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Les journalistes ne devraient plus se cacher pour pleurer

« C’est pas si grave, ça se passe comme ça sur Internet, il faut que tu t’endurcisses. » C’est une phrase que j’ai pu prononcer quand j’étais rédacteur en chef adjoint de Rue89 et qu’un journaliste de l’équipe était pris pour cible par des malfaisants dans les commentaires ou sur Twitter.

Et c’est une réaction totalement contre-productive. C’est en tout cas l’avis de Gavin Rees, directeur du Dart Center Europe, organisation venant en aide aux journalistes confrontées à des situations violentes, exprimé pendant un débat sur ce sujet au festival de journalisme de Pérouse, début avril :

« Il faut en parler entre collègues, il faut qu’on vous rassure sur votre travail, sur ce que vous avez écrit, qu’on vous dise que ce n’est pas votre faute. Il ne faut pas que ce soit une question taboue, sinon ils ont gagné. »

Pratiquer le « journalisme en empathie », thème d’une série de posts que je termine avec ce texte, c’est aussi se préoccuper davantage de ses collègues, quand tous ceux qui prennent la parole en ligne sont plus exposés que jamais.

OK, les journalistes sont des durs à cuire, mais ils sont de plus en plus attaqués

L’idée que le journaliste est un dur à cuire imprègne encore les imaginaires, et on la retrouve dans pléthore de films et de séries. Ce sont des reporters de guerre qui se précipitent au plus près des bombes. Des enquêteurs qui ne mangent que des sandwichs et ne boivent que du whisky tant qu’ils n’ont pas sorti leur scoop. Des rédacteurs en chef à bretelles qui pestent en permanence mais ont l’instinct affûté et le flair imbattable.

Comment des types aussi indestructibles pourraient-ils se sentir meurtris par de simples trolls ? Peut-être parce que les attaques de ces derniers se multiplient et sont de mieux en mieux organisées. Toujours à Pérouse, Michelle Ferrier, fondatrice de TrollBusters, a rappelé des chiffres alarmants :

« Aux Etats-Unis, 40% des femmes qui publient du contenu en ligne sont victimes de harcèlement, principalement sur Twitter : des propos haineux, racistes ou haineux ou encore la publication d’informations privées. Plus de 80% des journalistes estiment que leur travail est plus dangereux qu’avant. »

Son organisation a mis au point trois armes pour lutter contre les trolls :

  • Une équipe de secours d’urgence : une communauté d’utilisateurs qui peut être mobilisée quand un journaliste est victime de ce genre d’attaques, notamment pour répondre et contre-attaquer collectivement.
  • Un travail d’enquête sur leur organisation et leurs méthodes, en se servant de technologies d’étude de réseau.
  • Du support spécialisé, par exemple pour aider un service technique confronté à une attaque en déni de service, mais aussi pour des conseils juridiques ou un soutien psychologique.

« Les rédactions doivent protéger leurs employés en utilisant tous les recours possibles »

S’il met tout en œuvre, au sein du Coral Project, pour amener les journalistes à dialoguer davantage avec leur audience, Greg Barber reconnaît que la conversation est parfois impossible, et que les médias en ligne doivent en tenir compte :

« On raconte quand des journalistes sont menacés à l’étranger. mais il faut le faire aussi quand ça arrive chez nous. Les médias doivent protéger leurs employés en utilisant tous les recours possibles. »

Le diagramme “Comment réagir au harcèlement en ligne” édité par Trollbusters.

TrollBusters a publié un diagramme instructif résumant les réactions possibles quand on est victime de harcèlement en ligne.

A ma connaissance il n’y a pas d’organisation équivalente en France, mais si je me trompe, n’hésiter pas à le signaler dans les commentaires.

Parmi les initiatives sur le sujet, je me dois cependant de signaler le fascinant récit que fait Faïza Zerouala, aujourd’hui journaliste à Mediapart, de sa rencontre avec un de ses trolls.

Ne plus prendre le trolling à la légère

J’ai l’impression qu’entre journalistes en ligne, la tendance naturelle est de minimiser les effets du trolling, d’en faire une blague, un truc agaçant mais au final insignifiant. Parce que reconnaître le contraire serait avouer une faiblesse pas très professionnelle.

Et le côté pervers, c’est que ce sont justement ceux qui se préoccupent le plus des lecteurs et échangent davantage avec leur communauté qui souffrent le plus quand ça tourne au vinaigre, comme le rappelait Martin Belam, un ex du Guardian, dans une analyse des communautés des sites d’actu.

Prendre en compte la souffrance de ses troupes, mettre en place des procédures en interne, prévoir des moments pour en parler… : les rédactions des médias en ligne, comme toutes les entreprises confrontées à un risque professionnelle, ont désormais cette responsabilité.

Hé, ce texte fait partie d’une série de notes consacrée au « journalisme en empathie » ! Voici le menu complet :

« Merci de supprimer l’article me concernant » : le journaliste face à la fragilité de ses sources

Des enfants dans un centre pour réfugiés à Athènes (Martin Leveneur/Flickr/CC-BY-ND)

La scène se passe en juin 2016, à Lesbos, en Grèce. Le journaliste Marc Herman est en train d’interroger Zozan Qerani sur son parcours jusqu’au camp de réfugiés installé sur l’île, et toutes les épreuves qu’elle a du traverser.

Soudain, la jeune Kurde yazidi s’effondre, le corps pris de convulsions. En discutant avec les médecins présents, Herman comprend que c’est le fait même de devoir raconter son histoire une nouvelle fois qui a déclenché cette crise.

Le cofondateur de l’agence Deca a raconté dans un témoignage les interrogations éthiques que cet épisode a suscitées en lui.  « Près de 50% des réfugiés souffrent de troubles psychologiques, qu’il s’agisse d’anxiété, de dépression, ou de stress post-traumatiques, détaillait-il dans un panel du festival de journalisme de Pérouse, début avril. Est-ce qu’on doit les interviewer comme si de rien n’était ? »

Si ça saigne, ça doit faire la une !

Pour Marc Herman, l’empathie avec son sujet est aussi passée par le choix des photos accompagnant son texte. Le photographe qui l’accompagnait n’a pas pris d’images de Zozan Qerani en train de convulser par terre, mais après la crise, debout dans les bras de son compagnon ou allongée sur un lit de camp.

On peut aussi avoir cet impératif en tête au moment de rédiger un article ou de choisir son titre. En refusant, par exemple, de commencer un texte par la scène la plus violente ou la plus dure, comme le veut la règle  « if it bleeds, it leads » (« si ça saigne, il faut le mettre en une »).

Développer un rapport plus respectueux et plus humain avec les femmes et les hommes qui font, souvent à leurs dépens, l’actualité : voilà une autre piste de réflexion pour le « journalisme en empathie », une idée que je développe dans une série de notes sur ce site depuis quelques semaines.

Protéger ses sources, c’est aussi se soucier de leur état d’esprit une fois l’article paru

Je n’ai jamais été grand reporter et je n’ai jamais été confronté personnellement à des situations humaines aussi difficiles.

Mais j’ai remarqué qu’on abordait la question de la protection des sources davantage par un prisme juridique (« la personne que j’ai interrogée risque-t-elle des poursuites judiciaires à cause de son témoignage ? ») ou professionnel (« va-t-elle perdre son emploi ? ») que sur le plan de son bien-être émotionnel ou psychologique (« comment vit-elle le fait de voir son histoire mise sur la place publique ? »).

Pendant les sept années que j’ai passées à Rue89, j’ai aussi vu combien la situation des témoins avait changé avec la montée en puissance des sites d’info.

C’était une chose de raconter sa vie à un journaliste au début des années 90, et de voir son récit imprimé à un nombre limité d’exemplaires, accessibles uniquement au lectorat du titre concerné.

C’en est une autre, complètement différente, de se dévoiler aujourd’hui, sachant que ses confidences seront accessibles à tous, en quelques clics et probablement pour l’éternité.

« Je ne suis plus la personne qui vous a raconté ça il y a cinq ans »

Rue89 pratique le « journalisme participatif », et tente d’associer au maximum les lecteurs à la production d’information. Sur ses bases, il était courant qu’une personne écrive à la rédaction pour raconter ce qui lui est arrivé, souhaitant prendre à témoin le reste du monde.

