dans leur cage, regar­dant uni­que­ment devant nous, inca­pable de voir le cadre glo­bal.

Et pour ça, je vais vous par­ler de l’histoire du che­min de fer. Le train, de nos jours, jouit d’une très bonne répu­ta­tion. Les com­pa­gnies sont par­fois une source de fier­té natio­nale, et prendre le train plu­tôt que l’avion ou la voi­ture, c’est faire une bonne action, en amé­lio­rant son bilan car­bone.

« Le train était vu comme une menace »

Mais ce n’est pas du tout comme ça que le train était per­çu quand ce mode de trans­port s’est géné­ra­li­sé au XIXe siècle. C’est d’ailleurs une leçon inté­res­sante : quand de nou­veaux concur­rents font leur entrée sur un mar­ché, ils sont tou­jours accu­sés de tous les maux.

Le che­min de fer était vu comme une menace par beau­coup d’observateurs de l’époque. Certes, ils ont vite com­pris que le train avait un fort poten­tiel, notam­ment parce que rou­ler sur un rail per­met de limi­ter les frot­te­ments avec le sol et évite de se retrou­ver ralen­ti ou coin­cé par la boue, comme l’étaient les voi­tures à che­val.

Du coup, les pre­miers à se deman­der à quoi pour­rait res­sem­bler un réseau fer­ré natio­nal ont d’abord pen­sé qu’il fal­lait dou­bler les routes avec des rails, tout sim­ple­ment.

Ensuite, on a admis que le che­min de fer aurait besoin d’une infra­struc­ture en soi, avec ses propres règles, pas d’une copie de l’existant. Cepen­dant, on s’est mis à ima­gi­ner des voies en étoile autour de Londres, sur les­quelles cir­cu­le­raient non pas des trains, mais des véhi­cules indi­vi­duels, l’équivalent des dili­gences.

« Le frein, ce ne sont pas les outils, mais la culture professionnelle des rédactions »

Les pre­miers wagons aus­si sont copiés sur les voi­tures à che­val, comme si on s’était conten­té de les poser sur les rails – c’est dif­fé­rent aux Etats-Unis, où on pre­nait plu­tôt le bateau pour cou­vrir de grandes dis­tances, et où les pre­miers wagons étaient donc ins­pi­rés de ses cabines.

Ce n’est que des années après, en Suisse, qu’on a pen­sé à ins­tal­ler des fenêtres pour qu’on puisse voir les wagons pré­cé­dent et sui­vant, puis à pré­voir des cor­ri­dors pour cir­cu­ler à bord du train.

Ça peut nous faire rire, mais c’est logique vu ce qu’on savait à l’époque, et c’est sans doute en fai­sant les mêmes erreurs qu’on per­çoit l’évolution des médias aujourd’hui.

Je pense qu’au sein des rédac­tions, le prin­ci­pal frein à l’innovation, ce ne sont pas les outils, mais la culture pro­fes­sion­nelle.

Livrez-vous à un petit exer­cice : essayez de faire la liste de tout ce qu’on a pu dire de néga­tif sur Inter­net – par­fois à juste titre d’ailleurs : je tra­vaille au Guar­dian, qui a révé­lé l’existence de sys­tèmes de sur­veillance glo­ba­li­sée.

Vous allez vous rendre compte qu’on a repro­ché exac­te­ment la même chose au che­min de fer à son arri­vée ! Ça marche à tous les coups :

  • Le che­min de fer sup­prime des emplois.
  • Il favo­rise l’émergence de grandes com­pa­gnies cen­tra­li­sées, qui chassent du mar­ché les entre­prises de trans­port de taille modeste.
  • Il est à l’origine d’une uni­for­mi­sa­tion cultu­relle : des gens se mettent à vivre dans une région et à tra­vailler dans une autre ; les échanges se mul­ti­plient et les iden­ti­tés se diluent.
  • L’art du voyage au long cours se perd, on ne prend plus le temps de se décou­vrir et de se par­ler en che­min.
  • De nou­velles formes de cri­mi­na­li­té appa­raissent.
  • De nou­velles façons de faire la guerre appa­raissent.
  • Les épi­dé­mies se pro­pagent plus faci­le­ment.
  • C’est une façon de voya­ger qui trans­forme l’homme, le rend aso­cial : « Ils voyagent aus­si vite que des balles de fusil, et perdent le contrôle de leur vie », estime un auteur de l’époque.
  • La construc­tion des lignes de che­min de fer, des gares et des ter­mi­naux a eu un impact consi­dé­rable sur les ter­ri­toires concer­nés.

« Je ne veux pas avoir à lire tout Twitter »

Il y a tout un tas de peurs et de pho­bies qui sont alors asso­ciées au che­min de fer. Vic­tor Hugo explique qu’à cette vitesse, les fleurs ne sont plus des fleurs, mais des tâches de cou­leurs informes.