Un journaliste entrait alors en contact avec elle pour préparer un texte, souvent écrit à la première personne, parfois « anonymisé » et relu avant parution si nécessaire. Tout se passe donc avec son complet accord et sa totale collaboration.

Malgré ces précautions, il n’était pas rare que la même personne contacte la rédaction pour réclamer la suppression du contenu concerné. Ces demandes pouvaient arriver en pleine panique, quelques heures  à peine après la publication. Ou bien des années plus tard et accompagnées de menaces judiciaires.

L’info doit-elle primer sur l’humain ? Vous avez quatre heures…

Les raisons avancées ? Les commentaires, qu’on ressent très violemment quand on est leur sujet principal. Les réactions de l’entourage. Les résultats de recherches Google sur son nom, où se retrouve listé le contenu concerné.

Certains justifiaient leur demande par le droit à l’oubli : « je vous ai raconté ça quand j’avais 18 ans, mais j’en ai 22 et je ne suis plus la même personne, pourquoi devrais-je subir les conséquence de ce choix jusqu’à ma mort ? »

Que doit faire le journaliste quand ça arrive ? Accepter la demande, et supprimer un article qui a pu avoir un impact important, sacrifiant au passage un morceau de ses propres archives et prenant le risque d’être accusé de censure ou de manipulation ?

Ou refuser, pour préserver l’intégrité du travail journalistique réalisé, quitte à laisser sa source seule avec sa souffrance ? C’était ma position dans le passé : après tout, un journaliste n’est pas un travailleur social ou un psy, et c’est l’info qui prime avant tout, coco.

Je pense aujourd’hui qu’une telle intransigeance est impossible, surtout si on souhaite rétablir un lien de confiance entre les médias et leur public. D’autant que des compromis sont possibles, comme l” »anonymisation » a posteriori d’un texte, le retrait de certains détails, l’ajout d’une mise à jour ou d’un encadré — il est d’ailleurs arrivé qu’on fasse ce choix à Rue89.

Mais je doute qu’il existe une réponse unique à cette question, et suis curieux de connaitre les vôtres dans les commentaires.

Des récits sur la crise des réfugiés qui ajoutent « du bruit au bruit »

Faire preuve d’une plus grande empathie avec ses sources n’a cependant pas que des inconvénients. C’est aussi de se donner une chance d’obtenir un récit plus à même de toucher plus efficacement le public.

C’est ce que l’expérience a appris à la journaliste indépendante Mariangela Paone, qui s’exprimait elle aussi à Pérouse. Selon elle, la crise des réfugiés a généré un volume d’articles et de vidéos sans doute sans précédent dans l’ensemble de l’Europe. Mais elle doute que ces récits aient, pour la plupart, réussi autre chose que  « d’ajouter du bruit au bruit » :

« Les médias grand public ont tendance à présenter les migrants comme une file interrompue et uniforme de gens, un ensemble menaçant pour les habitants des pays-hôtes.

Ça passe par une simplification des gens présentés. En analysant une série de textes publiés, une étude a montré que bien souvent, on ne donne que la nationalité de la personne qu’on a rencontrée, mais pas son âge, sa profession, son prénom, voire son genre.

Au final, ce traitement n’a pas permis de créer un contact, une relation entre les réfugiés et l’audience, de susciter  un sentiment de compassion dans ce qui était pourtant la plus grand crise de ce type depuis 1945. »

Egalement présente à Lesbos, Paone a cherché à créer de l’empathie pour mieux intéresser les lecteurs de ses longs reportages, s’intéressant par exemple aux problèmes d’allaitement des jeunes mères forcées de prendre la route et souffrant de malnutrition ou de déshydratation. Elle a noté que ce type de récits recevaient plus de visites et d’engagement (partages, likes, commentaires… ) de la part des lecteurs.

Evidemment, chercher à créer de l’empathie ne doit pas être un prétexte pour se contenter de l’émotion, « tomber dans le pathos » en ne s’intéressant plus qu’aux larmes, aux désespoir et aux colères. Mais je pense que c’est un fil conducteur intéressant à tirer, si on veut promouvoir un journalisme plus utile à la société et à ceux qui y vivent.

Hé, ce texte fait partie d’une série de notes consacrée au « journalisme en empathie » ! Voici le menu complet :

Pourquoi il ne faut pas virer des amis Facebook à cause d’une élection (surtout si vous êtes journaliste)

Bataille au village d'Astérix
La France entre les deux tours de la présidentielle (allégorie)

« Cette campagne aura au moins eu le mérite de me permettre de faire le ménage dans mes « amis » Facebook. J’en ai viré plusieurs, c’était plus possible de débattre avec eux. » Depuis le premier tour de la présidentielle, j’ai croisé des statuts de ce type plusieurs fois sur ma timeline.

Je comprends tout à fait ceux qui souhaitent se préserver du climat de tension et d’agressivité régnant sur les réseaux sociaux, mais je pense que c’est une très mauvaise idée, particulièrement si vous êtes journaliste. Et dans ce deuxième épisode de ma série consacrée au  « journalisme en empathie », je vais tenter de vous expliquer pourquoi.

La présence de Marine Le Pen au second tour, même si elle semble avoir peu de chances de l’emporter, résonne comme un écho étouffé de la victoire des partisans du Brexit au Royaume-Uni et de celle des supporteurs de Trump aux Etats-Unis.

Dans tous les cas, il est tentant pour les médias de rejeter la faute sur les autres : les algorithmes de Facebook et leur appétit pour les fake news ; les politiciens inefficaces, coupés de la société, menteurs voire corrompus ; la cyberpropagande et les hackers du Kremlin…

« Les journalistes britanniques n’ont pas assez parlé aux gens »

Mais c’est aussi dans leur miroir que les journalistes doivent chercher les responsables de ces résultats qui font vaciller nos démocraties représentatives sur leur base.

C’est en tout cas l’avis d’Alison Gow, qui se confiait lors d’un panel du Festival international de journalisme de Pérouse, début avril.

« La bataille pour le Brexit, nous l’avons perdue il y a vingt ans, quand nous avons commencé à ne plus faire notre travail sur les sujets européens », a commencé par expliquer la responsable de l’innovation au groupe Trinity Mirror,  dont les tabloïds ont soutenu le camp du « Remain »:

« Comme ce sont des questions compliquées, nous nous sommes réfugiées dans une attitude très britannique qui consiste à se moquer de ce qu’on ne comprend pas. »

Au-delà de cette focalisation sur des histoires triviales comme la régulation de la courbure des bananes, Gow estime surtout que les journalistes  « n’ont pas suffisamment parlé aux gens » :

« Nous n’avons pas assez cherché à savoir ce qu’ils pensaient et ce qu’ils avaient sur le cœur.  Si on s’était davantage emparés du débat, on aurait pu faire une différence. On est trop restés enfermés dans nos rédactions et dans nos réseaux sociaux. »

« J’aurais dû davantage suivre mon instinct »

Autre panel, même conclusion pour Maria Ramirez, qui a couvert la campagne de Trump pour le groupe Univision :

« Il faut faire davantage confiance à ce que remarquent les reporters sur le terrain et moins à ce que disent les sondages.

J’avais déjà couvert d’autres campagnes, mais en me rendant dans les meetings de Donald Trump, j’ai découvert quelque chose de nouveau : des gens qui ne se seraient jamais déplacés pour un homme politique avant, une atmosphère différente, plus agressive. J’aurais dû davantage suivre mon instinct. »

Ce besoin se reconnecter avec l’audience, Mandy Jenkins, responsable éditoriale de l’agence Storyful, est bien placée pour le ressentir. Native de l’Ohio, elle voit en effet tous les grands médias américains se ruer dans sa région une fois tous les quatre ans — l’Etat est l’un des swing states, ceux dont le vote peut faire basculer l’élection présidentielle :

« Les journalistes mangent les spécialités locales, parlent des gens qui ont des problèmes comme les agriculteurs ou les métallos, se moquent des ploucs.

Mais ils ignorent les secteurs économiques dynamiques et échouent globalement à raconter ce qui s’y passe vraiment. Ils tombent dans la caricature parce qu’ils ne sont pas  d’ici. »

« C’est peut-être mieux d’embaucher quelqu’un qui vit dans l’Ohio pour parler d’Ohio »

Pourtant, pour Jenkins, cet éloignement entre les médias et leur public n’a pas toujours été la règle :

« Au niveau local, les gens avaient l’habitude de connaître ou au moins de rencontrer de temps en temps les journalistes qui parlaient d’eux. Ils étaient allés dans la même école, vivaient dans la même ville, fréquentaient les mêmes lieux de vie.

Ce n’est plus le cas aujourd’hui.  les journalistes se retrouvent parachutés là où se passe l’actu, et une fois l’actu passée, il n’y a pas de raisons pour eux de rester. »

La concentration s’est en effet accélérée ces dernières années : 13% des journalistes américains travaillent dans le seul quartier de Manhattan, à New York. Trop souvent, les rédacteurs en chef ont peur de ne pas pouvoir contrôler un journaliste s’il travaille à distance, ajoute Jenkins :

« Il aura fallu le plantage de Trump pour qu’enfin, ils se disent, c’est peut-être mieux d’embaucher quelqu’un qui vit dans l’Ohio pour parler de l’Ohio [ou au moins dans un Etat proche, ndlr]. En plus, ça nous reviendra moins cher. »

25 pro-Trump et 25 pro-Clinton dans un même groupe Facebook

Et en France ? Si Marine Le Pen remporte finalement la présidentielle, le défi principal pour les médias généralistes ne sera pas de se prendre pour L’Huma clandestine en entrant en résistance contre le fascisme, mais bien de renouer le lien avec une population qu’ils ont trop souvent exclue de leur radar.

Et l’on aura, nous aussi, le genre de débats qui agitent aujourd’hui les médias britanniques et américains. Une fois (un peu) remis du choc initial, ils ont multiplié les expériences journalistiques sur ce sujet :

Fin 2016, l’ONG Spaceship Media a par exemple rassemblé pendant un moins dans un même groupe Facebook 25 supportrices de Trump vivant en Alabama (considéré comme un des Etats les plus conservateurs) et 25 supportrices de Clinton vivant en Californie (Etat progressiste par excellence).

Non seulement la conversation n’a pas viré au pugilat, mais les participantes se sont peu à peu emparées de cet outil pour faire vivre elles-mêmes un débat difficile sur les questions de race, d’immigration ou de foi.

Pour le journalisme, une raison évidente d’exister

Cette opération m’est revenue en tête en voyant une brève séquence d’un reportage diffusé jeudi dans Quotidien (et que je n’ai pas retrouvé en ligne). Après avoir repéré un couple d’électeurs de Le Pen venue assister à un meeting de Macron (« pour se faire [leur] propre idée »), le journaliste enjoint les autres personnes présentes dans la file d’attente à dialoguer avec eux.

Quand j’étais étudiant, c’était le genre d’intervention qu’on nous recommandait de ne pas faire :  le journaliste ne saurait intervenir sur les événements se déroulant devant lui, pour ne pas sacrifier sa neutralité.

Aujourd’hui, je suis peu à peu convaincu du contraire. Confronté douloureusement à la question de sa propre utilité dans des sociétés hyperconnectées et surinformées, le journalisme tient là une raison évidente d’exister.

Servir de facilitateur pour créer du lien entre l’actualité et sa communauté.  Faire preuve de suffisamment d’empathie et de diplomatie pour ne plus se mettre l’opinion à dos. Maintenir à tout prix le dialogue, comme on protège la flamme d’une bougie menacée par un mauvais courant d’air.

« Ils ont compris comment gagner avec des mensonges et ne vont pas s’arrêter là »

Si vous trouvez ça un peu concon comme conclusion, il y a aussi la version coup-de-pied-dans-le-cul de cette thèse. Elle est servie par Jonathan Pie, reporter fictif incarné par le comédien britannique Tom Walker dans une vidéo énervée :

« La seule chose qui marche, putain, c’est d’en avoir quelque chose à foutre, de faire quelque chose, et tout ce que vous avez à faire c’est entrer dans le débat, parler à quelqu’un qui pense différemment et parvenir à le convaincre.

C’est tellement simple, mais pourtant la gauche est devenue incapable de le faire. Arrêtez de penser que ceux qui ne sont pas d’accord avec vous sont des malfaisants, des racistes, des sexistes ou des idiots. Et parlez-leur, persuadez-le de penser autrement, parce que si vous ne le faites pas, le résultat c’est Trump à la Maison-Blanche. »

Parce qu’en face, ils commencent à avoir de l’entraînement, expliquait en substance Rupert Myers, journaliste politique pour le GQ Magazine britannique, toujours à Pérouse :

« Le camp du Leave a beaucoup appris. Ils ont compris comment gagner avec des mensonges, et ils ne vont pas s’arrêter là.

Par exemple, ils vont proposer de faire un référendum sur la privatisation de la BBC. Ensuite, ils vont vous demander pourquoi vous déniez au peuple britannique la possibilité de se prononcer sur ce sujet.  Avant que vous ayez eu le temps de réagir, ils vont expliquer qu’on pourrait financer des hôpitaux avec le budget de la BBC…

Tant que les journalistes n’auront pas trouver un moyen efficace de lutter contre leurs mensonges, ils ne s’arrêteront pas. »

Pensez-y avant de vous lancer dans un « ménage » de votre liste d’amis Facebook !

Hé, ce texte fait partie d’une série de notes consacrée au « journalisme en empathie » ! Voici le menu complet :

5 exemples réussis de “journalisme à la petite cuillère”

Le garçon à la petite cuillère, image extraite du film “Matrix”

Parfois, les lecteurs sont un peu comme des bébés : si vous leur présentez votre bouillie dans un bol, ils vont faire “pfff… » et peut-être même vous le balancer à la figure.

Mais si vous convoyez leur pitance par petites doses à l’aide d’une petite cuillère, vous verrez qu’ils finiront par la manger en entier sans regimber.

Le « journalisme à la petite cuillère », c’est une tendance que j’ai vu se dessiner récemment — je vois passer beaucoup de nouveaux formats éditoriaux, et j’en conçois moi-même à l’occasion.

Elle est en train d’enterrer la mode du longform : c’est désormais découpée en petites bouchées qu’on propose l’information aux internautes. J’ai choisi cinq exemples réussis de ce phénomène, mais vous en avez sûrement d’autres en tête, et aurez j’espère à cœur de les partager dans les commentaires.

1. Le diaporama bad ass aux légendes ultracourtes

Capture d’écran d’un diaporama Look At This de la NPR
  • Taille de la cuillère. 130 signes environ pour chaque texte
  • Nombre de cuillerées. 66 en tout
  • Taille du bol. A la louche, plus de 8 000 signes

Avec ses Look At This, la NPR propose un format visuel très efficace, que Le Temps a aussi adopté : des photos plein écran, une navigation ultra basique à la souris ou au clavier, et surtout des textes très courts.

Particularité : pour occuper toute la largeur et toute la hauteur d’un écran quelque soit sa taille, les photos publiées sont forcément recadrées. Sur un ordinateur, on coupe un peu sur les bords ; sur un mobile, on n’affiche qu’une portion congrue de la photo.

Une photo du diaporama, telle qu'elle apparaît sur un écran d'iPhone 6 et sur un macBook.
Une photo du diaporama, telle qu’elle apparaît sur un iPhone 6 et sur un MacBook 13 pouces.

On imagine que l’équipe Visuals Team du réseau américain de radios publiques s’est efforcée de sélectionner des photos adaptées, avec le sujet principal de l’image bien calé au centre.

Cette pratique un peu acrobatique a de quoi faire s’étrangler les puristes du photoreportage. Elle a l’intérêt de renforcer l’impact visuel du contenu publié, surtout sur un smartphone — support sur lequel les médias en ligne publient le plus souvent des photos au format paysage, de ce fait affichées en taille réduite.

2. Le serious game dont vous êtes le héros

Capture d’écran du jeu “Scénario(s)”
  • Taille de la cuillère. 290 signes en moyenne pour chaque écran
  • Nombre de cuillerées. 757 (pour tous les choix)
  • Taille du bol. Plus de 215 000 signes

Avec Scénario(s), qui lui a valu le Prix de l’innovation en journalisme, Marie Turcan  propose de se plonger dans le monde des scénaristes de télévision et de cinéma, ses producteurs libidineux et ses écrivains en galère de thune. Le lecteur incarne un scénariste débutant et doit faire, à chaque étape, le choix entre plusieurs options.