Pour­tant, les trains de l’époque font du 50 à l’heure ! Mais à l’époque, per­sonne ne s’était jamais dépla­cé à une telle vitesse, c’est une révo­lu­tion cultu­relle. On ima­gine même construire des murs de bois le long des voies pour évi­ter un tel stress visuel aux pas­sa­gers…

Ça me rap­pelle ce que m’a répon­du, un jour, quelqu’un à qui je deman­dais s’il uti­li­sait Twit­ter : « Non, parce que je ne veux pas avoir à tout lire. » On ne peut pas tout lire sur Twit­ter, mais ce n’est pas grave si on ne per­çoit pas tous les détails, ça n’empêche pas de sai­sir ce qu’il s’y passe ; de même qu’en train, on peut pro­fi­ter d’un pay­sage sans voir chaque fleur sur bas-côté.

Regar­dez les articles écrits sur les impri­mantes 3D. L’exemple qu’on prend tout le temps, c’est la pièce de rechange qu’on va pou­voir fabri­quer dans un maga­sin en se basant sur l’original. Mais c’est une vision très étroite de ce qui est en fait un bou­le­ver­se­ment.

Des méde­cins peuvent ain­si réa­li­ser une copie en 3D d’un cer­veau et ne plus se baser seule­ment sur des vues en deux dimen­sions pour éta­blir un diag­nos­tic. Ça, c’est vrai­ment un usage inno­vant, pas juste une copie de ce qui se fait déjà.

« Les frères Lumière ne savaient pas quoi faire de leur invention »

C’est la même chose avec les articles écrits par des algo­ritmes : ces der­niers sont uti­li­sés pour pro­duire ce qu’on pro­duit déjà, des compte-ren­dus spor­tifs ou des syn­thèses sur les résul­tats finan­ciers d’une entre­prise, par exemple. Cette nou­velle tech­no­lo­gie est uti­li­sée pour faire de l’ancien, c’est déjà beau­coup, mais ça ne se limi­te­ra pas à ça.

(Au pas­sage, c’est un sujet qui fait beau­coup réagir quand vous l’évoquez dans une rédac­tion. Quand vous par­lez web et réseaux sociaux, on vous répond : « C’est très bien, embau­chez donc des gens pour s’occuper de ça. » Mais quand on dit que des machines pour­ront les rem­pla­cer pour tout un tas de textes, là, ça touche un nerf.)

Les inven­teurs eux-mêmes sont par­fois les plus mal pla­cés pour ima­gi­ner les nou­veaux usages. Les frères Lumière ont réus­si à fil­mer les pre­mières scènes, mais ils ne voyaient pas bien l’intérêt, ils se deman­daient pour­quoi des gens iraient voir dans une salle obs­cure ce qu’ils pou­vaient déjà voir dehors… Et puis quelqu’un a eu l’idée de mettre bout à bout des séquences, de faire du mon­tage, et le ciné­ma est né.

La bonne ques­tion à se poser c’est :  quelle infor­ma­tion peut-on pro­duire qui ne l’est pas déjà ?

Et il faut accep­ter le fait que beau­coup de postes vont être sup­pri­més.

« On n’a pas assez pensé à la transformation du texte »

On a vrai­ment besoin de plus de jour­na­listes capables de tra­vailler avec le visuel, ils sont très recher­chés aujourd’hui. Pour­tant, je pense qu’on n’a pas assez pen­sé à la trans­for­ma­tion du texte. Par exemple, quelle est la taille mini­mum d’un article ?

Une ques­tion que doivent se poser les jour­na­listes, c’est si leur pro­duc­tion, c’est la bou­teille entière ou bien juste le liquide qu’elle contient. Si c’est juste le conte­nu, alors il peut être consom­mé par­tout, pas for­cé­ment dans une forme par­ti­cu­lière. Mais dans ce cas se posent des pro­blèmes de finan­ce­ment.

La ten­dance à suivre, selon moi, c’est la per­son­na­li­sa­tion de l’information. Il y a un poten­tiel impor­tant. Par exemple, si vous n’avez pas lu d’article sur le sport depuis deux ans, ça ne sert à rien de conti­nuer à vous en pro­po­ser. Ou alors, si vous venez de Face­book en sui­vant un lien pos­té par un ami, on va vous mon­trer un article dif­fé­rent de celui affi­ché pour le visi­teur venant de Google Actua­li­tés, ce qui montre qu’il cherche à s’informer.

Si je suis dans le train, j’ai davan­tage de temps pour lire, pour­quoi ne pas me pro­po­ser une ver­sion longue ? Le niveau d’éducation peut aus­si être pris en compte, si le lec­teur a accep­té de confier cette infor­ma­tion sur lui.

Je sais ce qu’on va repro­cher à ces évo­lu­tions : le com­par­ti­men­tage de la socié­té, la perte d’une culture et de repères com­muns, puisque cha­cun reçoit une infor­ma­tion dif­fé­rente. C’est vrai, mais ça per­met aus­si au plus grand nombre de s’informer, cha­cun à son niveau.

A vous qui débu­tez votre car­rière, le conseil que je peux vous don­ner, c’est de tou­jours par­tir du prin­cipe que votre com­pas est faus­sé, qu’il ne vous indique pas la bonne route. Si on vous dit que votre idée est ridi­cule, c’est bon signe, c’est sou­vent là que l’innovation sur­vient.

Je pense que cette crise débou­che­ra sur quelque chose de posi­tif. Beau­coup de phé­no­mènes qui étaient latents dans les années pré­cé­dentes sont en train de s’accélérer, et ça ira ira plus mal avant d’aller mieux, c’est sûr, mais le résul­tat sera posi­tif.