L’entrée en matière et la prise en main sont très simples, et c’est sans doute ce qui fait l’intérêt de ce type de formats : le lecteur commence à les explorer sans prendre vraiment conscience de leur longueur totale ; après une ou deux minutes, il va poursuivre la lecture pour avoir la satisfaction d’avoir accompli une tâche jusqu’au bout.

(J’imagine qu’il y a un phénomène neurologique à l’œuvre, une glande qui s’active quelque part entre le thalamus et le cortex – si jamais vous êtes un spécialiste de la chose, pensez à laisser un commentaire.)

3. Le réseau de personnes exposé maillon par maillon

Capture d’écran de la dataviz “Un an de connexions terrosites”
  • Taille de la cuillère. 350 signes environ pour chaque texte
  • Nombre de cuillerées. 17 en tout
  • Taille du bol. Près de 6 000 signes

Pour montrer les liens entre les diverses équipes terroristes qui ont sévi en France l’an dernier, Libération a choisi de dévoiler morceau par morceau le réseau de djihadistes que ses journalistes sont parvenus à reconstituer.

C’est un choix malin, en partie contre-intuitif : on aurait envie de montrer dès le chargement de la page le réseau entier, parce que c’est le résultat d’un travail qu’on imagine long et minutieux. Mais le risque serait alors de décourager le lecteur avec une infographie trop dense et trop complexe.

Cet exemple montre aussi qu’on n’est pas forcé d’adopter un format austère quand le sujet l’est : on peut faire le choix du visuel et de l”« expérientiel » pour traiter la complexité.

4. Le décryptage d’un geste sportif mouvement par mouvement

Capture d’écran d’un écran d’intro de la rubrique The Fine Line, du New York Times
  • Taille de la cuillère. 80 signes environ pour chaque texte
  • Nombre de cuillerées. 22, pour une quarantaine d’étapes
  • Taille du bol.  Pas plus de 2 000 signes

Ce serait du foot, on parlerait de « football total ». La série d’infographies The Fine Line, préparée par le New York Times pour les JO de Rio, pourrait faire mourir d’envie tous ceux qui travaillent sur ce type de nouvelles écritures.

Images, vidéos, schémas, interactions, transitions, design, ergonomie… : le résultat est beau, intelligent et réglé comme du papier à musique,  le tout avec même pas 2 000 signes de texte !

Venant d’un journal qu’on surnommait The Gray Lady (« la dame en gris ») pour l’austérité de ses pages, l’évolution est spectaculaire. D’autant qu’en 2012, c’est au contraire un (très) long format,  Snow Fall, qui avait fait remarquer le New York Times sur le web.

5. Le quiz intelligent qui montre comment nous percevons mal notre réalité

Capture d’écran du quiz “How well do you know your country ?”, du Guardian
  • Taille de la cuillère. 300 à 350 signes par question/réponse
  • Nombre de cuillerées. 11 en tout
  • Taille du bol.  3 700 signes à tout casser

C’est un autre de mes coups de cœur : le quiz  « How well do you know your country ? » (« Connaissez-vous bien votre pays ? ») proposé par le Guardian pose à l’internaute une série de questions pièges, dont la réponse est toujours un pourcentage.

Par exemple : quelle est la part des habitants de la France qui n’est pas née en France ? Le résultat sélectionné par l’internaute est comparé à deux autres valeurs :

  • la réalité,
  • les réponses recueillies par Ipsos dans un sondage mené dans 33 pays.

A chaque étape, un court texte tire les leçons de  l’expérience. Le tout est très efficace pour montrer à quel point notre vision de la réalité statistique peut être déformée.

L’info était bidon… mais elle est toujours en ligne sur ton site, coco

Pour aider les internautes à distinguer le vrai du faux, les médias ont lancé des rubriques de fact checking et passent en revue toute la journée des déclarations politiques, des légendes urbaines croquignolesques ou des reportages de la télé russe — un exercice aussi sain que sans fin.

Mais que se passe-t-il quand les sites d’actu sont eux-mêmes à l’origine de la diffusion d’une info bidon ? Font-ils preuve de la même exigence envers leurs propres contenus ? Que deviennent les articles concernés quand ils sont démentis, parfois brutalement, deux heures ou deux jours plus tard ?

Pour le savoir, j’ai mené une petite expérience.  Après une rapide consultation sur Twitter et sur Facebook, j’ai sélectionné cinq histoires récentes.

Leur point commun ? Elles ont été largement reprises par les sites d’info généralistes français, avant d’être « démontées » peu après :

  • « L’araignée mortelle découverte dans une caisse de bananes ». L’araignée était inoffensive, et les diverses aberrations des articles sur le sujet ont été relevées par l’émission La Tête au carré sur France Inter.
  • « La prestigieuse primatologue française qui termine au Samu social ». L’enquête réalisée par Causettebien que contestée par Sciences et Avenir, montre l’ampleur de l’emballement médiatique autour de Francine Néago.
  • « La jeune mariée enceinte après avoir couché avec le nain strip-teaseur de son enterrement de vie de jeune fille. » Sur L’Express et sur L’Obs, on lira comment démonter (en quelques minutes) cette histoire un peu cracra mais croustillante.
  • « La snowboardeuse poursuivie par un ours. » Truquée, la vidéo a été produite par l’agence australienne The Woolshed Company dans le cadre de l’opération The Viral Experiment.

J’ai ensuite mené des recherches sur 30 médias parmi les plus fréquentés. A chaque fois qu’une de ces « infos bidon » était détectée dans ses archives, j’ai regardé comment le site étudié avait réagi, avant de le classer dans une des cinq catégories détaillées ci-dessous — pour les curieux, les 150 résultats sont aussi dispos dans une Google Sheet.



J’étais un peu sceptique avant de me lancer dans ce travail : je me disais qu’en 2016, les rédactions concernées devaient avoir toutes réfléchi à des règles et des procédures afin d’éviter de laisser des informations erronées survivre dans leurs archives.

Mais en quelques clics, j’ai trouvé 41 articles encore en ligne qui reprennent les cinq sujets ci-dessus, sans prendre de recul ni avertir le lecteur de ce qui a pu se passer depuis la parution.

Soit 41 liens qu’un lecteur pourra publier sur Facebook en toute bonne foi, pour peu qu’il fasse confiance aux médias concernés, redonnant à ces histoires visibilité et légitimité.

Un peu surpris, j’ai interrogé les responsables de trois sites où ce laisser-aller dans les archives était, au moins au vu des résultats de ma petite expérience, le plus flagrant.

Jérome Béglé, directeur adjoint de la rédaction du Point, n’a pas semblé bouleversé quand je lui ai appris que son média continuait à colporter la fable du strip-teaseur nain :

« En cas d’erreur, on n’a pas de règle intangible, on fait au cas par cas. Pour la fausse mort de Martin Bouygues j’ai écrit un article après coup afin d’expliquer ce fail collectif. Là, je vais regarder.

Je dépublie très rarement, c’est un principe. Un papier de presse écrite ne se dépublie pas, donc un papier web ne se dépublie pas non plus : quand le coup est parti, il est parti.

Mais on est assez peu accros au buzz venant des réseaux sociaux, ça limite le type de risques. »

Au Dauphiné libéré, le rédacteur en chef n’hésite pas, lui, à appuyer sur le gros bouton rouge. Après que le lui ai signalé des articles problématiques sur le site du quotidien régional (les trois cases rouges dans le tableau plus haut), Jean-Pierre Souchon a fait supprimer deux contenus par son équipe :

« Il y a sur le site des infos préparées par des équipes à Paris pour plusieurs titres du groupe. S’ils ne rectifient pas le tir, ça peut rester en ligne.

Mais non, on ne laisse pas en ligne une erreur qu’on nous aurait signalée, je trouve insultant que vous le sous-entendiez. Dans certains cas, on va modifier le texte ; si le sujet lui-même n’existe plus, autant le supprimer plutôt que de placer un avertissement. »

« Des molosses affamés de “clics” »

En plongeant dans les placards, j’ai fait quelques découvertes savoureuses. Sur Le Point, on apprend ainsi que l’oncle de Kim Jong-un se serait fait dévorer par 120 chiens affamés, dans un article publié le 4 janvier 2014.

Info bidon, apprend-on dans un billet daté du lendemain, publié sur le même site et titré  « Kim et les chiens : la Toile rase gratis ». Son auteur regrette, non sans lyrisme, que  « les portails du monde entier se jettent sur la bête, tels des molosses affamés de “clics” […] sans appliquer l’un des principes fondamentaux du journalisme : la vérification des informations ».

Soyons juste, l’hebdo n’est pas le seul à avoir ses archives un peu schizophrènes.

Ainsi Libération fait-il encore aujourd’hui mine de s’interroger sur la découverte possible d’une cité maya par un adolescent canadien qui a regardé les étoiles. Pourtant, un clic plus loin, le même site et le même auteur sont beaucoup plus définitifs :  « Non, non et non, il est absolument impensable que les Mayas aient pu […] reproduire la carte des constellations avec leurs cités ». 

Un Démotivateur motivé pour changer

Dans mes fournisseurs d’infos bidon en gros, je n’ai pas été très étonné de retrouver souvent Démotivateur, média d’infotainment rarement cité pour la qualité de son travail journalistique. Le site m’a répondu qu’il était décidé à changer cette réputation :

« L’équipe de Démotivateur ne comptait que quatre personnes jusqu’en septembre 2015. Il était difficile d’approfondir scrupuleusement chacun des articles.

Depuis, nous avons créé une équipe dédiée à la rédaction, composée de six journalistes et dun rédacteur en chef.  Notre politique éditoriale s’inscrit dans la volonté de transmettre des informations réelles dont les sources sont vérifiées.

Les articles auxquels vous faites référence sont antérieurs à cette nouvelle organisation, et sont particulièrement isolés. […] Par manque de temps, nous n’avons pas encore repris un à un chaque sujet pour les re-vérifier. »

Publier moins mais publier mieux : c’est peut-être le meilleur remède aux infos bidon. La première victime de la guerre du clic, c’est la vérité, c’est sûrement ce qu’aurait dit l’écrivain anglais Rudyard Kipling, selon Le Figaro. A moins que ce soit le politicien américain Hiram Warren Johnson, comme l’affirme Le Monde ? A vous de trancher !

Mis à jour le 19/8 à 17h55. Signification des carrés gris ajoutée en légende du tableau.

Précision le 23/8 à 9h25. France Bleu a dépublié les deux articles trouvés sur son site.

On n’a pas les mêmes valeurs : le mariage gay sur les sites de Fox News et MSNBC

L’actualité de ces dernières heures est particulièrement chargée, entre les attaques de l’Etat islamique, le référendum annoncé en Grèce et la décision de la Cour suprême américaine de légaliser le mariage homosexuel.

Dans ces conditions, pas simple de choisir le sujet de couverture d’un quotidien ou l’ordre des sujets affichés en page d’accueil d’un site d’information.

Mais la « hiérarchie de l’info » chère aux journalistes ne dépend pas qu’à des critères objectifs, loin de là. L’importance qu’une rédaction accorde à un sujet dépend aussi de sa vision du monde, de ses priorités éditoriales et de ses valeurs.

Je me suis amusé à comparer les pages d’accueil des sites des chaînes américaines MSNBC (classée pro-démocrate, « libérale » au sens américain, à gauche donc) et Fox News (pro-républicain, conservateur, à droite donc). Les captures d’écran ont été prises ce samedi matin.

Les pages d'accueil de Fox News et de MSNBC ce samedi matin.

Vu l’importance du sujet, je m’attendais à ce qu’il occupe à peu près la même place sur les deux sites, mais on voit que Fox News préfère mettre en avant d’autres actualités (une forme de déni ?), surtout en haut de page d’accueil. De façon plus attendue, les titres choisis par les deux médias donnent clairement la couleur.

Titres de MSNBC.

  • L’Amérique ouvre un nouveau chapitre de son histoire
  • Les mots de la Cour suprême dans sa décision
  • Des émeutes à la célébration
  • L’avis d’une sénatrice gay sur « cette étape capitale »
  • La plus belle semaine de tous les temps pour le camp progressiste

Titres de Fox News, en haut de page :

  • « Une cour de justice n’est pas le législateur », explique le juge John Roberts, qui avait soutenu Obamacare
  • Vidéo : le mariage pour tous a gagné
  • Edito : la cour s’attaque à la vérité du mariage et dresse la foi contre la loi

Titres de Fox News, beaucoup plus bas dans la page, affichés seulement après avoir « scrollé » suffisamment :

  • Mariage gay : pourquoi la Cour suprême a tort.
  • Pourquoi les décisions de la Cour suprême sur Obamacare, le mariage gay, le droit de propriété… vont aider les Républicains à la présidentielle de 2016
  • Cour suprême : les couples de même sexe peuvent se marier dans les 50 Etats
  • Comment le mariage gay va affecter l’Amérique
  • Les avertissements du juge Roberts après la victoire du mariage gay
  • Ben & Jerry sortent une crème glacée spéciale après la victoire du mariage gay.
  • Les réactions des célébrités à la décision de la Cour suprême
  • Mike Huckabee s’en prend au jugement de la Cour suprême
  • Pour Ric Grenell, la décision sur mariage gay est une grande victoire pour les conservateurs.
  • Quel impact aura la décisions sur la course à la Maison-Blanche
  • Lea DeLaria sur l’impact de la décision de la Cour suprême

6 phrases sur l’avenir du journalisme pour briller dans les dîners

Je ne parles pas forcément du futur du journalisme, mais quand je le fais, c'est avec des citations trouvées Dans mon labo.
Je ne parle pas souvent du futur du journalisme, mais quand je le fais, c’est avec des citations trouvées Dans mon labo.

Vous n’étiez pas au Festival international de journalisme de Pérouse la semaine dernière, et vous avez bien fait. Il y avait beaucoup trop de conférences intéressantes en même temps, ça rend le choix impossible et on finit la journée avec un super mal de crâne, après avoir subi un tel flot de bonnes idées, de conseils utiles et d’expériences passionnantes.

Et puis c’est totalement gratuit, alors les salles sont bondées, remplies d’étudiants en journalisme et d’activistes sans le sou, merci bien. Quant aux intervenants, c’est bien simple : ils répondent aux  questions, débattent avec le public, sont ouverts aux critiques et accessibles même le soir, au restaurant. Tant de démagogie, c’est fatiguant.

Enfin, j’ai pensé à vous et j’ai fait une petite compilation de phrases que vous pouvez ressortir dans les dîners entre journalistes, pour faire croire que vous y étiez.

1. « Tu sais, si tu chasses les clics, tu finis par publier des chatons »

Comme le blogueur Jeff Jarvis, auteur de cette formule pendant sa keynote, beaucoup d’intervenants ont rappelé que les médias devaient mieux choisir les statistiques à suivre pour bien développer leur site :

« Les métriques doivent être repensées. Les pages vues, les visiteurs uniques, le nombre de likes… tout ça, c’est du passé.

Avec Chartbeat, on peut mesurer le temps passé sur le site, et vendre aux annonceurs du temps d’affichage de leurs publicités [et non un nombre d’affichages, ndlr]. Ça va dans la bonne direction, mais ça aussi, je pense qu’on pourra le truquer.

Il faut aller vers des mesures plus qualitatives, pour savoir si ce que les journalistes font a vraiment de la valeur, comprendre ce qu’ils apportent à la vie des gens. Je ne sais pas comment on peut mesurer ça, mais il faut trouver. »

Même constat pour Stijn Debrouwere, spécialiste des statistiques des sites de médias, dont la conférence était pleine de bons conseils — je l’ai d’ailleurs retranscrite.

2. « Il faut casser les services et travailler en équipe »

D’accord, il y aura toujours des rédacteurs de génie et des enquêteurs hors pair qui bossent en solo, se contentant d’envoyer un fichier Word par e-mail une fois leur tâche terminée.

Mais pour tous les autres, être capable de bien travailler dans des équipes mêlant des métiers de plus en plus variés devient un impératif.

Aron Pilhofer a ainsi raconté qu’à son arrivée à la tête du numérique au Guardian, il s’est ainsi empressé de créer un pôle « Visuals », regroupant des compétences en photo, en illustration, en design, en multimedia… Une idée empruntée à la NPR, le réseau américain de radios publiques :

« Avant ça, ces métiers étaient plus ou moins dans des services séparés. Ça n’a pas de sens : quand vous montez un projet numérique, ça implique forcément du texte, des images, de la vidéo, des graphiques, des animations…

Vous ne devriez pas avoir à négocier entre les différents services pour former votre équipe. C’est quelque chose qui était vraiment difficile pour moi quand j’étais au New York Times et dans d’autres rédactions.

Ça oblige à mener des négociations dignes de pourparlers à ONU, en allant voir chaque responsable pour le convaincre de l’intérêt de votre idée. Ça prend un temps fou, ça se termine avec une réunion avec quarante personnes dans la pièce, et ce n’est pas comme ça qu’on fait du bon journalisme. »

Qu’ils le veuillent ou non, les médias ne sont plus seulement des fournisseurs de contenu, mais aussi des créateurs de technologie. Et seuls ceux qui peuvent monter rapidement des équipes pluridisciplinaires seront à même de mener des projets rédactionnels ambitieux sans les voir s’enliser.

3. « L’Afrique mérite mieux que le journalisme-hélicoptère »

Trouver des solutions africaines aux problèmes africains : l’adage vaut aussi pour les médias, à en croire le journaliste et poète Tolu Ogunlesi. Basé à Lagos, au Nigéria, il en a assez de voir des reporters de télés occidentales débarquer dans un pays pour couvrir une crise pendant quelques heures, avant de repartir pour toujours :

« J’appelle ça le “journalisme-hélicoptère”. Les médias locaux, eux, sont là sur la durée. Depuis quelques années, les journalistes africains ont gagné en confiance, assez pour raconter leur propre expérience. Les réseaux sociaux ont permis à leur voix de porter davantage.

Avant, CNN ou la BBC étaient les seuls à avoir les moyens de dominer la conversation mondiale, maintenant on a des chaines comme Channels au Nigeria qui a très bien traité les récentes élections.

Quand vous parlez de l’endroit dans lequel vous vivez, où se trouve votre maison, vous pouvez vous permettre d’aller plus loin, d’être plus nuancé. »

4. « Recruter un abonné pour son journal, ce n’est pas seulement lui prendre son argent »

Fini le temps où on pouvait faire signer un chèque ou un formulaire de prélèvement automatique à son lecteur et puis partir en courant, en espérant qu’il reste fidèle pour les dix ou vingt ans à venir. C’est ce qu’a rappelé Jeff Jarvis dans sa keynote :

« Les gens veulent désormais qu’il y ait une vraie collaboration entre leurs médias et eux. Un sentiment d’appartenance, un engagement à faire des choses ensemble. […]

Il faut trouver de nouvelles façons de contribuer, pas seulement en envoyant de l’argent, mais en faisant un effort, en proposant du contenu, de l’aide pour le marketing, des lignes de code, bref tout ce qui peut aider dans notre mission d’informer.

Et en retour, il faut trouver comment récompenser cette participation, et ça ne peut pas être seulement l’accès à un contenu. Ça peut être une invitation à un événement, mais aussi une forme de reconnaissance sociale.  »

Alors que beaucoup de sites d’actualité peinent à définir ou rendre attractives leurs offres d’abonnement, c’est peut-être cherchant des « membres actifs » ou des « soutiens » plutôt que de simples « abonnés » qu’ils réussiront. La méthode a en tout cas réussi pour Mediapart.

5. « Le nouveau datajournalisme, c’est le journalisme de capteurs »

On pourrait penser que les cigales sont toujours dans le coin, qu’il suffit de s’installer dehors pour l’apéro pour commencer à les entendre. Mais il en existe un genre particulier, la magicicada Brood II, qui ne débarque sur la côte est des Etats-Unis qu’une fois tous les dix-sept ans.

Pour prévoir le moment exact de son arrivée et ne pas la rater, l’émission Radiolab a lancé début 2013 le projet Cicada Tracker, et proposé aux internautes motivés d’assembler un boîtier électronique capable de mesurer la température à 20 centimètres sous la surface du sol, grâce à un capteur de température.

Des diodes lumineuses indiquent quand la température atteint 17,8 °C, soit juste avant le réveil des cigales mâles, qui rejoignent la surface et commencent à faire du boucan pour attirer les femelles. Les données étaient ensuite centralisées pour dresser des cartes nationales.

Si vous avez envie de tester ça dans votre garage afin de vous préparer pour la vague de 2030, le fabricant Arduino propose toute une gamme de supports qu’on branche à son ordinateur et sur lesquels se montent des capteurs de température, de son, de vent, d’humidité, d’accélération, de lumière, de proximité, de rythme cardiaque, de tension artérielle…

Tous ces produits (présentés par la creative technologist Linda Sandvik à Pérouse) sont loins d’être nouveaux mais, un peu comme les drones, ils ouvrent de nouveaux horizons aux journalistes et aux activistes bidouilleurs. Comme ces étudiants chinois qui ont fait voler des cerf-volants pour mesurer la pollution dans  le ciel chinois.

6. « Aujourd’hui, tu peux plus te contenter d’être un observateur, il faut t’engager »

Le journaliste est de moins en moins vu comme un pur esprit, observateur objectif de la marche du monde mais ne prenant jamais part aux événements qui le secouent.

Ce mythe-là a vécu, comme l’a prouvé la récente initiative du Guardian, qui veut faire pression sur la fondation Bill et Melinda Gates et d’autres fonds d’investissement afin qu’ils n’investissent plus dans les entreprises exploitant les énergies fossiles, afin de lutter contre le réchauffement climatique.

Une vraie libération pour Aron Pilhofer :

« Après vingt ans de journalisme, je m’étais toujours arrêté devant cette porte-là. On est là pour raconter ce qui se passe, ce qui ne va pas, ce qu’il faudrait faire, mais on ne s’empare pas d’un combat. Et ça, c’est vraiment frustrant à force.

Ce serait impossible de faire ça au New York Times, ils ne veulent vraiment pas aller vers un « journalisme de solutions. »

Beaucoup de projets reposent aussi sur la collaboration avec des organisations non gouvernementales (ONG) ou des groupes d’activistes, comme le lancement de la revue Alter-mondes, en France.

Pourquoi les sites d’actu se servent mal de leurs stats, et comment ça peut changer

La salle de contrôle des vols spatiaux de la Nasa en 2005 (Nasa).
La salle de contrôle des vols spatiaux de la Nasa en 2005 (Nasa).

Ça fait partie de ces conférences où l’on se surprend à applaudir et à encourager mentalement l’intervenant pendant son exposé, tant ce qu’il dit paraît pertinent.

Stijn Debrouwere, spécialiste des statistiques des sites de médias, parlait jeudi au Festival international de journalisme de Pérouse. Voici une retranscription que j’espère fidèle, mille excuses d’avance si j’ai déformé un propos ou raté une idée importante

Stijn Debouwere. Je travaille sur les statistiques des sites d’information depuis quatre à cinq ans, j’ai commencé dans des médias locaux (télévisions et quotidien), ensuite j’ai rejoint le service d’analyse des données du Guardian. Récemment, j’ai réalisé une mission pour le Tow Center  sur ces sujets.

J’ai pu voir des statistiques de beaucoup d’entreprises différentes, et je me suis aperçu que les mêmes problèmes apparaissent un peu partout.

Quand on parle des statistiques d’un site, bien souvent l’image mentale qui se forme est celle d’une salle de contrôle sophistiquée, comme celle de la Nasa à Houston, où chaque employé a plein de moniteurs différents.

Travailler de cette façon a bien marché pour la Nasa : dans le cas d’Apollo 13, c’est même ce qui a permis de ramener les astronautes sur Terre malgré les défaillances, grâce à toutes les données à disposition que les ingénieurs ont pu analyser pour déterminer la marche à suivre.

Ça peut aussi marcher dans des start-ups ou des entreprises centrées sur les nouvelles technologies, on voit qu’elles réussissent à lever des fonds ou réaliser un bon chiffre d’affaires en utilisant correctement les indicateurs dont elles disposent.

Mais ça ne marche pas aussi bien pour les médias. On voudrait des outils simples, objectifs et qui aident à la décision, et ce qu’on a bien souvent, c’est du « bruit », des fausses pistes et un miroir aux vanités.

Et quand on utilise mal les statistiques, ça peut avoir des conséquences néfastes, comme ces posts sur Facebook où on « optimise » les titres pour chasser les clics, avec des formules du type « vous n’allez pas croire ce qui arrive à ce chat après ça ».

Selon le consultant américain Peter Drucker, la meilleure façon de supprimer toute perception est d’inonder les sens avec des stimuli. Ça veut dire que les services que vous utilisez doivent être configurés pour vous donner uniquement l’information que vous souhaitez avoir. Sinon, vous ne pourrez rien faire.

Dans les rédactions aujourd’hui, les métriques se sont peu à peu accumulées : Google Analytics, Facebook Insights, Twitter Analytics… Ce sont de bons outils, mais on se retrouve avec des dizaines de tableaux de bord différents, tous mis à jour constamment.

Il faut se poser des questions de base. Pourquoi est-ce qu’on regarde des stats ? Parce qu’on veut pouvoir en tirer des conclusions. Mais en réalité, peu de rédactions sont capables de réagir immédiatement à une donnée, par exemple faire un article quand un sujet est en train de buzzer.

Je croise des journalistes très accros à Chartbeat [service de statistiques sur la fréquentation de son site mesurées en temps réel, ndlr], il faudrait leur passer sur le corps pour leur enlever ça. Mais quand je leur demande à quoi ça leur sert vraiment, ils ne savent pas trop quoi répondre.

Et vous avez sûrement déjà assisté à une réunion où quelqu’un débarque avec une grande idée, un changement à faire sur le site, en ayant au préalable sélectionné précisément LA donnée qui va dans son sens, en ignorant tout le reste.

Sans parler des biais qui peuvent se glisser. Il y a quelques années, YouTube a fait un gros effort pour optimiser les pages, et accélérer le chargement des vidéos. Quand ils ont mis ces changements en production, ils se sont rendus comptes que les métriques allaient dans le mauvais sens, qu’en fait le temps de chargement des vidéos avait tendance à augmenter.

C’est une donnée cruciale pour eux, donc ils avaient un vrai problème. En analysant davantage, ils se sont aperçus qu’ils avaient tellement bien travaillé que des internautes avec des connexions lentes ou de vieux ordinateurs s’étaient mis à regarder des vidéos, alors qu’avant ils ne pouvaient pas du tout le faire.

Et ce sont ces nouveaux utilisateurs qui faisaient plonger les statistiques, parce que les vidéos mettaient beaucoup de temps à se charger pour eux — mais au moins, ils pouvaient les voir. Les mêmes données qui les ont induits en erreur leur ont permis de comprendre vraiment ce qui se passait, en les examinant de plus près.

Sachant tout ça, qu’est-ce qu’on peut faire pour mieux travailler les statistiques ?

1. Avant de regarder vos statistiques, regardez votre site

D’abord, il faut garder en tête qu’il y a plein de changements possibles sans même avoir à les consulter, il suffit d’ouvrir les yeux.

On sait par exemple que les newsletters sont une façon de gagner du trafic et d’avoir des lecteurs plus fidèles. Regarder votre site : combien de temps vous faut-il pour vous inscrire à la newsletter ?

Même remarque pour le placement des boutons de partage des réseaux sociaux : est-ce qu’ils sont accessibles, est-ce qu’ils sont assez visibles ? Ce sont des choses très simples à corriger.

Un autre conseil que je donne, c’est d’avoir une check-list à remplir avant toute publication d’un contenu.

Je m’aperçois que dans beaucoup de sites, il y a toute une partie du contenu qui n’est jamais mis en avant nulle part, ni sur la page d’accueil, ni sur les réseaux sociaux. Il faut passer par une sous-sous-rubrique pour y accéder. Même leur auteur ne tweete pas un lien vers son article une fois publié !

Il faut avoir une stratégie interne pour chaque publication, par exemple programmer des tweets avec outils comme Buffer pour couvrir les différents fuseaux horaires. Vérifier que l’article comporte bien des liens externes et internes, c’est aussi important, et c’est le genre de choses qu’on peut mettre dans une check-list. Vous voyez, il y a zéro technologie en jeu ici, juste du bon sens.

2. Ne vous contentez pas des valeurs proposées par défaut

Ensuite, il faut mesurer les bonnes choses. Trop souvent, on se contente des métriques qui sont proposées par défaut. Si Google Analytics vous propose trois mesures quand on charge la page (par exemple « sessions », « utilisateurs » et « pages vue »), ça ne veut pas forcément dire que ce sont ces trois métriques-là que vous devez surveiller.

Au début, il était beaucoup question de pages vues, ensuite de « reach », après d’engagement. Je me souviens qu’un type a publié une tribune un jour sur Medium pour expliquer qu’il fallait vraiment regarder le temps passé sur le site, que c’était ça l’important.

Des clients ont commencé à m’appeler et à me dire qu’ils voulaient faire pareil, et je leur ai dit : « Vous allez vraiment changer complètement de stratégie, juste parce qu’un type a écrit ça sur Medium ? »

3. Regardez les ratios plutôt que les totaux

Il faut s’intéresser davantage aux ratios qu’aux valeurs absolues. Le nombre de pages vues, par exemple, ça ne m’intéresse pas forcément si je le prends isolément. En revanche, si je compare avec le nombre d’articles publiés dans la journée, ça peut devenir intéressant.

Si le nombre de pages vues aujourd’hui est le double de celui d’hier et que le nombre d’articles publiés a doublé aussi, ce n’est pas une bonne nouvelle, ça veut dire qu’on n’a pas amélioré la visibilité de chaque contenu. Regarder le nombre de pages vues par auteur, ça peut être bien aussi.

Des rédacteurs en chef me disent : « On ne publie pas beaucoup le week-end parce qu’on n’a pas beaucoup de visiteurs le week-end. » Mais en fait, c’est parce qu’ils publient peu le week-end qu’ils n’ont pas beaucoup de trafic le week-end — en tout cas, c’est une hypothèse que je ferais…

Si on regarde le nombre de pages vues par article, à chaque heure du jour ou bien pour chaque jour de la semaine, on peut sortir de ce type de problème d’œuf et de poule.

4. Suivez moins d’indicateurs mais suivez-les mieux

Il faut aussi réduire le nombre de métriques surveillées. Se concentrer sur la fidélité des lecteurs par exemple, c’est un bon réflexe, mais ça peut vous mettre dans des situations surprenantes. Mettons qu’un de vos articles devienne viral : ça va faire chuter vos indicateurs de  fidélité, parce que vous allez attirer soudain des gens qui ne viendront qu’une fois chez vous, pour un seul contenu.

Ce que je préfère observer, c’est l’évolution des frequent users, les lecteurs réguliers, une notion utilisée par les entreprises technologiques : par exemple, on regarde l’évolution de ceux qui ont passé au moins dix sessions dans les trois derniers jours. Et là, on se rend compte que c’est une courbe beaucoup plus stable, les pics de trafic sont gommés.

Quand Facebook s’est lancé, on ne pouvait s’y enregistrer qu’avec e-mail hébergé par une série d’universités américaines. Ça faisait donc très peu d’utilisateurs en valeur absolue. Mais les fondateurs ont senti qu’ils tenaient un service intéressant quand ils se sont aperçus que les gens restaient très longtemps quand ils venaient.

Dans les rédactions, on ne mesure pas assez la qualité des contenus. Une expérience simple à réaliser, c’est de demander aux journalistes de donner une note de 1 à 10 au contenu qu’il vient de publier. On peut demander aux lecteurs de le faire aussi. Au final, cette statistique obtenue de façon artisanale est aussi importante que les chiffres de Google Analytics.

5. Cherchez un bon compromis plutôt qu’un objectif isolé

Plutôt que des cibles ou des objectifs, il faut chercher des sweet spots, de bons compromis. « Surperformer » peut être aussi mauvais pour un site que « sous-performer ».

Mettons que vous vouliez absolument multiplier le nombre de contenus en ligne. Vous allez vous organiser pour que vos auteurs publient 50 articles chaque semaine. Votre trafic va augmenter, OK, ça peut sembler super. Mais la qualité de ce qui est produit va plonger, et si vous ne la mesurez pas, vous ne le saurez jamais.

Du coup on va plutôt se dire : peut-être qu’on peut réduire un peu la longueur des articles, ce qui nous permettrait d’en publier un peu plus, sans que le lecteur ne se sente lésé.

J’entends dire : « Notre objectif est d’attirer un million de visiteurs en plus en provenance des réseaux sociaux. » OK, mais quel effet ça va avoir sur les autres métriques ?

Sur le Web, on s’est vite aperçu qu’il n’y avait pas de corrélation entre la longueur d’un article et le nombre de visites qu’il reçoit. Ce n’est pas parce que le texte est plus long qu’il sera plus vu.

Du coup, certains ont dit : il faut faire court, pour faire plus de pages vues. D’accord, mais on en fait quoi ? La plupart des sites ont déjà trop d’inventaire, les campagnes publicitaires ne sont pas assez nombreuses pour remplir tous les emplacements.

Si vous ne le monétisez pas, ce trafic supplémentaire, c’est un trafic-poubelle : en vérité, vous n’en voulez pas ; ce que vous voulez, ce sont des lecteurs qui reviennent souvent.

Les statistiques doivent être au service d’un projet, ce ne sont pas des buts en soit.

Quand je parle à des gens des entreprises de technologie, ils se demandent comment utiliser leurs statistiques pour améliorer le service qu’ils rendent aux internautes ? Mais côté médias, la question qu’on me pose c’est : quelle est la statistique que je dois cibler ? Ils ne veulent pas faire grandir le site, le rendre meilleur. Juste faire monter des chiffres.

6. Faites des tests sur la durée avant de décider

Il ne faut pas hésiter à faire des expériences, comme celle des articles evergreen de Vox : ils ont pris des contenus forts publiés plusieurs mois avant, ils les ont mis à jour et republié. Et ils ont gagné beaucoup de pages vues, pour des contenus qui étaient enterrés dans les archives. Certains lecteurs les avaient ratés, d’autres les avaient oubliés, dans tous les cas ils étaient contents de les lire.

Slate aussi tente des choses : par exemple, ils demandent à leur rédacteur de faire du  trafic whoring pendant toute une journée ; chasser les clics avec un maximum de contenus très attractifs. En échange, ils vont avoir deux ou trois jours sans contraintes, pour creuser un sujet.

Même chose avec Quartz, et leur théorie sur les contenus de longueur moyenne, qu’il faut éviter de publier, pour privilégier les articles soit plus courts, soit plus longs [la Quartz curve, ndlr].

Il faut cependant laisser ces expériences vivre assez longtemps. Un seul article sur une nouvelle thématique ne suffit pas à savoir s’il faut lancer une nouvelle rubrique, pourtant je l’ai vu faire aussi.

D’abord parce que Google Analytics pratique l’échantillonnage : les calculs ne sont pas forcément fait sur l’ensemble des stats, mais sur un échantillon, pour que ça aille plus vite. Du coup un changement ponctuel aura moins d’impact.

Mais surtout parce qu’il y a un tas de facteurs extérieurs qui peuvent influer énormément, comme l’auteur de l’article ou l’heure de publication.

7. Montrez à vos journalistes des mesures qui ont du sens pour eux

Une bonne pratique, c’est aussi de proposer la bonne métrique à la bonne personne. Souvent, la frustration ressentie face aux statistiques vient du fait qu’on n’a pas vraiment de prise sur les chiffres qu’on vous donne.

Par exemple, améliorer la visibilité de l’abonnement à la newsletter, c’est un objectif intéressant pour designer, mais pas pour le journaliste, qui ne peut rien faire pour changer ça.

Pour un journaliste, savoir le nombre de visites que son article a fait, ça n’est pas très utile finalement, puisqu’il a déjà terminé son travail.

Même chose si vous mettez un grand panneau lumineux dans la rédaction avec des informations du type : « les pages vues ont baissé de 5% par rapport à hier ». Le journaliste va se dire : « OK, mais qu’est-ce que je peux y faire ‚à mon niveau ? » Au final, ça aura des effets néfastes sur sa motivation.

8. Analysez vous-même vos données

Quand vous regardez vos statistiques, sachez que le bouton « Exporter » est votre meilleur ami. Récupérer les données brutes et les analyse vous-mêmes dans un tableur de type Excel, ça va vous permettre de creuser davantage et de garder le plus pertinent.

Au final, les stats en temps réel ont leur intérêt, c’est cool à regarder, ça donne l’impression que vous êtes dans la salle de contrôle de la Nasa. Mais régler des petits problèmes sur le site, cocher des cases sur une check-list, c’est peut-être moins prestigieux, cependant c’est ça  qui fait la différence. Et pour les médias il y a de gros gains à faire avec un minimum d’efforts, dans certains cas il suffit de se baisser pour les ramasser.

L’économiste Robert Solow a décrit dans les années 70 un paradoxe : les entreprises disposaient d’ordinateurs, de tableurs (c’était nouveau à l’époque), mais pourtant la productivité ne s’est pas vraiment améliorée à cette période.

C’est un peu pareil pour les médias : les statistiques ont le potentiel de vraiment améliorer les choses, mais ce n’est pas le cas pour le moment. D’où l’intérêt d’écouter Peter Drucker, et d’arrêter de se laisser submerger par elles.

Mis à jour le 17/4 à 21h30. Quelques précisions et menus changements grâce aux retours du conférencier que j’ai reçus par e-mail. Une erreur corrigée : c’est YouTube et non Facebook qui a eu des stats surprenantes après avoir optimisé le chargement des vidéos.

Stijn Debrouwere a eu la gentillesse d’y ajouter une série de liens pour ceux qui souhaitent prolonger leur réflexion sur le sujet :

Sur Facebook, la robe est blanche mais tous les médias sont gris

C’est une idée à creuser en ces temps de crise de la presse : pour faire des économies, une bonne partie des sites d’actu français pourraient confier leur page Facebook au même journaliste – de toute façon, ils y publient (souvent) la même chose.

Captures d'écran tirées d'une série de pages Facebook de sites d'actualité français.
Captures d’écran tirées d’une série de pages Facebook de sites d’actualité français.

NB. Je n’ai rien trouvé sur « la robe » sur les pages Facebook de La Croix, Rue89, Télérama, RFI, France 24, du Plus, du JDD et de quelques autres.

Photo de moutons en page d’accueil : Andy Farnsworth/Flickr/CC-BY-ND.

L’extrait de “The Newsroom” qui va plaire à tous les journalistes web

Tout le monde est à peu près d’accord pour dire que The Newsroom, série sur le quotidien d’une chaîne info dont la troisième et ultime saison vient d’être diffusée par HBO, est plutôt ratée. Pour pas mal de raisons, sur lesquelles les critiques américains débattent encore.

Tout le monde est d’accord aussi pour dire que la série a ses bons moments. J’avoue avoir savouré en particulier un passage du sixième et dernier épisode (attention donc, spoiler ahead).

Voilà donc Neal, journaliste web qui a dû quitter les Etats-Unis pour éviter de devoir nommer une source au sein du gouvernement ou être poursuivi en justice.

Il vient d’être autorisé à rentrer chez lui et tombe, dans la rédaction, sur ses remplaçants aux commandes du site d’ACN, chargés par le nouvel actionnaire d’améliorer l’engagement de la chaîne avec son public (comprendre : le transformer en moulin à buzz).

Extrait du final de « The Newsroom » (S03E06)

Rentré du Venezuela, Neal passe à la rédaction d’ACN et tombe sur les journalistes web qui l’ont remplacé pendant son absence aux commandes du site de la chaîne info. Plus d’infos : http://dansmonlabo.com/2014/12/20/lextrait-de-the-newsroom-qui-va-plaire-a-tous-les-journalistes-web-462/

Bon, évidemment, refaire un site d’info en entier et en « une semaine » seulement, c’est une prouesse dont même les cadors du secteur seraient bien incapables…

Mais en France aussi, la chasse aux clics fait des ravages – au point que Metro n’hésite pas à faire croire à ses lecteurs sur Facebook qu’Isabelle Adjani est morte pour mieux promouvoir la nécro d’une actrice moins connue qu’elle.

Et débrancher totalement son propre site pour mieux repartir à zéro, c’est une idée qui a de quoi séduire, non ?